ECOVOX

Catastrophe pétrolière à Nsam
:
L'aubaine de la mort
Michel MOMBIO
Journaliste
Une citerne d’essence s’est renversée. Des gens sont venus puiser le précieux liquide. Le feu a pris. Des dizaines d’imprudents ont péri. C'était en février 1998 à Yaoundé, capitale du Cameroun. Retour sur la tragédie.
Le quartier de Nsam dans le 3ème arrondissement de Yaoundé a été
secoué le samedi 14 février 1998 par un événement
qui restera indélébile dans les esprits. Ce jour de sinistre mémoire
en effet, il était autour de 13 heures lorsqu’un incendie d’une
rare ampleur s’est déclenché, mettant en émoi toute
la capitale, lorsqu’on découvrit les pertes humaines. Il est aujourd’hui
établi que c’est la collision de deux citernes transportant de
l’essence qui est à l’origine du sinistre. Le choc s’est
produit environ 4 heures plus tôt dans la matinée. M. Bassoumboul
Bernard, un agent de la Société camerounaise des palmeraies (SOCAPALM)
dont le lieu de travail jouxte les lieux témoignait dans Cameroun Tribune
(CT) du Lundi 16/2/98. «Vers 9 heures un train faisait des manœuvres
pour déposer des citernes vers la SCDP. Vers 10 heures, un wagon a quitté
sa place et est revenu cogner un autre. L’essence a commencé à
couler et les populations ont accouru pour la puiser». La société
camerounaise de Dépôts Pétroliers (SCDP), une société
para publique qui distribue les produits dérivés du pétrole
et qui pour ce faire dispose de dépôts à travers le pays,
était le destinataire de l’essence en question. L’occasion
faisant le larron, les populations riveraines pendant près de 4 heures
s’étaient servies qui d’un bidon, qui d’une cuvette,
qui d’une jerricane, pour puiser «la manne tombée du rail»
sans se soucier du danger : «Les gens de la SCDP et de la gare leur ont
dit de quitter les lieux à cause du danger. Il y a même deux gendarmes
qui ont tenté de les chasser. Mais ils étaient débordés»,
précise M. Bassomboul.
Un gigantesque brasier
Toujours est-il que lorsque le feu prit, c’est un gigantesque brasier, alimenté par les 100 000 litres d’essence super que contenaient les deux wagons, qui consuma les imprudents. Ils étaient d’autant plus nombreux que, le temps passant et l’impunité aidant, un véritable commerce s’était installé. Les piétons, motocyclistes et autres taximen venaient s’approvisionner à moindre frais. E n effet, cette aubaine a suscité la convoitise de jeunes et moins jeunes habitants du quartier, croupissant dans un chômage et un désoeuvrement sans pareil, suite à la dure récession économique dans laquelle le pays se trouvait empêtré depuis plus d’une décennie. Ce qui explique qu’on ait retrouvé sur place, des engins sans propriétaires, ces derniers ayant «disparu» dans la fournaise. Nombre des victimes étaient simplement inidentifiables, calcinées et réduites en cendres. En somme, c’est des «Méchouis humains» qu’on a entassés dans une vente à emporter du quartier, avant de les transférer plus tard à la base aérienne pour une difficile identification. Quelques rares corps d’enfants ou d’adultes ont pu être reconnus et emportés par leurs familles. Les autres ont été enterrés quelques jours plus tard dans une fosse commune dans le cimetière municipal de Ngoulemakong, arrondissement de Soa, dans la banlieue de Yaoundé. Ceux des brûlés qui respiraient encore ont été disséminés dans divers centres hospitaliers où plusieurs ont rendu l’âme quelques heures plus tard. Au total près de 200 morts au 24 février. Une information judiciaire avait été ouverte par le gouvernement, suite à une décision présidentielle créant une commission d’enquête. Les enquêteurs, avec à leur tête l’actuel ministre de la Justice Amadou Ali, alors Secrétaire d’Etat à la Défense chargé de la gendarmerie, avaient eu 40 jours pour remettre leurs conclusions. Délai au terme duquel la commission a bien rendu sa copie au Chef de l’Etat, mais dont rien n’a jamais filtré. Confirmant l’assertion qui veut que dans notre triangle national, « Pour enterrer une affaire, on crée une commission ». Des indiscrétions soutiennent cependant que le feu serait parti d’un fumeur imprudent.
Carences du système de protection civile
Quoiqu’il en soit, la catastrophe de Nsam, qu’on surnomme fort éloquemment «Koweït», a montré les carences de notre système de protection civile. On comprend mal en effet qu’un dépôt de carburant qui, aux dires des experts, pourrait embraser toute la capitale, soit implanté au cœur des habitations. Les autorités, pour se justifier, ont expliqué qu’en son temps, le dépôt fut créé bien loin des maisons. L’urbanisation sauvage aurait donc permis l’installation des populations. Au vu et au su des mêmes pouvoirs publics accusés d’avoir laissé faire. Pour tenter de résoudre le problème, le gouvernement qui avait le choix entre délocaliser les installations de la SCDP et déguerpir les riverains, a opté pour la seconde solution, moins onéreuse à ses yeux. Car délocaliser la SCDP pour un nouveau site nécessiterait plusieurs dizaines de milliards, pour acquérir un nouveau site, le viabiliser, l’équiper en cuves et surtout le relier à la voie ferrée. Alors que deux ou maximum trois milliards indemniseraient et recaseraient les riverains. Ainsi, un site de plusieurs hectares a été acheté au quartier Mendong dans la périphérie de Yaoundé, et aménagé par les soins de la Mission d’aménagement de terrains urbains et ruraux (MAETUR) –un organisme étatique- pour recaser les populations de Nsam. La SCDP qui, selon son directeur général Nguini Effa, a débloqué plus de deux milliards de nos francs pour financer l’opération, est cependant confrontée à des résistances inattendues de certains habitants autochtones. Ces derniers, arguant de leur attachement au terroir de leurs ancêtres, refusent en effet de partir. « Vont-ils dédommager aussi les dépouilles de nos ancêtres et de nos frères enterrées là, ou vont-ils les exhumer pour les transférer à Mendong ? Notre village, c’est ici ! » plaidait récemment un chef de famille du coin.
Industrie de la fraude
Pour légitime que soit cette position, il n’en reste pas moins que certains soupçonnent les concernés de s’accrocher plutôt au site d’un marché aussi frauduleux que juteux. Les abords des dépôts pétroliers de la SCDP s’étant, depuis longtemps, forgé la réputation d’un lieu de trafic du carburant. Comme en témoigne d’ailleurs cet extrait de CT du vendredi 17 octobre 2003. « Un service spécial de la police a donc mis la main sur un stock illicite de carburant. Ce combustible, contenu dans près d’une centaine de bidons métalliques et plastiques de 200, 80, 60, 50, 40 et 20 litres a été saisi à l‘initiative de la police dans une vingtaine d’habitations de riverains et autres zones indexées dans les alentours de la Société camerounaise des dépôts pétroliers.» relate le quotidien gouvernemental à propos de cette opération de police effectuée à Douala. « Après perquisition, dans les domiciles des particuliers, les policiers découvrent dans de petits magasins, aux salons et autres coins des maisons des bidons, des dames-jeannes, des seaux, des fûts, des jerricanes. Certains sont vides, d’autres à moitié ou totalement pleins de super, de gasoil, de pétrole et même de produits frelatés. En dehors de ces produits pétroliers, les policiers découvrent également deux moto pompes de marque Honda fonctionnelles, une pompe manuelle, sept flexibles (gros tuyaux pour extraire du carburant), six tuyaux à carburant, quinze entonnoirs et quatre arrosoirs. », poursuit le reporter de CT. Une véritable « industrie » de la fraude donc, qui se développe autour des dépôts ici à Bessengué Douala, comme à Bafoussam, Ngaoundéré et…Nsam à Yaoundé. Un commerce de carburant dilué et vendu à vil prix, que l’accident de 1998 n’a en rien atténué. Bien au contraire ! On remarque parmi les dealers du coin, des gens portant des traces de brûlures. Souvenirs sans doute de cette chaude journée de 1998, mais qui n’ont en rien refroidi leurs ardeurs.
Difficile dès lors de couper les riverains de leur inflammable source
de revenus, La commission technique interministérielle chargée
de ce dossier n’est par conséquent pas au bout de sa peine. Elle
en est bien consciente d’ailleurs. Réunie le 13 juillet dernier
autour de son président Kibuh Tume Henry, elle a fait le point sur la
question. Il est ressorti de l’exposé du ministre des Mines, de
l’Eau et de l’Energie (MINMEE), que les travaux de viabilisation
du site étaient presque achevés.