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Pollution de nos villes, pollution de nos esprits
KÄ MANA

Pourquoi nos villes africaines sont-elles si sales, si polluées et si gangrenées par des bidonvilles à la dérive ? Pourquoi ont-elles l'air d'être pour la plupart abandonnées à elles-mêmes dans l'amoncellement des déchets, des détritus et des loques humaines en pleine désespérance ? Qu'ont-elles en leur sein pour accumuler tant de pourritures et de nuisances, tant de personnes et de populations livrées aux maladies endémiques et aux épidémies de toutes sortes ?

 

Tous les jours, une ville comme Cotonou subit un véritable bombardement par le gaz que crachent ses propres motos taxis, avec les énormes risques de cancer qui s'en suivent pour les populations. Pourquoi ne voyons-nous pas que cette ville, comme tant d'autres soumises aux mêmes conditions, va à la longue devenir un véritable mouroir pour ses propres habitants ?

Kinshasa est devenue aujourd'hui une vomissure. Celle qu'on surnommait dans le temps Kin-La-Belle s'est transformée en poubelle de ses propres immondices et crèvent sous le poids d'une population tentaculaire secrétant des déchets humains permanents : ses propres enfants abandonnés vivant nuit et jour sur les trottoirs. Pourquoi rien n'est-il fait pour repenser l'urbanisation de cette "enfer humain" et redonner à la population le sens d'un espace vital viable ?

Douala est une cloaque agitée par l'ouragan assourdissant des musiques débilitantes qui se déchaînent à tous coins de rue. Alors qu'elle a eu ses heures de gloire où ses rues étaient parmi les plus propres et les plus magnifiques d'Afrique intertropicale, elle a aujourd'hui l'allure d'une agglomération sinistrée, dont les artères de circulation ont l'air d'avoir subi des bombardements en temps de guerre. Pourquoi a-t-on laissé un tel bijou s'enlaidir à ce point ? Pourquoi l'a-t-on livrée aux affres des inondations et aux mares permanentes qui "mangent" tous les jours les pieds de pauvres citoyens que la misère contraint à la marche quotidienne pour survivre tant soit peu ?

L'art de fausses réponses et d'inconsistants alibis

Si vous prenez la peine de poser ce type de questions aux Africains et aux Africaines sur l'état de leurs villes dont Cotonou, Kinshasa et Douala sont des symboles, vous entendrez sans aucun doute l'une ou l'autre des réponses suivantes que j'ai entendues moi-même à plusieurs reprises.

Première réponse : la sereine dédramatisation du problème dans la bouche d'Afro-optimistes invétérés. "N'exagérons rien, disent-ils. Il n'y a pas que des villes polluées et malheureuses en Afrique. Ne voir que la saleté et la pollution dans nos grandes agglomérations fait le jeu de l'afro-pessimisme et de son regard négatif sur nos réalités. Il existe chez nous des quartiers propres et splendides, beaucoup de villes coquettes et magnifiques où il fait bon vivre et travailler, beaucoup d'espace où l'air est pur, où la tranquillité est assurée et où "l'on peut se la couler douce", sans crainte de mourir des odeurs nauséabondes ou d'amas d'immondices. L'air pollué de Cotonou ne doit pas nous empêcher d'admirer la douceur calme et rayonnante de sa voisine : Porto-Novo. Les effarants nids de poule et les montagnes d'immondices à Douala ne doivent pas cacher la beauté des quartiers résidentiels de Nairobi ou les exquis bords de mer à Dakar. Les misérables enfants de rue de Kinshasa, les mendiants d'Addis-Abeba ou les prostituées d'Abidjan ne devraient pas nous faire oublier l'esthétique inouïe du Centre d'Accra. Il faut être juste à l'égard de nos villes et reconnaître qu'elles sont, malgré nos problèmes écologiques, des hauts lieux de la joie de vivre, où l'on chante et danse avec sérénité, où l'on sait noyer les soucis dans la "bonne bière" et partager dans les "Maquis" et les "Nganda", ainsi qu'au bord de nos routes "la bonne nourriture" du terroir.

Deuxième réponse : la tragique indifférence "bon nègre". Elle s'épanouit dans le langage du petit peuple chaque fois qu'on lui signale l'insalubrité de son cadre de vie et l'incongruité de certaines habitudes comme celles de manger aux coins de rue à côté des immondices ou de faire "ses besoins naturels" en plein air et de façon désordonnée". "Laissez-nous tranquilles avec vos histoires écologiques d'importation, dit-on. Depuis quand un Nègre a peur de la saleté ? Ce n'est pas le nègre qui meurt des microbes, ce sont les microbes qui meurent du nègre. Nous mangeons où nous voulons et nous faisons nos besoins naturels où nous pouvons. En quoi cela est-il gênant ? Si vous avez peur de la saleté, allez faire le "Yovo", le blanc de pacotille, ailleurs. Notre cadre de vie est notre cadre de vie. Nous sommes déjà vaccinés par la nature contre notre cadre de vie".

Troisième réponse : l'alibi économique qui voit dans la pauvreté, la misère, l'exclusion et les inégalités sociales la base de l'indifférence écologique des citoyens, l'explication ultime de leur accoutumance à la culture de la saleté et au manque d'hygiène publique. "Il n'y a pas d'argent pour aménager la vie dans les bidonvilles, entend-on dire. Quand on vit dans la misère absolue, on ne peut pas chercher à créer un cadre de vie que seuls les riches ont les moyens de se donner. On se complait dans ce que l'on a et c'est ainsi."

Quatrième réponse : l'accusation vigoureuse formulée contre ceux que l'on croit être les vrais responsables, à savoir les pouvoirs publics incompétents. "Ne voyez-vous pas, vous dira-t-on, que les dirigeants de nos pays sont en-dessous de leur responsabilités ? Qu'ils ne savent ni organiser les services de voirie, ni mettre en œuvre une véritable politique d'urbanisation, ni donner aux citoyens un cadre de vie auxquels nous avons droit et pour lequel nous payons les impôts ? Si vous voulez savoir pourquoi nos villes sont ce qu'elles sont dans leur désastreuse qualité de vie, c'est aux "Hauts d'en haut" qu'il faut poser la question, à ceux-là qui détournent l'argent public à leur profit, qui bâtissent pour eux-mêmes des espaces écologiques privés, sans aucun égard pour leurs concitoyens pauvres livrés aux pollutions quotidiennes.".

Le temps d'être sérieux

J'ai entendu à plusieurs reprises ce genre de réponse. Chaque fois, j'en suis abasourdi dans ma conscience et dans ma réflexion. Tout se passe comme si la pollution urbaine ne pose pas un problème vital à des populations dont il est pourtant sûr qu'elles sont sujettes à des risques de maladies et à des endémies susceptibles d'être évités rien que par l'aménagement du cadre de vie. Nous fermons les yeux devant une catastrophe et nous faisons du complexe d'autruche un mode d'être permanent.

Ceux et celles qui parlent de la pollution urbaine en accusant les seuls pouvoirs publics et leur incompétence ne comprennent pas que l'enjeu du problème est plus global et qu'il s'agit d'une interpellation qui s'adresse à chaque personne dans sa responsabilité individuelle et dans sa conscience citoyenne. Ceux et celles qui s'en sortent avec la pirouette de la misère comme explication de la situation écologique catastrophique de nos villes se dédouanent à peu de frais. Ils ferment les yeux sur l'essentiel : la capacité que chaque individu, chaque quartier, chaque localité et chaque agglomération ont de réfléchir sur leur situation pour ouvrir des perspectives des réponses concrètes. Ceux et celles qui parlent selon le registre du "Nègre naturellement immunisé" parlent pour ne rien dire. Ils ne comprennent pas que l'enjeu n'est pas l'humour ou l'ironie, mais notre vie même dans un monde où nos villes risquent de devenir, par notre inconscience écologique, de véritables mouroirs. Ceux et celles qui font de l'afro-optimisme leur fond de commerce se consolent à peu de frais, ne voient pas ce qu'il faut voir : la pollution urbaine constitue une menace réelle non seulement pour notre cadre de vie, mais aussi pour notre santé mentale dans son ensemble.

S'il en est ainsi, il est temps de prendre cette question au sérieux pour pouvoir dégager les enjeux globaux sur lesquels elle nous interpelle dans notre société aujourd'hui.

Que de réponses comme celles que je viens de mettre en lumière puissent être formulées aujourd'hui comme elles le sont est un signe inquiétant. C'est la preuve que la pollution de nos villes est sous-estimée en tant que menace et qu'elle se nourrit d'une pollution plus fondamentale qui nous empêche de prendre conscience de l'ampleur des risques que nous courons : la pollution de nos esprits aujourd'hui.

Celle-ci consiste en un manque du sens de la responsabilité individuelle et collective : la responsabilité pour faire face à la crise écologique dont souffrent nos villes africaines. Pour lancer des initiatives capables de mobiliser toutes les forces vives de nos pays. Pour concevoir des stratégies de développement de l'intelligence écologique au sein de nos populations. Et pour libérer l'énergie de notre engagement social à travers des structures d'éducation écologique fécondes et performantes.

Tout un programme d'action se dégage de notre prise de conscience de ce déficit de responsabilité dans notre société. C'est un programme qui relève du simple bon sens, cette chose du monde la moins bien partagée en matière écologique en Afrique, spécialement lorsqu'il s'agit de l'insalubrité et du délabrement de nos villes aujourd'hui.

D'abord, il convient de faire de la pollution urbaine un problème public dont chaque citoyen a à se sentir responsable et dans une large mesure comptable face à la communauté. Cela exige un travail profond de conscientisation et de mobilisation de toutes les forces vives de nos cités.

Il convient ensuite de travailler à mettre sur pied des organisations citoyennes d'action écologique dans nos villes. Des organisations qui puissent faire prendre en charge par les citoyens eux-mêmes le destin écologique de leur ville, à travers des engagements précis et concrets.

Il convient enfin d'interpeller les pouvoirs publics sur leur politique de la ville aujourd'hui, à tous les niveaux d'exercice de l'autorité. Ici aussi, il s'agit de conscientiser et de mobiliser les citoyens pour qu'ils prennent leurs responsabilités d'interpellateurs des dirigeants de notre société.

Dans cette exigence de promotion de l'intelligence écologique citoyenne, il s'agit tout simplement d'être sérieux et de "dépolluer" nos mentalités de leur effluves d'indifférence et d'irresponsabilité, en vue de construire un cadre d'existence dont chaque personne serait responsable. Nos villes sont les miroirs de nos mentalités. Nous les changerons quand nous aurons pris la peine de changer les structures profondes de ces mentalités.

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