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Géostratégie du pétrole
Célestin TCHAFFA
Géographe

Le pétrole est devenu un enjeu stratégique majeur : les grandes compagnies internationales s’y intéressent de plus en plus ; les Etats producteurs s’organisent pour en tirer le meilleur profit ; les grands Etats industriels prennent conscience de son importance dans l’économie et la construction de la paix dans le monde. C’est dire que sur le marché international comme dans la géostratégie mondiale du pétrole, ces trois forces s’affrontent avec, au centre de la bataille, les Etats- Unis d’Amérique.


Depuis la seconde Guerre Mondiale, l’emprise des compagnies pétrolières internationales sur le secteur, jadis grande, connaît un fléchissement. C’est ainsi que malgré les profits engrangés, elles optent pour la diversification de leurs activités et la création de véritable conglomérats. Trois variables éclairent cette option : la conscience des aléas qui accompagnent leurs activités ; le vent des nationalisations dans les pays producteurs ; le souci enfin de pérenniser leur puissance financière et de continuer à jouer un rôle de premier plan dans l’exploitation pétrolière dans le monde.

Les pays producteurs du Tiers Monde quant à eux, cherchent à tirer de l’exploitation de leurs richesses pétrolières par les compagnies étrangères le maximum de revenus pouvant financer leur développement, et à assurer leur souveraineté dans le domaine de l’exploitation pétrolière, pour en faire une industrie nationale. La convergence des intentions et des intérêts conduit à une politique commune des Etats du Tiers Monde, et à des actions concertées parmi lesquelles la création de l’OPEP (1960). Le pétrole devient alors une arme politique, avec comme illustration les trois chocs pétroliers (1970-1974 ; 1974-1981 ; depuis 1987). On voit les pays producteurs acquérir une participation majoritaire dans les consortiums d’exploitation créés, et la part des compagnies diminuer d’année en année. De nouveaux gisements sont mis en exploitation, en association certes avec les grandes compagnies, mais qui ont uniquement le rôle d’opérateurs travaillant sous le contrôle de l’Etat hôte.

Les conséquences de la politique de l’OPEP sont multiples dont l’augmentation généralisée du prix de toutes les sources d’énergie, la revalorisation du pétrole, et surtout la prise de conscience du danger que fait courir aux pays consommateurs de pétrole la dépendance trop forte vis-à-vis de cette ressource énergétique, et vis-à-vis des producteurs du Moyen-Orient.

Sécuriser l’approvisionnement en pétrole

De leur côté, les pays industrialisés recherchent la diversification plus poussée de leurs fournisseurs étrangers. Mais ce n’est pas une tâche aisée. La révolution islamique iranienne et la guerre irano-irakienne ont démontré la menace que l’instabilité politique au Moyen-Orient fait planer sur l’approvisionnement pétrolier du monde occidental. Le détroit d’Ormuz - par lequel transitent des quantités importantes de pétrole – est devenu l’une des zones mondiales stratégiquement parmi les plus sensibles. Ce sont ces données qui ont imposé depuis 1974 aux compagnies pétrolières et aux Etats du monde occidental une nouvelle politique pétrolière et énergétique, prenant en compte :

- le rôle stratégique incontestable du pétrole sur les plans militaire et économique ;
- la nécessité de lutter contre l’insécurité financière créée par l’instabilité des balances commerciales du fait de la hausse des prix ;
- Le fait que le pétrole est une ressource épuisable et qui pourrait s’épuiser d’ici cinquante ans.

On instaure donc une politique d’économie d’énergie dès 1978, qui réduit les effets des hausses de prix, et on augmente la production pétrolière dans le monde hors OPEP, dans un souci d’indépendance nationale (USA, France, Mexique, Zaïre, Côte d’ivoire, Guatemala, Philippines, Taiwan, Nouvelle-Zélande, Grande-Bretagne, Indonésie). L’OPEP perd ainsi une part considérable du marché mondial du pétrole, et la maîtrise des revenus pétroliers. En 1985, l’Arabie Saoudite, premier exportateur mondial de pétrole, décide d’assurer la sécurité énergétique par un excès de production prête à servir en cas de grave perturbation de l’approvisionnement mondial. Les États-Unis l’encouragent à accroître les investissements étrangers et à augmenter régulièrement sa production. Ceci se traduit par l’augmentation de la production, la chute des cours, et la rupture de fait au sein de l’OPEP entre petits producteurs et autres Etats du Golfe.

Pétrodollars et nouvelle donne

Les producteurs de pétrole arrivent à réaliser une forte épargne qu’ils placent dans les institutions financières des pays développés et prioritairement dans les banques américaines. Après la crise de 1973, le pactole est là, et le trésor des pétroliers du Moyen-Orient est convoité par tous les pays du monde. Même le FMI emprunte aux pays de l’OPEP (6 milliards de dollars en 1974, somme dépassant le budget consolidé de la Banque Mondiale et de ses filiales). Mais déjà, les Etats-Unis, en tant qu’actionnaire majoritaire au sein de l’institution, manifestent leur volonté de contrôler les transactions : veto américain sur le projet d’emprunter 12 milliards en 1975, malgré l’accord des pays de l’OPEP ; veto américain sur la proposition de l’Iran de créer au sein du FMI un fonds spécial de 3,5 milliards dollars pour venir en aide aux pays du Tiers monde les plus touchés par la crise pétrolière ; veto américain sur les propositions des experts du FMI de mobiliser les capitaux flottants et les pétrodollars.

On sent alors que le raisonnement américain vise à éviter de créer, au sein des organismes internationaux tels que le FMI, des fonds en provenance des Etats pétroliers, qui par le fait même pourront prendre part aux réunions, et donc participer aux décisions. Les Etats-Unis veulent tout régenter, et surtout ne mêler ni OPEP ni Tiers monde à la redistribution des fonds à travers le monde. Ainsi, les 25 milliards de dollars de fonds constitués seront recyclés sous la direction de Washington, patron du fonds, qui en fera l’usage qui lui plaira. Il en ressort une fragilisation des pays pétroliers, qui ne peuvent rien faire sans avoir recours aux Etats-Unis. C’est alors le déploiement des prises de participation dans de grandes sociétés des pays riches, du placement en bourse d’énormes sommes de pétrodollars, des associations bancaires (préférées à l’implantation de banques arabes). Tout se passait comme si l’on voulait que les détenteurs de pétrodollars remplissent le rôle de bailleurs de fonds, de prêteurs, de commanditaires, de clients, à la limite de financiers, mais pas, ou peu, d’actionnaires.

Par réalisme, les pays producteurs dans leur majorité choisissent de ne pas geler les sommes d’argent engrangées, et décident de les placer, de peur qu’ils ne se déprécient. Il faut leur trouver un emploi momentané ou à moyen terme qui rapporte au moins de quoi compenser l’érosion monétaire. Il faut également les mettre à l’abri des convoitises de tous genres. D’où le choix des places financières européennes où l’argent circule librement, à travers :
- les obligations généralement garanties par les Etats ou des groupes financiers solides ;
- les bons du trésor, émis par l’intermédiaire des banques centrales ;
- les sociétés d’assurances, presque toujours bénéficiaires ;
- l’immobilier, incarnation de l’attachement séculaire aux biens fonciers ;
- les banques, en raison de leur rôle multiplicateur de puissance.

Pour ce qui est de l’Afrique, on note la création et l’intervention du 1er Fonds Koweïtien pour le Développement Economique Arabe, de la Compagnie Interarabe pour la Garantie de l’Investissement, de la Banque Arabe pour le Développement Economique en Afrique (BADEA). Ces institutions créées avec les revenus du pétrole, accordent de nombreux prêts à l’Afrique, avec des taux acceptables. D’autres prêts sont consentis par les pays arabes, avec des conditions préférentielles, aux pays d’Afrique musulmans ou à majorité musulmane. La Libye se distingue dans ce domaine, avec l’ambition mal déguisée d’islamiser et d’annexer les Etats voisins du sud, en utilisant ses importants revenus pétroliers.

Les Etats-Unis au centre de la géostratégie du pétrole

En 1974 déjà, Henry Kissnger, Secrétaire d’Etat américain, avait proposé d’envoyer des soldats américains pour sécuriser les puits de pétrole du Moyen-Orient. Dès lors, pétrole, guerre, et conflit israélo-arabe se confondent. Tout se passait comme si on voulait enlever aux arabes la carte du pétrole et la carte de la résistance palestinienne. La Ligue arabe (22/3/1945) s’érigea en porte parole et coordonnatrice des positions du monde arabe tout entier auprès des organisations et de l’opinion internationales. C’est dans cette mouvance qu’on assiste en 1973 à la rupture des relations avec les pays qui soutiennent Israël, avec application d’embargo sur la livraison du pétrole à ces pays.

Dès son investiture, une trentaine d’années plus tard, le président Bush s’est donné comme objectifs stratégiques devant guider la politique étrangère américaine : la lutte contre le terrorisme, la modernisation et le développement des capacités militaires américaines, et l’acquisition de réserves pétrolières supplémentaires auprès de sources étrangères.

- En Irak et dans le Golfe, il s’agit pour les américains, entre autres raisons, de s’assurer que les vastes réserves pétrolières irakiennes ne tomberont pas sous le contrôle exclusif des compagnies pétrolières russes, chinoises ou européennes.

- En Asie centrale et au Caucase, il s’agit pour les américains, après la victoire contre les Talibans en Afghanistan, de prolonger la présence de leurs forces dans la région afin de protéger l’acheminement du pétrole et du gaz destinés aux marchés occidentaux. Car les Etats-Unis sont déterminés à accéder aux vastes réserves énergétiques du bassin de la mer Caspienne. D’où l’envoi d’instructeurs militaires américains en Géorgie, point charnière de l’oléoduc qui relie la mer Caspienne à la mer Noire et à la Méditerranée, ainsi que la décision américaine de remettre en état une base aérienne au Kazakhstan, sur les rives de la mer Caspienne.

- En Colombie, au-delà de l’engagement militaire américain dans la lutte contre le trafic de stupéfiants, la Maison Blanche veut combattre la violence politique, le terrorisme pratiqués par la guérilla, et protéger les oléoducs qui transportent le pétrole des gisements intérieurs jusqu’aux raffineries situées sur la côte.

- L’Afrique, qui, quant à elle, était considérée il n’y pas longtemps comme une quantité négligeable, est devenue une priorité géostratégique pour les Etats-Unis. Elle dispose de réserves de bonne qualité, et ne connaît pas de conflits de grande envergure. Elle pourrait, d’ici à l’an 2020, fournir 25% du pétrole brut américain. C’est pourquoi dans les principaux pays producteurs de pétrole (Nigeria, Guinée Equatoriale, Angola), et dans les pays disposant d’un grand potentiel pétrolier (Soudan, Tchad…), Washington confirme ses intentions, et installe des conseillers militaires ainsi que des compagnies pétrolières. En plus – avantage indéniable - en dehors du Nigeria, tous les pays producteurs d’Afrique noire ne sont pas membres de l’OPEP, que l’Amérique veut absolument affaiblir.

- La politique des Etats-Unis s’explique par la dépendance américaine en pétrole étranger qui, selon les prévisions, devrait passer de 52% de la consommation totale en 2001 à 66% en 2020. Compte tenu de cela, il faut persuader les producteurs étrangers d’augmenter leur production et de vendre davantage aux USA. Pour cela, la Maison Blanche fait des importations pétrolières « une priorité de la politique commerciale et étrangère ».

Face à l’instabilité et à l’existence d’un fort sentiment anti-américain (pouvant aller jusqu’au terrorisme) dans les régions riches en pétrole, les Américains ont opté, en matière de stratégie militaire et de politique énergétique, de développer « … la capacité des forces américaines à projeter leur puissance dans le monde entier. ». Ainsi donc, la guerre contre le terrorisme contribue désormais à l’effort américain destiné à protéger l’accès au pétrole, notamment dans le Golfe et dans le bassin de la mer Caspienne.

Dans le même ordre d’idées, la guerre en Afghanistan apparaît comme un prolongement de la guerre secrète menée en Arabie saoudite entre les opposants, et la famille royale soutenue par les Américains. A l’origine de ce problème, la décision du roi Fahd, après l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990, d’autoriser les Américains à utiliser son pays comme base pour attaquer l’Irak ; une décision qui amena des extrémistes saoudiens, dirigés par Oussama Ben Laden, à engager une lutte clandestine visant à renverser la monarchie et à chasser les Américains du pays. Il en découle que la décision américaine de détruire le réseau Al-Qaida en Afghanistan, et ses tentacules dans le monde, est motivée par la nécessité de protéger la famille royale saoudite afin de garantir l’accès américain au pétrole de ce pays.

On note une évolution de même ordre dans la région qui borde la mer Caspienne. Ici, le gouvernement américain a établi des relations avec les forces armées d’Azerbaïdjan, d’Ouzbékistan, et a commencé à leur fournir armes et entraînement. Ce processus s’est considérablement intensifié depuis le 11 septembre 2001, par des actions visant à pérenniser les bases temporaires en Ouzbékistan et au Kirghizistan, et parallèlement la réhabilitation par les Etats-Unis d’une base aérienne d’importance stratégique au Kazakhstan.

Ainsi en va-t-il du rôle que le pétrole joue dans la géostratégie mondiale. Une ressource génératrice de gros revenus et de « puissance » ; une ressource autour de laquelle les Etats du monde semblent s’évaluer et se comparer les uns aux autres. Une ressource qui interroge la conscience de tous ceux qui aiment la paix, tant elle mobilise les énergies, tant elle fait couler de l’encre et du sang.

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