ECOVOX

Pollution multiforme :
La lente agonie de Minkwèlé
H. DJISSOU, P. DJAKOUP et al.
sous la coordination des Dr. V. TAFFOUO et E. TCHUMTCHOUA
Suite à une information recueillie dans un journal local et relative à la pollution industrielle dans leur ville, des étudiants de l'Université de Douala ont entrepris un voyage d'étude à Minkwèlè, une banlieue située du côté de Bonabéri. Au cours de leurs investigations, ils ont observé que suite à un déversement anarchique de déchets industriels dans le quartier, le milieu naturel (sol, air, eau, faune, flore) s'est dégradé, entraînant des effets sociaux et humains alarmants.
La végétation de Minkwélé, aux dires des anciens, ressemblait à celle d'une forêt et était caractérisée par une abondance et une dominance du couvert végétal il y a une dizaine d'années. Sa luxuriance ne faisait pas de doute. En plus, on y rencontrait plusieurs essences rares d'arbres, d'arbustes, de lianes et d'espèces herbacées accompagnant une diversité d'espèces animales qui rendaient cet écosystème attrayant.
La faune et la flore du milieu aquatique étaient assez fournies. On y rencontrait un nombre impressionnant d'espèces végétales et de nombreuses variétés de poissons. Ceci était lié à l'importance du plancton dans les eaux marécageuses de la localité. Dans cet écosystème équilibré, les populations vivaient essentiellement de l'agriculture, de la chasse et de la pêche.
L'expansion de la ville de Douala a favorisé le développement tout autour de Minkwélè de trois zones industrielles, notamment celle de Bonabéri qui abrite des industries chimiques de mécanique générale ; celle de Bojongo, Sodiko et Bonendale située sur la nationale n°2 où l'on trouve des scieries, des fermenteries, des fabriques d'outils de quincaillerie, des industries agro-alimentaires et chimiques ; celle de Mambanda implantée derrière le cimetière de Bonabéri qui abrite essentiellement des scieries et des boulangeries.
A côté de ces structures industrielles, on trouve un grand abattoir du côté de Bonendale. On y rencontre également de grandes fermes agricoles, des pharmacies, des hôpitaux, des laboratoires d'analyse chimique et surtout un grand nombre de stations de distribution d'essence.
Des observations faites lors de nos descentes dans la zone d'étude à Minkwélè nous ont permis d'inventorier quatre sites de dépôts d'ordures de superficies variables. Dans le premier site, nous avons identifié des boues de savonnerie, des huiles de vidange, des drêches, des vidanges des fosses sceptiques, des flacons d'insecticides, des déchets plastiques, des déchets pharmaceutiques, des eaux résiduaires. Dans le second site situé à une cinquantaine de mètres du domicile de l'Honorable Dipocko, nous avons répertorié des boîtes d'insecticides, des résidus de papeterie, des déchets plastiques, des ufs pourris, des débris métalliques. Le troisième site situé derrière l'usine des Fermenteries du Cameroun (FERMENCAM) nous a permis d'observer des eaux résiduaires à température élevée et des fumées émanant de cette usine. Le quatrième site situé au Nord de la rivière Maka nous a permis d'inventorier des carcasses de voitures, des déchets pharmaceutiques, des huiles de vidange, des eaux résiduaires, des pneus usagés, des ufs pourris, des ordures ménagères, des cadavres de volaille, des déchets plastiques.
Conséquences sur le milieu naturel
Les déchets déversés à Minkwèlè ont des conséquences graves sur le milieu naturel.
Pollution des sols
La surface des sols ayant fait l'objet de nos observations est riche en matières plastiques, en produits métalliques, en morceaux de bouteilles, en déchets d'origine pharmaceutique, en huiles de vidange et autres produits de nature chimique et synthétique. Ces différents déchets affectent la porosité, la compacité et l'aération du sol, ce qui entraîne une réduction de l'activité de la microfaune, la mésofaune et la microflore dont le rôle essentiel est de donner la vie au sol. En effet, sur le plan physique, la faune crée des galeries et transporte le matériel nécessaire à la vie du sol grâce aux mouvements verticaux de son action fouisseuse. Sur le plan chimique, la microfaune participe non seulement au cycle de l'azote (minéralisation de l'azote) par leur digestion, mais elle constitue par elle-même une réserve importante et mobilisable d'azote à leur mort. Sur le plan biologique, la faune par son potentiel enzymatique assure la digestion de la cellulose et des lignines. Elle favorise la production des foyers à haut degré nutritif et stimule l'activité de la microflore dont le rôle dans la dégradation énergétique est quantitativement très important.
De toutes les surfaces étudiées, près des 2/3 présentent un aspect "calciné". La surface restante est occupée par des espèces herbacées résistantes.
Pollution des marécages
Les marécages de Minkwèlè constituent une réserve indéniable de la faune et de la flore. Malheureusement, ils représentent pour la plupart des industriels un dépotoir gratuit et clandestin. Dans ces eaux, nous avons noté une variation de PH et de température suivant les sites et parfois en des points différents du même site (cas de la zone derrière la FERMENCAM). Ces variations influencent négativement les comportements de la faune et de la flore environnante.
Le marécage du premier site est le lieu de déversement des contenus des fosses sceptiques, des déchets liquides des industries de Bonabéri et des quartiers les plus proches. Ici, les eaux sont de couleur sombre et malodorante avec un PH variant entre 11 et 12,5. La température est presque constante à 37,5°c. Nous y avons dénombré 05 camions de vidange en un jour, auxquels se sont ajoutés de nombreux autres transportant des déchets divers, principalement des boues des savonneries.
S'il est admis qu'un marécage possède un pouvoir bactéricide élevé, il est aussi reconnu que ce pouvoir n'est pas infini. Tous ces déversements, malgré le pouvoir bactéricide du marécage, posent déjà des problèmes écologiques.
Quant aux marécages du deuxième site, ils reçoivent essentiellement les huiles de vidange et des déchets pharmaceutiques. La flore caractéristique a partiellement disparu à l'exception de quelques espèces telles que Alchornéa cordifolia et Elaeis guineensis.
Les températures et les PH de ces milieux n'ont pas été déterminés à cause des difficultés d'accès à ces eaux.
Situé en aval de l'usine distillerie et de fermentation alcoolique, le marécage du troisième site reçoit des eaux qui sortent de cette usine à une température moyenne de 41° c et a un PH de 11, avec une couleur sombre. Cette eau est riche en matières organiques et chimiques. Ces matières décomposées peuvent entraîner une multiplication microbienne et bactérienne avec pour conséquence une désoxygénation très poussée des eaux dudit marécage. Toutes les espèces végétales qu'on y trouve présentent un aspect "calciné" comme si elles avaient été totalement détruites par l'action du "feu". Cependant, aux alentours de ce marécage, on note la présence des plantes de consommation courante telles que le maïs et les patates douces. Ces plantes présentent les caractéristiques suivantes : feuilles très larges, épis de céréales très gros, tubercules de patate anormalement grosses. Les tubercules et les céréales sont assez fades et élastiques. Ils ont l'aspect de la gomme à mâcher (chewing-gum) dans la bouche. Ici, on ne note la présence d'aucune espèce de la faune caractéristique des marécages. Seule celle indicatrice des milieux putrides y est dominante (asticots de grande taille). De la sortie des eaux chaudes à l'aval, le PH du marécage passe de 11,5 à 9,5 puis 7,5 dans les deux derniers. Le lit de ce marécage, jadis profond aux dires des riverains, a de nos jours beaucoup diminué. La variation observée est consécutive à une grande accumulation des matières organiques et chimiques.
Pollution de la rivière Maka
Les eaux de la rivière Maka reçoivent en plus des déchets provenant des fermes voisines (cadavres de poules, ufs pourris), des carcasses de voiture, des déchets chimiques solubles et une partie des eaux provenant de la zone C. La couleur des eaux est sombre. Les odeurs d'ufs pourris qui s'y dégagent rappellent la présence de sels sulfureux qui peuvent asphyxier les espèces aquatiques animales dont regorge cet endroit. On y note également une diminution du zooplancton voire du phytoplancton. C'est ce qui peut expliquer la rareté des poissons ici. Le PH est de 8,5 et la température est de 37,5° c. On y note enfin une très forte prolifération des insectes vecteurs des maladies (moustiques, mouches) et des oiseaux consommateurs de la faune des milieux putrides.
Pollution des eaux des puits
La quasi-totalité des puits de Minkwèlè sur lesquels nous avons mené des études présentent une eau légèrement colorée avec un goût aigre. Ceci serait dû aux infiltrations excessives des éléments biogènes (minéraux et chimiques) rencontrés à la surface du sol. A vue d'il, les eaux de ces puits ne présentent aucune caractéristique d'une eau potable.
Pollution de l'air
La qualité de l'air à Minkwèlè est assez détériorée, car les yeux et le nez sont soumis à une rude épreuve de picotement pour les premiers et des mauvaises odeurs pour le second. Ceci serait dû à la modification de la qualité initiale de l'air et des gaz comme le monoxyde de carbone (CO), le gaz carbonique (CO2), le sulfure d'hydrogène (H2S), le dioxyde de soufre (SO2), etc. Ces gaz proviennent des combustions industrielles et des incinérations à ciel ouvert des déchets combustibles.
La pollution à Minkwèlè a entraîné une détérioration poussée de l'air, de l'eau et du sol avec pour corollaire, la modification et l'enlaidissement du paysage. Cependant, c'est sur le plan humain que les conséquences sont plus manifestes.
Pénurie alimentaire
A Minkwèlè, toute la population ou presque vivait des produits d'agriculture, de la petite chasse et de la pêche. Cette population connaissait jadis selon de nos informateurs une relative autosuffisance alimentaire. Cet état d'équilibre a été rompu depuis bien longtemps.
Maladies graves
La pollution des marécages et des rivières par tous ces déchets a eu comme effet la diminution et même la destruction de certaines variétés de poissons. Les poissons contaminés par des éléments biogènes tels que le cuivre (Cu), le Mercure (Hg), le Cadmium (Cd) contenus dans ces cours d'eaux sont très toxiques pour l'homme. Ces éléments une fois consommés s'accumulent dans les organes sensibles de l'organisme humain (les reins, le foie, le sang, etc.) et causent des maladies comme les insuffisances rénales ; les cancers latents ; la dégradation des constituants cellulaires et tissulaires, des nécroses et la calcification voire la vacuolisation des cellules.
Certaines femmes ayant traversé les eaux du troisième site après l'installation de la fermenterie se plaignent de démangeaisons aiguës, d'autres ayant continué la traversée pour cultiver leur champ présentent un début de paralysie des membres inférieurs et lèvent un doigt accusateur sur les entreprises industrielles. Voici le témoignage de l'une d'elles :
"Au début, quand les sociétés n'étaient pas encore installées, j'allais à mes champs qui se trouvent de l'autre côté du marécage en le traversant sans aucune maladie de jambe. Depuis quelque temps, après l'installation de la fermenterie, quand je descendais dans le marécage, j'avais des sensations de brûlure et parfois des démangeaisons interminables. Au fil des années, la situation s'est aggravée, car la boue se faisait plus dense et on avait ces eaux jusqu'au thorax. Toutes les femmes qui, comme moi empruntaient le même parcours présentaient les mêmes symptômes. Pire encore, nous sommes condamnées à rester sur place parce que paralysées par les produits contenus dans ces eaux. Sans exclure les mauvaises odeurs qui, nous le croyons, sont responsables des toux chroniques que nous avons".