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La ville
en Afrique
Professeur KENGNE FODOUOP
Géographe urbaniste et économiste
Pour saisir la pollution urbaine dans toute sa complexité, il importe d'abord de comprendre ce que c'est que la ville, son lieu de manifestation. Eclairage d'un spécialiste de la ville en Afrique.
La ville se différencie fondamentalement du village par son étendue,
le volume et la composition de sa population, son paysage architectural, ses
activités et son mode de croissance. En effet, la ville est une concentration
d'hommes issus d'horizons géographiques variés et d'activités
relevant de préférence des secteurs secondaire et tertiaire sur
un espace bâti continu et présentant des signes évidents
de croissance. Elle traduit dans l'espace les aspirations profondes des générations
antérieures, de leur imagination, de leurs espoirs, de leurs efforts
et de leurs conflits. Elle doit aussi son caractère intrinsèque
à la volonté et aux talents des divers acteurs - architectes,
urbanistes, maires, conseillers municipaux, membres des associations civiles
volontaires, producteurs et spéculateurs terriens- qui en assurent quotidiennement
l'aménagement, la gestion et l'approvisionnement.
Un poids démographique considérable
En Afrique, la ville abrite une très grande proportion de la population totale : 47 % en Côte d'Ivoire, 49 % au Cameroun, 51 % en Zambie, 57 % en Egypte, 68 % au Congo-Brazzaville et jusqu'à 70 % à l'Ile Maurice. Outre les autochtones, cette population comporte souvent une très forte proportion d'individus venus des zones rurales proches ou éloignées. Ils affluent d'autant plus aisément vers les villes que ces zones sont affectées par des difficultés sociales et économiques, des guerres et/ou des épidémies de toutes sortes. Outre les groupes ethniques nationaux, la population de très nombreuses villes africaines comprend des Etrangers originaires d'Afrique, d'Europe, d'Amérique et d'Asie.
La population des villes africaines est dans l'ensemble très jeune. En effet, 54 % de la population de la ville de Conakry en Guinée ont moins de 20 ans ; il en est de même de 55 % de celle de Yaoundé au Cameroun, de 57,5 % de celle de Nairobi et de 60% de celle d'Abidjan. Cette jeunesse de la population urbaine d'Afrique est liée à l'effet conjugué de l'exode rural qui draine surtout les jeunes vers les villes et de l'accroissement naturel urbain qui dans l'Afrique d'aujourd'hui est beaucoup plus élevé en ville qu'à la campagne. Cette forte présence des jeunes fait des villes en Afrique un puissant facteur de développement économique.
Un poids économique et socioculturel éminent
En Afrique, les villes sont aussi le lieu de concentration privilégié des infrastructures économiques et socioculturelles. En matière d'infrastructures économiques, elles y monopolisent selon les pays et les régions, les grands immeubles de bureaux dont certains sont entourés de vastes parkings et d'espaces verts, les hôtels de luxe dont certains atteignent et dépassent 300 chambres, les banques, les usines et les ateliers industriels, les services d'assurances, d'avocats, de notaires, de postes, de téléphones et de télex, les marchés de gros et de détail, les établissements du commerce d'import-export et les agences de voyage. Elles y abritent aussi une grande variété d'ateliers de production et de commerces informels voire de services et de moyens de transports routiers et ferroviaires collectifs sans compter une multitude de moyens de déplacements individuels. Elles y possèdent des réseaux d'adduction d'eau et d'électricité qui font souvent défaut dans les campagnes. Les villes y sont encore la résidence par excellence des élites économiques, politiques et intellectuelles. Ce que les pays africains ont de plus précieux et de plus raffiné, les instruments de domination politique et économique et de modernisation des zones rurales, toutes les activités de commandement et d'enrichissement s'y trouvent implantés.
En matière d'équipement socioculturel, les villes abritent en Afrique un nombre d'établissements d'enseignement et de centres d'animation beaucoup plus élevé que les villages. Eglises, moquées, gymnases, stades de football, hippodromes, terrains de hand-ball, de basket-ball et de tennis, centres culturels, librairies, bibliothèques, crèches, cinémas, salles de jeux, établissements d'enseignement primaire, secondaire et supérieur et formations sanitaires modernes y ont leur plus forte concentration. Il n'est pas exagéré de dire qu'en Afrique, les soins médicaux sont l'apanage des villes et surtout des grandes villes puisque la plupart des médecins y exercent leur activité, que les spécialistes y ont leurs cabinets et que l'appareil hospitalier y est concentré.
Un paysage urbain très diversifié
Le paysage urbain peut être défini comme l'ensemble des aspects matériels par lesquels la ville se présente à nos yeux à la fois comme entité concrète et comme organisme vivant. Il recouvre ainsi les données du présent et celles du passé récent ou reculé, mais aussi des éléments inertes (patrimoine immobilier) et des éléments mobiles (hommes et marchandises). A cet égard, le paysage urbain des villes d'Afrique est très diversifié. En effet, il comporte plusieurs quartiers ou secteurs nettement tranchés :
1 - Le ou les quartiers résidentiels modernes aux rues rigoureusement bien tracées, larges et le plus souvent bitumées, propres et illuminées, aux maisons confortables souvent entourées de jardins et convenablement équipées. Ces quartiers bénéficient de la majorité des équipements urbanistiques (rues, égouts, électricité, marchés, commerces, adduction d'eau) et peuvent se suffire à eux-mêmes pour ce qui touche la vie quotidienne : cas du quartier du Plateau à Abidjan, du quartier de la Corniche à Dakar ou du quartier Bastos à Yaoundé.
2 - Les quartiers de lotissements au plan réguliers souvent en damier, accessibles par des rues souvent en terre, aux habitations régulières ; l'électricité y est installée, mais pas toujours les égouts et les caniveaux. L'essentiel des populations y a des emplois réguliers mais pas toujours qualifiés. Si ces quartiers ont des commerces nombreux, il y manque les banques et le tertiaire évolué. Plusieurs d'entre eux ont une localisation centrale ou péricentrale : cas du quartier Essos à Yaoundé, du quartier New Déido à Douala ou du quartier de la Médina à Dakar.
3 - Les quartiers spontanés du centre ou de la périphérie. Il s'agit des quartiers congestionnés et sales, dépourvus de véritable voirie, couverts d'habitations délabrées, mal aérées, construites avec des matériaux de fortune ; les égouts et les postes d'eau y sont rares et l'électricité le plus souvent inexistante ; ces quartiers où grouille un peuple de gagne-petit voire misérable couvrent le plus souvent plus de la moitié de la surface urbanisée des villes d'Afrique : 60 % de celle de Dar-Es-salaam en Tanzanie, 64 % de celle de Douala au Cameroun, 68 % de celle de Nairobi au Kenya, 70 % de celle de Conakry en Guinée et jusqu'à 72 % de celle de Khartoum au Soudan.
4 - Le centre ville dont la localisation n'est pas nécessairement centrale. Il se caractérise par un paysage architectural et humain beaucoup plus complexe que les quartiers précédents. Il comporte généralement deux parties : le centre commercial ou des affaires dont les rues plus ou moins larges et bitumées sont bordées d'immeubles de commerces et de bureaux et de marchés abrités et le quartier administratif ou civique qui abrite dans des constructions dont certaines remontent à l'époque coloniale la majorité voire la totalité des services administratifs ou publics et qui occupe souvent la ville haute. Il se peut que l'histoire urbaine ait imposé cette structuration. Dans nombre de villes d'origine coloniale d'Afrique (Douala, Abidjan, Yaoundé, Dakar, Nairobi, Brazzaville), le centre des affaires et le quartier administratif, européens au départ, se sont installés à l'écart du reste de l'agglomération.
Les villes africaines sont de plus en plus vastes, de plus en plus peuplées et de plus en plus cosmopolites. Les problèmes de circulation y sont immenses : le développement de l'habitat précaire dans les quartiers spontanés et non équipés de la périphérie et l'absence de réseaux de voirie cohérents y compliquent la desserte par taxis, par autobus et même par minibus. L'approvisionnement en eau potable et l'assainissement des eaux pluviales et usées y sont difficiles à assurer. A cause de l'indifférence, du laxisme et/ou de l'incompétence des autorités publiques d'une part, et de l'ignorance, de l'incivisme et/ou de l'insuffisance des ressources financières des citadins d'autre part, les déchets solides et liquides y colonisent les rues, les trottoirs et les abords des habitations, des marchés et des établissements industriels et commerciaux. Quand on y circule, on est frappé par le triste et honteux spectacle des vide-ordures engorgés, des containers qui débordent, des tas d'immondices qui pourrissent ou qui brûlent.