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Chronique JPSC :

Par le Rév. Kä Mana

Pour entrer dans le troisième millénaire

 

Les bâtisseurs de digues

A l’orée d’un nouveau siècle dont nous souhaitons tous qu’il soit bénéfique et fructueux pour le monde et pour le continent africain, nous vivons une période de grande effervescence où les peuples et les nations se préparent à des manifestations grandioses.

Partout sur notre planète, il s’est créé un imaginaire d’attentes ardentes et d’espérances splendides : une sorte de mythologie collective où les rêveries de bonheur libèrent toutes les utopies et tous les espoirs des lendemains qui chantent. Dans les organisations internationales comme dans les associations humanitaires, dans la vie politique comme dans la société civile, dans les églises comme dans les mouvements spirituels de tous bords, une multitude de projets s’élaborent pour célébrer l’entrée dans un nouveau millénaire. Avec un enthousiasme vigoureux et une ferveur débordante d’énergie, le génie humain de la fête nous prépare une fabuleuse fin de siècle.

Pourtant, au moment même où la fièvre du XXIe siècle s’empare du monde entier, notre planète est prise de convulsions de barbarie qui nous rappellent que notre siècle sera l’un des plus sanglants et des plus inhumains de l’histoire. Tout se passe comme si le Timor oriental, la Tchétchénie, le Kosovo, l'Afghanistan,l’Algérie, l’Angola, la Sierra Leone, l’Ethiopie et l’Erythrée, ainsi que toute la région des Grands Lacs incarnaient une fois de plus un esprit de destruction massive très familier à notre siècle. Le Monstre d’anéantissement dont les deux guerres mondiales, l’holocauste, les purifications ethniques, le Vietnam, le Cambodge et ses Khmers rouges, le conflit palestinien, la guerre Iran-Irak, la tempête du désert et le génocide rwandais nous avaient déjà montré jusqu’au fond de quel gouffre d’inhumanité l’Homme était capable de plonger.

Cet esprit de destruction et de la mort, nous le sentons partout dans le monde. Nous le voyons en action, vampire tout-puissant et insondable machine infernale.

Après avoir été au cœur de la guerre froide et dans tous les risques que nous endurions de voir l’humanité disparaître dans le conflit nucléaire, il s’incruste aujourd’hui dans ce que les américains appellent les conflits de moindre intensité : ceux où des pauvres se massacrent sans que les enjeux pour lesquels ils se battent affectent en profondeur l’ordre du monde ou les intérêts des Grandes Puissances.

Il est présent dans la géopolitique tribale de nos pays africains : dans le sang qu’elle fait couler ça et là sur nos terres et dans tous les risques qu’elle fait courir constamment à nos nations fragiles.

On a le sentiment que n’importe où, les volcans de la violence peuvent exploser à tout moment et emporter sous leurs laves des peuples entiers.

Que ferons-nous de nos fêtes, de nos célébrations et de toute notre mythologie glorieuse de l’an 2000 si la planète elle-même est à feu et à sang ?

Cette question, les prophètes de mauvais augure qui voient dans l’an 2000 un temps d’apocalypse la posent à tout moment. Certaines sectes qui pullulent et prolifèrent partout sur la terre ont fait de la peur et du pessimisme un fond de commerce florissant. Elles voient les signes de la fin du monde dans la manière même dont l’ordre mondial fonctionne aujourd’hui et prépare l’avenir.

Nous serions, à les entendre, à la veille d’un grand cataclysme. Comme au temps de Noé où les humains chantaient, dansaient, buvaient et festoyaient alors qu’au cœur de leur vie grondait le déluge, notre monde serait aveugle sur ce qui l’attend vraiment en l’an 2000. Sur fond de relecture des Prophéties bibliques et des paroles du Christ concernant les signes de la fin des temps, on tente de nous faire croire que nous n’avons plus de futur.

Dans la situation actuelle de l’ordre mondial, l’essentiel n’est ni dans l’optimisme éclatant qui prépare l’an 2000 ni dans le pessimisme désenchanté qui nous annonce la fin des temps. Il n’est ni dans les ressources financières et humaines que nous engloutissons imprudemment dans des projets faramineux de célébration des événements glorieux de notre passé ni dans le refus du futur sous de fallacieux prétextes mystico-apocalyptiques.

Aujourd’hui, l’essentiel est dans notre capacité à penser l’avenir sur la base des exigences qu’un regard lucide porté sur notre monde nous dévoile. L’une de ces exigences consiste à répondre aux questions concernant l’énergie de destruction et de mort qui a été une des constantes lugubres de notre siècle.

Que faut-il faire pour vaincre l’esprit du mal qui rugit partout dans le monde ? Comment faut-il s’organiser pour qu’il n’ait pas raison de nos espérances et de notre foi en l’avenir ?

Au moment où nous préparons tous l’entrée dans un nouveau millénaire, cette question est importante. Elle nous oblige à préparer l’avenir par une recherche des voies et moyens les plus adéquats pour construire des digues contre les violences qui nous menacent.

- Construire des digues spirituelles par le développement des énergies intérieures capables de résister aux instincts de puissance et à la volonté de domination.

- Construire des digues sociales par l’intensification des programmes d’éducation à la paix et de gestion des conflits.

- Construire des digues politiques pour le développement de la culture du dialogue et de la négociation.

- Construire des digues économiques par la promotion d’initiatives internationales, régionales, nationales ou locales d’engagement dans la lutte contre la pauvreté.

Pour parodier un célèbre écrivain français qui mit au cœur de son œuvre la grande soif de l’humain, nous devons nous dire aujourd’hui que le siècle actuel sera celui de bâtisseurs de digues ou il ne sera pas.

Les Hommes de bonne puissance

Pendant que je réfléchissais à cette question de la construction de digues pour entrer dans le nouveau millénaire, un livre publié l’année dernière par les Editions Karthala à Paris m’a ouvert les yeux sur une autre exigence nécessaire pour notre temps. Son titre : Paroles libres d’un théologien rwandais. Joyeux Propos de bonne puissance. Son auteur : un théologien laïc rwandais, Laurien Ntezimana, responsable du service d’animation théologique du diocèse de Butare.

Avec un humour décapant et une froide lucidité, l’auteur pose à l’Afrique la question du type d’Homme dont elle a besoin pour bâtir son avenir.

Deux pistes qu’il ouvre valent la peine d’être méditées en vue de la naissance d’une nouvelle conscience créatrice.

La première piste, c’est le principe de doter les humains d’une énergie plurielle issue d’une rencontre de grandes valeurs des civilisations humaines en eux. L’auteur se présente lui-même comme une synthèse vivante et fertile. "Je retiens de l’Occident cette audace qui préside aux grandes inventions et aux grandes découvertes : l’incroyable et féconde folie de quitter les sentiers battus pour naviguer sans peur vers l’inconnu ; de l’Orient, la grande voie du tai ji, harmonie du yin et du yang qui évite à l’homme de se perdre dans sa course pour gagner le monde : il ne s’agit plus de "soumettre" la terre par viol, mais de se mettre à l’écoute de l’univers pour intégrer son énergie autrement plus redoutable que toutes les machines que l’homme invente pour le soulager de la peine de vivre et qui, s’exécutant fidèlement, le soulagent tout simplement de la vie. Enfin l’Afrique, comment ne pas célébrer cette force vitale invincible qui maintient en vie et en joie des peuples qui ont tout pour désespérer – et ne se résignent pas, malgré les jugements hâtifs et les préjugés de l’homme d’Occident ?".

La deuxième piste est celle des valeurs spirituelles de bonne puissance, celles qui mettent les êtres humains debout et les rend capables d’affronter sereinement les tempêtes de l’histoire.

- La valeur de stabilité, " l’aplomb de l’homme dans la vie, cette confiance impensée qui fait que l’homme, s’éveillant, ne succombe pas immédiatement aux terreurs qu’entraîne cet éveil dans un monde endormi ".

- La valeur d’énergie, cette force de vie, de détermination et d’engagement à ramer à contre-courant pour bâtir une nouvelle société.

- La valeur d’union ou le courage de miser tout sur la capacité humaine d’aimer et d’aller jusqu’au bout de l’amour.

Je crois fermement à cette éthique de bonne puissance. Elle est le ferment de l’avenir du monde, le limon de l’humanisation de nos sociétés contemporaines en proie aux forces de division, de désintégration et d’éparpillement.

Sur le conseil d’un homme politique du Congo-Zaïre, j’ai lu il n’y a pas longtemps le livre du journaliste Alain Duhamel : Mitterrand, portrait d’un artiste (1997). Outre le plaisir de redécouvrir la mystérieuse, complexe et fascinante personnalité du Grand Monarque socialiste, je me suis senti profondément interpellé par une pensée de cet homme hors pair, pensée émise bien avant qu’il soit au pouvoir et qui révèle sa stratégie d’homme politique. " Il y a la politique, les idées. Il y a aussi les hommes. Si nous réussissons à rassembler cent hommes décidés et d’accord sur les grandes options, on ira très loin. On rénovera la gauche. Un jour, on dirigera la France".

Je ne résiste pas à la tentation d’élargir ce discours de la méthode politique vers les problèmes éthiques et de penser que la transformation de nos sociétés contemporaines dépend de la capacité de rassembler pour des orientations claires des hommes et des femmes " décidés et d’accord sur les grandes options " : celles de la paix, de la justice et de la sauvegarde de la création.

Au seuil de ce nouveau millénaire, est-il vraiment impossible de miser sur ces semeurs de nouvelles espérances, cent par pays ?

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