ECOVOX

Epuration des eaux usées domestiques :
Les leçons de l'expérience
Dr NYA Jean
L'élimination des eaux usées est un casse-tête permanent. Avec des moyens tantôt du bord, tantôt sophistiqués, des populations, des chercheurs et l'Etat y font face courageusement. Sans être révolutionnaires, les résultats sont encourageants. Que faut-il en retenir. Eclairage d'un chercheur avisé en la matière.
Au Cameroun, il existe deux types courants d'assainissement des eaux usées domestiques et excrétas : l'assainissement autonome ou individuel et l'assainissement collectif.
L'assainissement individuel
L'assainissement autonome est une manière d'utiliser le sol comme milieu épurateur (filtre) et récepteur. Cette méthode est généralement pratiquée dans des quartiers présentant une absence quasi totale de structures de collecte et d'évacuation des eaux usées. Dans les quartiers résidentiels modernes et structurés, l'élimination des eaux usées et excrétas se fait le plus souvent par des fosses septiques avec puisards ou par des fosses étanches ou à fond perdu. Dans les quartiers traditionnels et les villages, les quartiers périurbains et les zones de recasement, elle a lieu dans les latrines sèches. Pour ce qui est des quartiers à habitats spontanés, cette évacuation des déchets liquides se fait par rejet direct dans la nature où la nappe phréatique parfois affleure le sol et ne permet pas la construction de latrines. A titre d'exemple, environ 36 000 ménages à Yaoundé sont abonnés à la SNEC, soit 360 000 personnes ayant accès à l'eau potable (ratio 1 branchement pour 10 utilisés par la SNEC elle-même). Si l'on considère une consommation moyenne de 60 litres d'eau par jour et par habitant, la consommation journalière totale s'élèvera à environ 80 000 m3, générant ainsi à peu près 62 400 m3 d'eaux usées à évacuer et à traiter chaque jour. D'après le schéma directeur de la ville, 70% des eaux usées est rejetée dans le sol, soit 5 m3 par jour et par hectare urbanisé. Cette dernière comprend en moyenne 20 unités de consommation d'eau (ménages, commerces, etc.) et chaque puisard infiltre environ 250 litres d'eau par jour. Il est donc à craindre que les capacités auto-épuratoires du sol soient vite dépassées et entraînent la pollution de la nappe phréatique, alors qu'on sait qu'environ 65 % de la population de la capitale s'alimente en eau de la nappe phréatique (puits, sources). Afin de résoudre ces problèmes, l'assainissement collectif peut se présenter comme une alternative viable.
L'assainissement collectif
Parmi les méthodes d'assainissement collectif des eaux usées, on note les méthodes intensives telles que les boues activées et les méthodes extensives parmi lesquelles le lagunage tient une place de choix. Il est à noter que Yaoundé est l'unique ville au Cameroun où l'assainissement par boues activées est pratiqué (11 stations d'épuration). Même si les rendements épuratoires sont satisfaisants, nul n'ignore aujourd'hui que ces stations mises en place à l'aide de gros investissements publics et calquées sur l'Europe, souffrent de plusieurs insuffisances liées a notre contexte technologique, économique, social et culturel. Comme dans toutes les métropoles africaines, ces stations sont aujourd'hui dépassées, envahies par les herbes et complètement abandonnées (aucune de ces stations ne fonctionne à l'heure actuelle). Du coup, le défi en matière d'assainissement est par conséquent d'envergure chez nous, à cause du manque de moyens financiers et de l'absence de main d'uvre qualifiée pour s'offrir les solutions techniques d'assainissement des pays industrialisés (boues activées).
Toutefois, des solutions simples, novatrices et décentralisatrices telles que le lagunage pourraient permettre de pallier ces insuffisances, si seulement une attention plus soutenue lui était prêtée. C'est un procédé d'épuration consistant en un lent écoulement des eaux dans un ou plusieurs bassins (lagunes) de généralement de forme rectangulaire et peu profonds dans lesquels sont cultivées des plantes aquatiques de grande taille. Au cours de ce cheminement, l'absorption des substances minérales issues de la dégradation microbienne par les plantes et les algues ainsi que les processus physico-chimiques concourent à l'élimination des substances polluantes. Cette biotechnologie douce, moins coûteuse, est particulièrement adaptée à l'Afrique (et dans les régions tropicales en général) où les processus physiques (température, soleil, etc ) et biologiques impliqués sont constants pendant toute l'année. En plus, cette méthode est peu exigeante au niveau de la maintenance, de la qualification du personnel et ne requiert aucun transfert de technologie.
Stations pilotes de lagunage
Guidés par cette logique, la MAETUR (Mission d'Aménagement et d'Equipement des Terrains Urbains et Ruraux) et la SIC (Société Immobilière du Cameroun), en collaboration avec le LRE (Laboratoire de Recherche Energétique) et la Faculté des Sciences de l'Université de Yaoundé ont procédé dans les années 1985-1986 à la construction de deux stations pilotes de lagunage dans les lotissements 'moyen standing' de Biyem-Assi I et II et d'une autre à Garoua.
Grâce au concours financier de divers bailleurs dont la FIS (Fondation Internationale pour la Science, Stockholm, Suède), l'IAGU (Institut Africain de Gestion Urbaine (Dakar, Sénégal) et la Coopération Française (Programme CAMPUS), la station de Biyem-Assi II a servi durant plus d'une décennie de champ d'expérimentation de cette biotechnologie en zone tropicale. Cette station desservant 650 usagers traite en moyenne 45 m3 d'eaux usées chaque jour et comprend une cascade de 8 bassins disposés en série avec un écoulement gravitaire des eaux (pente de 3%).
Les performances épuratoires de la station de Biyem-Assi depuis sa mise en service sont globalement bonnes et se situent au-delà de 80 % pour la plupart des paramètres physico-chimiques. En effet, les taux moyens d'abattement (élimination) sont de l'ordre de 95 % (MES), 92 % (DCO), 90 % (turbidité), 88 % (couleur) et 87 % (DBO5). Les nutriments tels que les ions phosphates (55 %) et les ions ammonium (54 %) sont moyennement éliminés. Ces performances sont sensiblement constantes dans le temps, les études réalisées en 2002 ayant donné globalement des résultats presque similaires que celles effectuées en 1995, 2000 et 2001 dans le même site.
L'analyse sanitaire montre que la station de lagunage de Biyem-Assi réduit significativement les germes pathogènes (de 107 bactéries / 100 ml à 102 bactéries / 100 ml d'eau) représentés par les coliformes et les streptocoques fécaux. Cette élimination des bactéries est supérieure à 99,99 %, ce qui est largement supérieur aux résultats généralement obtenus avec les stations conventionnelles (boues activées notamment).
Protection sanitaire
Cette technique d'assainissement des eaux usées offre ainsi une palette de solutions adaptées, du point de vue de sa performance à la protection sanitaire (qui est l'objectif prioritaire de l'assainissement en Afrique Subsaharienne), de son fonctionnement, de son coût ou de son impact environne-mental, au contexte local (nature des sols, topographie, climat et paramètres biologiques). Elle est expérimentée il y a plus de 15 ans par l'équipe de recherche de l'unité Wastewater Research Unit (WRU) de la Faculté des Sciences de l'Université de Yaoundé I.
Echotechnologie
Cependant, malgré les multiples avantages qui militent en sa faveur, cette échotechnologie a eu très peu d'échos dans notre pays, sans doute à cause de l'ignorance ou de l'insouciance des pouvoirs publics. Dans tout le pays, 2 villes seulement sont dotées de stations d'épuration (3 stations) desservant une population estimée à (650 + 700 individus) à Yaoundé et à 700 individus à Garoua. Lorsqu'on sait que le Cameroun compte près de 16 millions d'âmes susceptibles de produire des eaux usées, il y a lieu de s'inquiéter, tant la fraction d'eau traitée avant le rejet ne représente que 0,00013 % des eaux usées domestiques totales produites. Il occupe ainsi l'un des derniers rangs au monde, largement derrière les pays tels que la Tanzanie, le Mozambique, le Zimbabwe, etc., pourtant réputés plus sous-développés.
Charte de l'eau
Les graves insuffisances de l'assainissement ont toujours des conséquences importantes sur la vie quotidienne des populations, sur l'état sanitaire des ressources en eau souterraine et superficielle, notamment sur la potabilité des eaux de boisson et sur les productions maraîchères arrosées avec des eaux usées. Dès lors, les pouvoirs publics dans le cadre de l'amélioration du bien être des populations se doivent de représenter et dimensionner la complexité des phénomènes environne-mentaux. Le lagunage qui est une méthode naturelle de traitement à moindre coût des eaux domestiques permet de réduire de près de 90 % les risques infectieux hydriques. Avec la création récente de la charte de l'eau et la mise en uvre de la notion "pollueur-payeur", il est à espérer qu'une attention plus soutenue sera désormais accordée au traitement des eaux usées au Cameroun.