ECOVOX

Le pétrole, et après
?
Emmanuel Julien
Source : Science & vie,
Février 2003, PP. 37-39
Inépuisable, hautement énergétique, non polluant : tel est l’hydrogène ! Et, d’ores et déjà, il fait espérer une solution miracle pour la planète, dont les réserves pétrolières commenceront à s’épuiser… dès 2050. Mais avant que l’ «économie hydrogène» ne devienne réalité, que de défis à relever !
Il faut savoir qu’en cas de disparition du pétrole, deux problèmes
surgissent. Le premier concerne l’obligation de compenser le déficit
énergétique. Car celui-ci est considérable. Rien qu’en
France, l’énergie consommée dans les transports équivaut
à l’énergie produite par l’ensemble du parc nucléaire
national ! Ici, l’hydrogène n’y pourra rien… tant que
la fusion contrôlée ne fonctionnera pas. A charge, donc, aux énergies
conventionnelles (hydraulique, nucléaire, charbon, gaz…) de compenser,
avec un fort accent porté sur les énergies renouvelables. Un pari
loin d’être gagné.
Le deuxième problème est celui de la disparition même du pétrole. Comment faire rouler nos voitures, voler les avions, voguer les bateaux, stocker les surplus des énergies renouvelables pour les redistribuer au moment des pics de consommation, échanger de l’énergie entre régions ou nations en fonction de la demande ? Il y a bien le gaz naturel. Mais comme le pétrole, il est promis à un déclin inéluctable (une soixantaine d’années). Les biocarburants produits à partir des cultures ? Ils ne suffiront pas à combler la demande. Le carburant synthétique liquide méthanol ? Il dépend de sources de carbone épuisables et polluantes. Les candidats les plus sérieux restent donc l’électricité (voir tableau) et… l’hydrogène. On l’a vu, ce dernier est abondant sur Terre. Il peut être transformé en carburant synthétique gazeux H2 par n’importe quel type de centrale (nucléaire, charbon, gaz, renouvelable), qui aura ainsi la possibilité, au choix, de produire de l’électricité ou de stocker ses excédents sous forme d’hydrogène. Le gaz sera ensuite réutilisé sur place ou ailleurs pour produire du courant, ou employé comme combustible dans les transports ou l’habitat.
Mais surtout, l’hydrogène aurait cette fois tous les atouts pour ne pas rater son rendez-vous avec l’histoire. Pur, il serait en effet totalement «propre» à l’usage. Et certains imaginent déjà une économie hydrogène «écologique» totalement dépourvue de carbone et fondée sur un cycle vertueux.
Qui plus est, l’hydrogène profite enfin d’une arme à la hauteur de ses ambitions : de nouvelles versions de la pile à combustible, cet appareil électro-chimique qui produit du courant en consommant du H2 et en libérant de l’eau et de la chaleur. Dans les années 90, soit 150 ans après la découverte du phénomène, la société canadienne Ballard a enfin réussi à en faire une réalité industrielle. Résultat : ces piles ont acquis un bon rendement (45%) et sont devenus assez compactes pour loger dans une voiture électrique ou dans une maison afin d’y produire courant et eau chaude. Et cela change tout. Car dès lors, l’hydrogène pourra être utilisée avec beaucoup plus de parcimonie et d’efficacité qu’auparavant. Mais rien n’est encore gagné et il reste à démontrer que tout cela fonctionnera dans la réalité. Ce à quoi certains s’emploient déjà.
Direction Reykjavik, en Islande. Là-bas, trois poids lourds industriels (Royal Dutch Shell, Daimler Chrisler, Norsk Hydro) et un consortium local emmené par l’université d’Islande ont décidé de faire de l’île un laboratoire de l’économie hydrogène». En 2030 au plus tard, les bus, le parc automobile privé et l’imposante flotte de pêche seront tous priés de carburer à l’hydrogène et à la pile à combustible. L’expérience débutera même l’été prochain avec trois bus à l’hydrogène flambant neufs, financés par le projet européen CUTE (Clean Urban Transport in Europe). Ils iront s’approvisionner dans la station H2 de la ville qui vient juste d’être construite… «Dans cette île de 280 000 habitants, 65% de l’énergie utilisée sont déjà d’origine renouvelable et il y a encore de la marge pour en produire plus. L’Islande est donc un bon exemple, car si ça ne marche pas là-bas, ça ne marchera pas ailleurs», estime Paul Lucchese, responsable des recherches sur l’hydrogène au CEA. Si l’Islande est devenue une sorte de porte-drapeau de l’économie hydrogène, elle n’est pas la seule à explorer le créneau. Un chapelet d’îles lui a emboîté le pas : Islay en Ecosse, Hawaii, Utsira en Norvège, Yakushima dans le Sud de l’archipel Japonais. Et chacune entrevoit la chance de devenir enfin indépendante énergiquement grâce à leurs gisements d’énergies renouvelables et à l’usage de l’hydrogène comme carburant.
Le «Koweït de l’hydrogène»
A Yakushima, Masatsugu Taniguchi, président de Yakushima Denko, le producteur d’électricité local à l’origine du projet hydrogène, voudrait même aller plus loin : "Nous voulons produire jusqu’à 150 millions de Nm3 d’hydrogène par an, qui seront exportés vers Okinawa, la préfecture de Kagoshima, la Corée ou encore Taïwan. Yakushima deviendrait ainsi une sorte de Koweït de l’hydrogène." Sur les continents, les choses s’organisent aussi. Car l’effort est soutenu activement par les pétroliers et les constructeurs automobiles. Les premiers, en tant que distributeurs de carburants, voient dans l’hydrogène la pérennité de leur métier ; les seconds, l’occasion rêvée de se débarrasser définitivement du problème de la pollution des véhicules. Phénomène plus récent, les politiques entrent en scène. Ainsi, alors que le Japon menait jusqu’à présent son effort quasiment en solitaire, les Etats-Unis se sont dotés l’an dernier d’un carnet de route vers une économie hydrogène. Et l’Europe, à l’initiative de la Commission européenne, fera de même dès cet été. Autant d’investissements et de décisions qui font dire à Thierry Alleau, président de l’association française de l’hydrogène, que «le point de non retour vers l’économie hydrogène est atteint». L’histoire dira si le rêve hydrogène, cent ans après une première tentative, deviendra une réalité.