ECOVOX

Ministre de l'Environnement, de l'Habitat et de l'Urbanisme de la République du Bénin depuis juin 1999, Monsieur Luc Marie Constant GNANCADJA, 45 ans, n'est affilié à aucun parti politique, chose bien rare sous les tropiques où toute position de pouvoir politique s'enracine toujours dans un terreau "partisan". Ancien élève de l'Ecole Africaine des Métiers de l'Architecture et de l'Urbanisme (EAMAU) de Lomé au Togo, l'homme a commis, pour son diplôme d'architecture en 1983, un travail sur le thème : Ganvié, une cité lacustre en crise. Perspective d'aménagement. Marié et père de 3 enfants, le sixième Ministre de l'Environnement, de l'Habitat et de l'Urbanisme se bat depuis son entrée en fonction pour un environnement sain, où les zones périphériques insalubres des villes par exemple cèdent la place à des quartiers plus accueillants et vivables. Dans l'entretien qui suit, il dresse un état des lieux de la pollution urbaine dans les grandes agglomérations de son pays et ouvre des perspectives sur l'avenir.
ECOVOX : L'on ne peut s'empêcher, lorsqu'on parle de la pollution urbaine en Afrique, de s'arrêter sur le cas de Cotonou - La capitale économique du Bénin est-elle la ville africaine la plus polluée ?
Luc GNANCADJA : Cotonou est certainement polluée et les pollutions dont elle souffre sont multiformes : pollution atmosphérique, pollution par les déchets solides, et liquides ménagers, pollution sonore.
Mais la capitale économique du Bénin est loin d'être la ville la plus polluée d'Afrique. Ceux qui ont voyagé à travers notre continent peuvent l'attester.
Un tel constat ne constitue pas cependant une excuse pour les pollueurs. Chaque pollution est en réalité un acte de gaspillage. Si on peut l'éviter, on devrait le faire. Dieu nous a donné un monde plein de ressources de toutes sortes. Leur mauvaise gestion engendre la pollution. Il est de la responsabilité de tous ceux qui ont la charge des ressources de la ville et au-delà, de la nation, de faire en sorte que la pollution soit réduite à son strict minimum.
ECOVOX : Malgré une réglementation des plus draconiennes, Cotonou ne se porte pas mieux. Vos services techniques ne seraient-elles pas défaillantes dans la mise en uvre de cette réglementation ?
L.G. : Il ne fait l'ombre d'aucun doute que l'environnement béninois, y compris l'environnement urbain, est géré par une panoplie de lois dont la loi cadre sur l'environnement. Mais on observe comme une dispersion des responsabilités sans doute imputable à une insuffisante interprétation de la réglementation.
Le Ministère de l'Environnement quant à lui mène son action avec pour objectif d'impliquer les populations dans l'assainissement de leur cadre de vie. Nous avons anticipé le contexte de la décentralisation. Nous avons conçu un plan de décentralisation qui nous permettra de mettre à la disposition des structures décentralisées que sont les communes, les ressources techniques nécessaires et le savoir-faire dont elles ont besoin. De par la loi, la gestion quotidienne de l'environnement est une attribution communale. Dans ce contexte, le rôle de l'Etat n'est pas de décentraliser d'une main pour centraliser de l'autre. Nous avons pris des dispositions pour nous assurer que la loi est appliquée et que les ressources mises à la disposition des communes sont bien gérées et utilisées au mieux des intérêts des populations à la base.
ECOVOX : L'autre volet de la pollution urbaine, ce sont les tas d'immondices qui quadrillent pratiquement la ville de Cotonou. Le Ministre de l'Environnement que vous êtes ne se sent-il pas interpellé ?
L.G. : Cela interpelle d'abord le gestionnaire de la ville qui dans un contexte de gestion urbaine décentralisée, a la charge de veiller à l'assainissement de notre ville. Il faut reconnaître que des efforts substantiels ont été faits dans ce sens. La collecte des déchets solides ménagers le long des rues fait l'objet d'un projet qui est conduit avec beaucoup de professionnalisme. Des ONG y sont engagées pour la précollecte dans différents secteurs de la ville. Des zones de regroupement des objets collectés sont constituées. Des contrats sont passés avec des entreprises privées aux fins de collecter ces ordures et les déposer dans la décharge finale. Le défi de Cotonou aujourd'hui, c'est d'assurer le monitoring de ce système et au finish, de construire une décharge contrôlée, c'est-à-dire un lieu d'enfouissement qui devrait avoir en amont tout un dispositif de valorisation des déchets.
ECOVOX : Quelles dispositions prenez-vous pour faire face aux déchets industriels qui apparaissent de plus en plus comme une réalité au Bénin ?
L.G. : Nous menons au niveau des industries plusieurs audits stratégiques et d'installation. Les audits d'installation nous permettent de détecter les dispositions défaillantes : soit dans le traitement, à l'intérieur des usines, des process pour mettre à l'abri les ouvriers, soit dans le déversement des extrants dans la nature des eaux résiduaires ou autres sous-produits industriels.
Une fois les défaillances identifiées, nous convenons avec les industriels des mesures correctives à mettre en place. Nos services techniques retournent toujours sur les lieux pour s'assurer que le plan d'action arrêté de commun accord est exécuté.
Jusqu'à présent, de nombreuses structures industrielles se sont conformées à cette procédure. Parmi elles, le cas de l'huilerie d'Abomey mérite d'être cité. Elle a su mettre en place un dispositif pour atténuer les impacts négatifs de ses activités sur l'environnement.
ECOVOX : Une campagne en faveur du principe pollueur - payeur a été organisée à travers le pays. Quels en sont les résultats ?
L.G. : L'objectif de la campagne en faveur du principe pollueur-payeur était d'amener les populations à comprendre qu'elles sont passibles de contravention en cas d'acte de pollution. A partir de décembre 2001, nous sommes passés de la phase de sensibilisation à la phase de coercition. A cet égard, nous avons appliqué la loi cadre qui prescrit que toute pollution, en particulier la pollution atmosphérique est punissable d'une amende de dix à cinquante mille francs CFA. Depuis lors les véhicules qu'il s'agisse de deux roues, des quatre roues ou des gros porteurs, sont soumis au réglage. Des contrôles réguliers et inopinés sont faits.
Mais notre ambition profonde est qu'un jour il n'y ait personne à amender. Ce jour-là, notre soulagement sera réel car il faut savoir par ailleurs que la pollution atmosphérique nous coûte 1,2 % de notre Produit Intérieur Brut (PIB).
ECOVOX : Quelles contributions concrètes attendez-vous des citoyens dans le cadre de la salubrité urbaine ?
L.G. : J'attends des gestes simples. Que celui qui est dans sa voiture ou dans un taxi garde la peau de la banane qu'il vient de manger pour la maison. La peau de banane n'est pas pour la rue car dehors est aussi un autre chez soi. Il faut que nous tous travaillions à nous l'inculquer. Si on ne peut pas jeter la peau de banane dans son salon, il faut s'interdire de le faire dans la rue.
Des conducteurs de motos taxi , j'attends qu'ils n'ajoutent pas de l'huile dans le carburant car ce faisant, ils n'apportent rien à leur moteur. Au contraire ils l'encrassent, ce qui alourdit les dépenses d'entretien et surtout enfume tout le monde. Que tous ceux qui agissent ainsi se ravisent et sachent que leur geste est incivique. Ils doivent avoir le réflexe d'acheter du bon carburant et de régler leur moteur. Nous disposons sur toute l'étendue du territoire de trois cents mécaniciens formés à la technique du réglage des moteurs.
Comme alternative au transport par motos, nous aurons l'année prochaine un système de transport en commun sur les grands axes routiers de Cotonou . Pour que ce projet réussisse, nous aurons besoin du concours de la société civile pour accompagner le processus et pour nous aider à réduire à sa plus simple expression le phénomène de la pollution. Si toute pollution est un gaspillage, toute bonne gestion de la pollution est un enrichissement.
ECOVOX : Nous venons d'assister aux élections communales et municipales au cours desquelles les différents candidats se sont très peu intéressés à la qualité de vie des citoyens. Quelles réflexions vous inspire cette attitude de nos futurs élus ?
L.G. : Cela montre tout simplement qu'on ne s'improvise pas gestionnaire d'une ville. Fort heureusement, la décentralisation politique chez nous a été précédée par la décentralisation technique. Ce que nous avons appelé projet de décentralisation a eu pour objectif de mettre en place au niveau des villes de Cotonou, de Porto Novo et de Parakou des structures capables de les gérer, des ressources suffisantes et des processus d'accroissement continu de ces ressources en même temps que des dispositifs de contrôle de gestion.
Nous osons croire que ces structures techniques resteront en place et seront utilisées par les nouveaux responsables afin d'apprendre ce qu'ils ne savent pas faire pour mieux gérer les villes qui leur seront confiées. Notre défi, c'est d'étendre ces dispositifs à l'ensemble de toutes nos communes.
ECOVOX : S'il vous était donné de noter la ville de Cotonou Monsieur le Ministre ?
L.G. : Dans un projet intitulé les Axes Verts nous l'avons fait. Malheureusement Cotonou n'est pas parmi les premières. Ouidah, Natitingou, Lokossa et Porto-Novo sont les quatre premières villes. Parmi ces villes, trois sont gérées par des femmes.
ECOVOX : Quelle est la place de l'éducation dans la gestion de l'environnement au Bénin et en Afrique ?
L.G. : En fait, le premier chantier d'un ministre de l'environnement, c'est l'éducation. L'éducation pour un changement de comportement à tous les niveaux. Il faut le faire au niveau des enfants parce qu'ils sont d'excellents communicateurs. Dès qu'ils ont compris, ils peuvent convaincre leurs parents et les éduquer. C'est pourquoi de concert avec mon collègue des enseignements primaires et secondaires nous avons conçu des ouvrages, des supports pédagogiques pour les différents niveaux de l'enseignement primaire. Ces supports sont accompagnés de fiches pédagogiques à l'intention des enseignants pour dispenser des formations aux enfants.
Bien exploités, ces différents supports sont une aide précieuse pour permettre aux enfants de comprendre leur environnement, les déséquilibres qui l'affectent et les gestes salvateurs qu'il importe d'adopter.
Au niveau des populations, la préoccupation environnementale doit aussi entrer dans les habitudes quotidiennes : au bureau comme au champ, à l'atelier comme dans les entreprises, le souci de se comporter de manière à sauvegarder son cadre de travail qui n'est autre chose qu'un cadre de vie, doit être permanent. Un tel niveau de prise de conscience environnementale ne saurait être la seule affaire du Ministère de l'Environnement. D'autres départements ministériels sont également concernés.
Dans la gestion de l'environnement, l'éducation, dans sa double dimension formelle et informelle, tient par conséquent une place de choix. Si l'avenir de notre planète dépend de notre comportement, notre comportement dépend, avant tout, de notre éducation.