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Les multinationales du pétrole et la politique africaine
CD.C. TALLA
Enseignant

Depuis plus de trois décennies, des liaisons scandaleuses se sont tissées entre des compagnies transnationales d’exploitation et/ou de commercialisation des produits pétroliers et de nombreux pouvoirs en place dans les Etats qui en sont le réservoir. Etat des lieux en trois tableaux.


1 - Ingérences tous azimuts

Des multinationales du pétrole ont appuyé la répression de l’opposition et les interruptions volontaires de processus démocratiques. Au milieu des années 90, des lois de pouvoir spéciaux furent promulguées contre les syndicats au Nigeria et les manifestants contre le consortium Shell furent violemment réprimés par des policiers équipés (d’armes, de voitures et de blindés) par cette compagnie. Autre événement : le 10 novembre 1995, le régime militaire du général Sani Abatcha mettait à exécution un verdict de pendaison prononcé une semaine plus tôt contre Kensaro Wiwa et huit autres leaders de la communauté Ogoni. Leur crime ? Avoir dénoncé publiquement la complicité entre Shell et le gouvernement dans la pollution d’Ogoni par les produits pétroliers et pour l’exclusion de cette région du bénéfice de la rente pétrolière.

D’autres multinationales encore ont été accusées d’implication dans des guerres civiles et coups d’Etat. L’on estime que la compagnie Elf a armé les milices et financé la guerre qui a permis à l’actuel chef d’Etat du Congo-Brazzaville de se réinstaller au pouvoir le 15 octobre 1997 d’où il avait été initialement chassé par le verdict des urnes en 1992. Suivant les mêmes analyses, il fallait passer par tous les moyens pour mettre fin au régime «démocratiquement élu» du Professeur LISSOUBA qui représentait désormais une menace pour les intérêts de l’empire Elf au Congo.

2 - Interconnexions maffieuses

L’affaire Elf qui a fait les choux gras de la presse internationale illustre à souhait les interconnexions maffieuses entre cette compagnie et des Etats africains. Le 12 novembre 2003, André TARALLO «Le Monsieur Afrique du pétrole à la compagnie Elf» est condamné à quatre ans de prison pour détournement des recettes de la vente du pétrole. L’Ancien PDG de Elf écope de 5 ans pour le même motif. Au-delà du caractère spectaculaire des audiences, cet événement prend sur le plan politique un cachet tout particulier. Il s’agit d’un cas typique de gestion opaque de manne pétrolière voulue par ceux qui exploitent le pétrole africain et les hommes qui gouvernent sur le continent : tout au long du procès André TARALLO a clamé son innocence, affirmant n’avoir été que le gestionnaire de la caisse noire des Chefs d’Etat Bongo du Gabon et Dos Santos de l’Angola.

Commentaires désabusés de Francis Perrin, journaliste, sur les antennes de RFI :

«Ce procès, les africains l’attendaient. Ils attendaient des révélations et surtout des compensations pour l’argent détourné vers des caisses maffieuses au terme des contrats obscurs et ventes à bas prix de leur pétrole... Il y a eu des responsabilités partagées ; mais des coupables protégés par diverses formes d’immunités. Aucun dignitaire politique africain cité (Angola, Congo, Gabon… etc.) n’a été convoqué pour être entendu. Le procès a aussi permis de savoir que le pétrole africain par chefs d’Etat africains interposés servait quelquefois à financer les partis politiques français. Or pendant le procès, aucun parti n’a été nommément cité. Il existe des rapports incestueux entre la politique et le pétrole du Sud […]. Le procès a mis en lumière un vaste système de corruption et ses larges tentacules transnationales.»

3 - Déficit de transparence

La complexité des intérêts autour du pétrole africain commence par la complexité même des formes de contrats pétroliers, difficilement déchiffrables par le commun des mortels. On distingue :

- «Les contrats patrimoniaux» entre les sociétés pétrolières et les détenteurs du sous-sol représentes par les pouvoirs en place ;
- «les contrats de coopération industrielle» caractérisés par des transferts de technologie ;
- «les contrats de cession de production» en vertu desquels l’Etat détenteur du sous-sol concède à l’entreprise exploitante un droit de mise en valeur pour une période déterminée ;
- «les contrats de partage et de production».

Dans la pratique, on ne voit pas toujours quelle est la ligne de partage entre ces différents contrats, ce qui a pour effet d’accroître l’opacité des transactions. A côté des contractants réels, il existe toujours quelque part des contractants fantômes qui trouvent dans le circuit du pétrole l’opportunité de blanchir l’argent sale.

Le déficit de transparence dans l’attribution des contrats pétroliers relève de l’entreprise néocoloniale en Afrique. Au Cameroun, la part de l’Etat dans le brut du gisement de Kole a été vendue aux Compagnies détentrices des permis d’exploitation avant d’avoir été extraite et l’on estime que cette vente effectuée sous le règne du défunt président Ahmadou Ahidjo n’avait figuré nulle part dans les comptes de la SNH.

Le laxisme et la complaisance politiques dans l’attribution et l’utilisation des contrats pétroliers explique par exemple que plus de 5000 barils de brut quittent quotidiennement le continent africain, la moitié de cette quantité étant la propriété exclusive des «multinationales exploitantes». Pour la même raison, le pétrole africain qui représente pourtant un chiffre d’affaire de plus de 30 milliards de dollars par an, n’est raffiné qu’à hauteur de 10% sur le continent. Il faut donc comprendre pourquoi même en produisant de l’or noir, l’Afrique n’arrive pas à sortir de la dépendance pétrolière et à desserrer l’étau de la pauvreté. Une étude de la Banque Mondiale effectuée en Avril 1993 met le doigt dans la plaie des transactions obscures qui veulent que les contrats dans certains cas, soient attribués aux marchands ou aux compagnies d’exploitation sur la base du parrainage d’un «sponsor» local désigné par les autorités du pays à exploiter et dont le rôle consiste à faciliter le décrochage du contrat moyennant le versement d’une commission. Or dans la majorité des cas, cet intermédiaire politique de la multinationale postulante est choisi dans la famille, le clan ou le parti présidentiel.

L’on a en outre démontré que, de connivence avec les sociétés pétrolières qui y opèrent, certains Etats africains ont procédé à une sous-estimation délibérée de la production pétrolière. Celle de la Guinée Equatoriale a été officiellement fixée à 181 000 barils/jour le 1er janvier 2002 alors que de source sûre, ce chiffre avait été atteint et non déclaré depuis septembre 2001. Autre exemple : l’Angola est censé produire 730 000 barils/jour à la date de décembre 2002 alors que cette production dépassait déjà 1 million de baril par jour en avril de la même année.

En ce début de troisième millénaire où les altermondialistes de tous bords ne se lassent pas de réclamer l’humanisation du capitalisme et la primauté du droit des peuples sur les raisons mystérieuses des Etats, il importe d’assainir les relations entre les multinationales du pétrole et le pouvoir en Afrique.

Palmarès des multinationales

Les multinationales du pétrole sont d'une richesse insolente. En 2003, leur chiffre d'affaires se présente comme suit, en millions de dollars US : 1er B.P., Royaume-Uni (232 571) ; 2ème Exxon Mobil, USA (222 883) ; 3ème Royal Dutch/Shell Group, Royaume-Uni/Pays-Bas (201 728), 4ème Total, France (118 441,4), 5ème Chevron Texaco, USA (112 937)
Source : Fortune 2003

Quant aux bénéfices réalisés, ils étaient déjà en 1997, colossaux et classés comme suit, en milliards de Francs Français : 1er Exxon (51,6), 2ème Shell (47) ; 3ème B.P. (24,6), 4ème Mobil (22,5), 5ème Chevron ; (19,8) ; 6ème Amoco (16,3) ; 7ème Texaco (16) ; 8ème ENI (14,5) ; 9ème ELF (10) ; 10ème Total (7,8). Au total les dix leaders du pétrole mondial ont réalisé un bénéfice global de 230 milliards de Francs Français

Le chiffre d'affaires de B.P. est l'équivalent d'environ 120 fois le budget annuel d'un pays comme le Cameroun. Il n'est sans doute pas supperflu de relever que parmi les cinq plus grandes entreprises de la planète, trois sont des multinationales du pétrole. Notons enfin que la première entreprise africain de pétrole, l'algérienne Sonatrach n'a qu'un "modeste" chiffre d'affaires de 26 700 millions de dollars US.

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