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Barre Afrique de l'espoir

Le CERSOM tend l’oreille aux enfants sourds
André Marie YIMGA

Depuis 1987, le Centre d’Education et de Réhabilitation des Sourds et Malentendants (CERSOM) de Bafoussam accueille et prépare les enfants sourds à la vie. Avec foi et détermination. Malgré des incompréhensions et des difficultés.

maginez une salle de classe d’une di-zaine d’enfants. Ils sont étrangement calmes, tellement calmes qu’à aucun moment l’institutrice n’a besoin de réclamer le silence. Le tableau noir est bigarré de figures (carré, cercle, losange) coloriées ; sur les murs, beaucoup de dessins et de photos tout aussi coloriés et qui représentent les objets de la vie quotidienne (ustensiles de cuisine, plantes, jouets, etc.). Le silence austère de la classe est rompu de temps en temps par l’institutrice qui articule quelques mots, en faisant beaucoup de signes des deux mains : les doigts sont tantôt ouverts, tantôt croisés, tantôt touchent des parties du corps. Par moment, elle désigne un enfant qui se lève et fait aussi des signes des doigts. L’institutrice n’a pas organisé une séance de pantomime avec ses élèves ; il s’agit de la leçon d’orthographe dans une classe de cours préparatoire du CERSOM. Etrange leçon pour celui qui imagine la classe toujours bruyante, le maître toujours en train de faire la police…

L’âge d’entrée est variable, généralement au-dessus de la moyenne (8-12 ans) par rapport aux enfants normaux. Le programme est celui du Ministère de l’Education Nationale , mais les méthodes pédagogiques sont spécifiques.

L’apprentissage très personnalisé commence par le travail des doigts, pour leur donner l’agilité indispensable à la maîtrise de l’alphabet manuel. Pour cela, les enfants reçoivent une pâte à mouler qu’ils pétrissent des doigts pendant plusieurs jours, voire plusieurs semaines. Ensuite, ils doivent apprendre à former, à l’aide de la main, des lettres, des mots et des phrases. Ainsi se fait l’acquisition de ce qui sera l’outil de communication de l’enfant sourd.

Des yeux pour entendre

L’éducation sensorielle développe l’attention et la précision du geste. Elle développe surtout la perception visuelle. D’où l’omniprésence des photos, des dessins et des couleurs. L’accent est mis sur ce qu’il y a à voir. Si l’institutrice articule les mots en même temps qu’elle fait des signes, c’est pour que les élèves lisent le mouvement des lèvres. En général, la démarche pédagogique est essentiellement pratique. Impossible de faire la leçon de science ou de mathématique sans support visuel."Les oreilles du sourd, dit Innocent Djonthe, ce sont ses yeux. Il lui faut voir pour comprendre". Grâce à la langue des signes, l’enfant peut tout exprimer : le nom des objets, le temps qu’il fait, ses sentiments et ses émotions. Il peut aussi écrire. Au CERSOM, les élèves font la dictée gestuelle, c’est-à-dire écrivent des phrases en regardant comment l’institutrice "singe". D’une attention très perspicace et d’une mémoire fabuleuse, ils arrivent à résoudre les mêmes équations mathématiques que les enfants normaux. Beaucoup l’ont fait, ont passé brillamment leurs examens et sont aujourd’hui dans les établissements secondaires et même à l’Université.

Pour obtenir ce résultat, il a fallu la foi et la détermination d’un homme. Innocent Djonthe, le fondateur du CERSOM, a toujours été convaincu que "le sourd peut tout faire, sauf entendre". Son itinéraire est une parfaite illustration de cette conviction. Il a fallu aussi la patience et le dévouement du personnel d’encadrement qui doit répéter chaque chose, insister longtemps auprès de chaque enfant. Enfin, il a fallu compter avec la générosité de quelques bonnes volontés, notamment des représentations diplomatiques au Cameroun. En décembre dernier, le gouvernement japonais offrait au CERSOM deux salles de classe entièrement équipées et du matériel pédagogique spécialisé comme "contribution à l’intégration des sourds et malentendants au processus de développement". Quelques mois plus tôt, c’est l’Ambassade américaine au Cameroun qui tendait une oreille secourable aux pensionnaires de ce centre.

Cependant, bien qu’évoluant sur le terrain de l’assistance sociale que l’Etat a pratiquement abandonné, le CERSOM ne bénéficie que de l’indifférence des pouvoirs publics. La crise économique ne saurait tout expliquer. Le CERSOM fait aussi l’amère expérience du vandalisme et de l’insécurité qui sont devenus le lot quotidien des Camerounais. Le centre est régulièrement cambriolé par des malfrats qui sectionnent les câbles électriques, emportent les ordinateurs ou du matériel didactique, fruit de la générosité internationale. Pour le malheur des enfants sourds qui ne peuvent même pas crier leur douleur devant tant d’immoralité ! Mais cela n’entame pas l'engagement des responsables de cette institution qui entendent, à terme, vulgariser la langue des signes, pour davantage favoriser l’intégration des enfants sourds dans leur famille. Au CERSOM, on rêve d'entendre tous les parents d’enfants sourds s’exclamer comme la mère de la petite Tatiana, émue par le progrès prodigieux de sa fille : "Je croyais ma fille perdue. Aujourd’hui je suis fière d’elle et heureuse qu’elle ait la joie de vivre comme tous les enfants".

 

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