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Barre ça nous interesse

L'eau dans la culture Béti
Le liquide et le symbole
Sévérin Cécile ABEGA, Ecrivain

Instruments de découpage territorial, remparts contre l'ennemi, voies de communication et par-dessus tout témoins de l'histoire, les eaux terrestres chez les Béti sont plus qu'un mélange d'oxygène et d'hydrogène.

Fréquemment, le ruisseau délimite la frontière entre deux groupes lignagers, deux villages, deux propriétaires. Si l'on parcourt les huit kilomètres de route qui relient le village de Nkom à la ville de Saa dans la province du Centre au Cameroun, on traverse d'abord la Mombo, puis on franchit la Polo et, quelques dizaines de mètres plus loin, la Ngala, à l'intersection d'Elessogue et du double village d'Ekumduma et d'Avazam, chacun occupant un côté de la route. Bien que fastidieuse, cette énumération montre combien, sur un itinéraire aussi court, la séparation est bien nette entre des communautés correspondant à des unités de filiation -réelles ou artificielles- et territoriales précises grâce à une utilisation judicieuse des cours d'eau. L'histoire récente du peuplement de cette région montre que là où cette délimitation échappe au bornage naturel des lits des ruisseaux, des conflits ont éclaté, dont certains continuent d'alimenter les rôles des tribunaux. On découvre ainsi un rôle politique au cours d'eau, élément structurant de l'espace territorial et immobilier. Indispensable au découpage de la terre, son absence aboutit à une imprécision redoutable, facteur de désordres et de tensions. Ce rôle se confirme lors des procès opposant deux groupes tribaux par exemple. Ainsi, autrefois, les parties adverses, lors de pareilles confrontations, s'installaient chacune sur la rive de son terroir et débattaient en échangeant les arguments par- dessus le flot.

Un rempart efficace

La fonction politique demeure cependant. De part et d'autre de la Sanaga se font face des groupes souvent apparentés et partageant une origine commune et reconnue. l'Etat moderne a renforcé cette barrière naturelle en l'érigeant en ligne de partage entre les départements ou des arrondissements. Les Yambassa et les Ossananga du département du Mbam occupent ainsi une rive, tandis que l'autre est habitée par exemple par les Eton et les Manguissa de la Lékié. Cette division admet cependant des exceptions, et les Vuté enjambent ce cours d'eau comme les Ossananga le font du Mbam.

Les écrits des colonisateurs allemands dont l'explorateur Morgen signalent des razzias orchestrées par les conquérants Vuté dans cette région à la fin du XIXe siècle. Pour se protéger, les populations furent obligées de traverser le fleuve et se réfugièrent sur les rives incorporées aujourd'hui aux arrondissements d'Obala et de Saa. Le fleuve est donc un rempart efficace contre l'ennemi. En tant que tel, il était surveillé jusqu'à une époque récente par des sentinelles chez les Manguissa par exemple, dans la crainte d'une éventuelle reprise des raids ennemis.

Voies de communication

Barrière, il est aussi une voie de communication qu'empruntèrent de nombreux peuples. Les Baloe (baloé, esclaves, en fait des dépendants) de Nguété, les seuls fondeurs capables de transformer le minerai brut en fer dans la région et principaux initiateurs des forgerons de cette zone, ont été ainsi découverts dans l'île du Perroquet (iloónd í kos), située au milieu de la Sanaga presque à la latitude de Betamba, localité qui abrite de nos jours un important centre de rééducation des jeunes en détresse morale.

Glissements sémantiques

Les noms des cours d'eau ont souvent une origine locale : Nyong ou Nlong, Ntem, Mbam. Des témoignages concordent pour dire qu'un Allemand, l'explorateur Gustav Nachtigal selon certaines sources, rencontrant un homme au bord de ce cours d'eau, lui en demanda le nom. Ne comprenant pas ce que baragouinait son interlocuteur, l'indigène répondit en ati (tuki, variante manguissa) : osaá zú, nangá zú, que nous pourrions traduire ainsi : voici le fleuve, et voilà mon village. L'européen nota : osaá-nangá (rivière-village) qui se transforma en Sanaga. Cette anecdote s'assimile à un mythème tant elle semble répandue, en Afrique centrale tout au moins. La même histoire se raconte en effet sur le Zaïre dans le pays de ce nom. A un autre Européen qui l'interrogeait sur l'appellation désignant ce cours d'eau, un indigène aurait répondu : nzadi le, ce qui signifie, voilà la rivière. Ces deux mots se seraient transformés en Zaïre.

Autres représentations

Ce rôle historique ne doit cependant pas effacer la fonction économique de pourvoyeur de ressources alimentaires et toutes les représentations qui s'y rattachent. Il serait inutile ici d'évoquer la pêche, sauf pour dire qu'elle est essentiellement masculine. La pirogue, le filet, la nasse ou l'hameçon y sont maniés par les hommes, même si le poisson des petits cours d'eau est capturé par les femmes. Cela conduit à une certaine assimilation de la pêche fluviale à la chasse, et de cette formation hydrologique elle-même avec la forêt. Ainsi, pour un locuteur de certaines langues beti, on y pratique la "chasse au poisson", nsoóm kO´Os, et on "abat" celui-ci, woé kO´Os. Cette représentation renvoie peut-être à la force virile déployée par le piroguier dans son affrontement avec l'élément liquide, ou aux hasards qui vous placent à proximité des redoutables mâchoires d'un hippopotame ou d'un crocodile.

Des faits et des chiffres
Source : www.worldwatch.org

¨ Depuis 1950, l'approvisionnement global en eau potable par personne a diminué de 58 % tandis que la population mondiale est passée de 2.5 milliards à 6 milliards.

¨ En 2015, environ 3 milliards -40 % de la population mondiale selon les prévisions- vivront dans des pays où il est difficile ou impossible de mobiliser suffisamment d'eau pour satisfaire les besoins nutritionnels, industriels et domestiques de leurs citoyens.

¨ Aujourd'hui, l'Asie compte environ 60 % de la population mondiale, mais dispose seulement de 36 % d'eau potable mondiale.

¨ Actuellement, les pays faisant face à un déficit en eau en Asie, en Afrique et au Moyen Orient pèsent 26 % des importations globales des céréales. La Chine, l'Inde et le Pakistan- présentement tous autosuffisants en céréales- iront grossir les rangs des importateurs des céréales dans un proche avenir à cause de la disponibilité décroissante de l'eau par habitant

¨ Le 6 juillet 2000, des milliers de paysans dans le bassin inférieur du YANG-TSE-KIANG en Chine se sont disputés violemment avec la police gouvernementale au sujet du contrôle des eaux d'un réservoir local.

¨ 261 cours d'eau traversent chacun au moins deux pays. Ces cours d'eau internationaux constituent 60 % de l'eau potable mondiale disponible et font vivre environ 40 % de la population mondiale.

¨ Une analyse de 1831 conflits internationaux liés à l'eau des 50 dernières années révèlent que les 2/3 de ceux-ci ont été gérés pacifiquement alors que le ¼ l'était de manière violente. Sur 37 cas enregistrés, les pays rivaux sont allés au-delà des antagonismes verbaux et coups de feu. Ils ont fait exploser un barrage ou ont entrepris d'autres formes d'actions militaires.

¨ Le seul incident enregistré lors d'une guerre de l'eau s'est déroulé, il y a 4 500 années entre deux Villes Mésopotamiennes, Lagash et UMMA, dans la région actuelle du Sud de l'Irak. Inversement entre les années 805 et 1984, les pays ont signé plus de 3600 traités liés à l'eau.

¨ Quelque 51 pays de 17 bassins de rivières internationales sont sur le point d'engager des discussions sur l'eau dans les dix années qui viennent. 8 de ces bassins sont en Afrique, particulièrement au Sud, tandis que 6 sont en Asie, plus précisément au Sud-Est.

¨ La Chine était l'un des trois pays qui ont voté en 1997 contre la loi des Nations Unies qui met sur pied les grandes lignes et les principes d'utilisation des eaux internationales.

¨ L'Agriculture utilise 2/3 d'eau disponible dans le monde, et 80 à 90 % des pays en voie de développement accroissent leur productivité. C'est une situation susceptible d'engendrer des conflits de l'eau.

¨ Les traités sur l'eau qui prévoient un réel contrôle de la ressource sont souvent résiliés. Le traité de l'Inde sur l'eau, signé entre l'Inde et le Pakistan en 1960, a survécu pendant deux guerres entre les signataires.



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