ECOVOX

Déchets vestimentaires :
La poubelle intime
SNathanaël NJOG
Journaliste
Quand des millions d'êtres humains se bousculent dans la poubelle des autres pour s'habiller, ils y entraînent leur dignité. Qui malheureusement en prend un coup. Et ne vaut plus que ce que vaut la … friperie. Reportage sur un phénomène qui, au passage, prospère sur la misère de nos industries textiles et de nos couturiers.
Les vêtements de seconde main sont de plus en plus prisés en dépit de leur durée décevante. Et pour cause, il y a dans la préférence de la friperie l'enjeu du pouvoir d'achat : la possibilité de s'habiller est ainsi offerte à toutes les bourses et à moindre coût. A telle enseigne que destinée pour les familles démunies, elle a fini par gagner même les familles nanties, mettant en péril les industries textiles du pays.
Le gouvernement camerounais a décidé de s'intéresser à ce phénomène qui sévit sur le marché de l'habillement. Au cours d'un conseil de Cabinet en mars dernier, le Premier Ministre, Peter Mafany Musonge a donné instruction au Ministre du Développement Industriel et Commercial (MINDIC) de prendre des mesures pour sauver les producteurs du textile local aux abois. Depuis lors, on assiste à des séries de concertations tripartites : MINDIC, Industries Textiles Locales et Importateurs de fripes.
Le débat ainsi né, est parti de ce que dans sa communication, le MINDIC Bello Bouba Maigaïri exposant sur le mauvais état de santé de l'industrie textile camerounaise, avait évoqué entre autres causes le commerce florissant de la friperie. D'aucuns ont vu dans la position du gouvernement ni plus, ni moins qu'une volonté manifeste sinon d'interdire à l'avenir l'importation de la friperie, du moins de la restreindre. En revanche, d'autres estiment que cette activité paie les frais de l'échec d'un gouvernement qui refuse de s'assumer. Et pour une meilleure échappatoire, il n'a trouvé mieux que de faire porter le bonnet d'âne à la friperie.
M. MVONDO Samuel, D.G.A. de la CICAM n'en démord pas pour autant et reste campé sur ses positions d'industriel : "La friperie tue les industries textiles locales et est d'une conséquence néfaste sur le marché d'habillement. A la CICAM, on a dû abandonner la fabrication des autres tendances du tissu. C'est aussi le cas de la SYNTECAM qui produisait 2,5 millions de tissu par an et qui aujourd'hui en est réduit à ne fonctionner que le temps des rentrées scolaires pour les tenues de classe". On ajoute aussi à ces griefs la fermeture de la Bata des suites de la concurrence des ballots de chaussures usées et d'occasion qui proviennent du même créneau d'importation. Tout comme on évoque la sortie dans ces ballots des chutes de tissus qui échappent à l'imposition fiscale et qui font le gros du chiffre d'affaire des importateurs.
Contrôle hygiénique
Dans cette cabale contre la friperie, le Ministère de la Santé et le Ministère des Finances et du Budget viennent à la charge, évidemment tout en restant dans la logique du gouvernement. Le premier par la voix de M. Mbang à Movdou Rémy, Sous-directeur de l'Hygiène de la Santé dénonce les violations observées jusque-là dans le contrôle hygiénique des vêtements de seconde main : "la loi donne des injonctions aux services de la santé de s'assurer que les pays exportateurs ont procédé au traitement fumigatoire de la fripe. Cette procédure est sanctionnée par un certificat de fumigation remis à l'importateur." Or estime-t-il, ce certificat n'a plus de valeur à cause de nombreuses possibilités offertes par la fraude aujourd'hui pour s'en procurer. Conséquence, le rôle des services spécialisés du Minsanté se réduit pour l'instant à vérifier l'authenticité du certificat et à le viser à son tour avant qu'il ne soit transmis à la douane. Le laxisme et surtout la corruption aidant, les agents du Minsanté se contentent d'apposer des signatures sans pouvoir passer au contrôle effectif des ballots. Une défaillance grave pour les consommateurs, lorsqu'on sait que dans les pays d'Europe et d'Amérique d'origine, la collecte est faite dans les domiciles et les habits récupérés appartiennent à des personnes mortes ou souvent portant des germes de maladies contagieuses.
Au Ministère des Finances, on déclare péremptoire que les importateurs de la friperie multiplient les manuvres pour échapper à l'imposition fiscale adéquate. Ce à quoi les importateurs rouspètent en décriant la batterie fiscale douanière sous laquelle ils étouffent. Autres secteurs d'activités qui en ont contre la filière de la friperie, la haute couture et les propriétaires des prêts-à-porter. Mme K. Mercèdes, spécialiste dans la broderie et la confection des gandouras s'indigne : "C'est difficile d'évaluer ce que nous avons subi comme préjudice avec l'avènement de cette friperie. Je ne parviens même plus à joindre les deux bouts et le travail est devenu épisodique. Vous vous rendez-compte, on trouve tout à la friperie et à des prix défiant toute concurrence".