ECOVOX

Pétrole et lutte contre la pauvreté
:
Un leurre de plus
Dupleix F. K.uenzop
SeP
La découverte du pétrole au Tchad et son exploitation rendue possible et effective par le pipe-line Tchad/Cameroun, fait rêver le pays de Tombalbye. Ndjamena caresse tous les espoirs et croit, comme la Banque Mondiale, le tuteur qui l’y a conduit, pouvoir «lutter contre la pauvreté par l’exploitation du pétrole ». Mais cette croyance n'est pas encore suffisament fondée pour faire admettre que le développement du secteur pétrolier participe d’une stratégie effective, pertinente et efficace de réduction de la pauvreté.
Avec 30 années et plus d’exploitation pétrolière,
le Cameroun dont les réserves sont finissantes, n’est pas devenu
un El Dorado, un Koweit ou une Arabie Saoudite. Au contraire, le pays de Martin
Paul Samba et de Longue Longue n'a fait que régresser. De pays en voie
de développement à pays à revenus intermédiaires
en passant par pays sous développé, le Cameroun est descendu jusqu’aux
abîmes pour devenir pays pauvre très endetté. Parallèlement,
il a fallu du temps et la pression internationale pour que l’on commence
à apercevoir les traces des revenus pétroliers dans le budget
de l’Etat, sans bien sûr que l’on sache exactement la proportion
qu’elles représentent.
Au nom de l’unité nationale, le Cameroun s’est refusé d’adopter une loi sur la gestion des revenus issus du pipe line. Il est vrai qu’au Tchad une telle loi a été votée. Mais suffit-elle pour garantir l’investissement dans les secteurs productifs et induire le développement ?
Tout près du Cameroun, d’autres pays riches en pétrole n’ont pas un sort reluisant. L’Angola, le Soudan, le Congo…pour ne citer que ceux-là, sont quasi désespérément à la quête d’un certain niveau minimum de développement. Tous ou presque sont classés parmi les pays les plus pauvres. Pourtant, l’exploitation pétrolière y est intense depuis de longues années.
Bourreau des peuples
Ce qui est fait dans ces pays et qui serait l’œuvre des industries extractives, est simplement désespérant. Les exploitations se réalisent à la solde des populations locales. Celles-ci sont généralement surprises par leur expropriation parfois sans indemnisations ou au mieux des cas, avec des compensations très insuffisantes pour maintenir leur niveau de vie habituel.
Pour les communautés animées par un esprit de revendication ou de résistance, la solution est vite trouvée : un dialogue par fusillade général et répété permet de les mettre au pas. Dans ce style de communication musclée et à bout portant, les milices privées des compagnies pétrolières se confondent à l’armée républicaine pour barrer la voie aux «empêcheurs de tourner en rond» que constituent les honnêtes citoyens qui ne demandent qu’à voir leurs droits et leur dignité préservés. Le peuple Ogoni se reconnaît ici.
C'est dire que l’exploitation pétrolière s’accommode plutôt assez bien des guerres civiles et inter-ethniques, des systèmes de gouvernements autocratiques, dictatoriaux et impopulaires ainsi que des insurrections militaires.
Néocolonialisme
Source d’énergie mais aussi de pouvoirs surtout économiques,
le pétrole est devenu une matière première capitale et
quasi irremplaçable. Son importance peut s’apercevoir « au
niveau de la diversité et de la prolifération des usages qui relèvent
de ses caractéristiques physiques et chimiques... Le pétrole participe
également à l’équilibre budgétaire, au renforcement
de la balance commerciale des pays exportateurs et son exploitation peut générer
des emplois » ( Tchad et culture N° 175 page 10)
.
C’est fort de cette importance, que l’exploitation pétrolière
est porteuse d’idéologies colonialistes. Elle est utilisée
comme instrument de stratégie et de domination par les pays d’origine
des compagnies multinationales. Dans cette perspective, les consortiums pétroliers
ont tout à gagner à créer une réelle dépendance
des pays rentiers à l’égard de leurs nations. Ils confisquent
les technologies, surévaluent les coûts d’investissements
pour récolter des retours d’investissements insolents. Ce faisant,
ils ne se préoccupent guère des impacts négatifs potentiels
ou réels causés par leurs activités : destruction de l’environnement,
perturbation et déplacement inopinés des habitats naturels y compris
ceux des êtres humains. De plus, les activités d’exploitation
pétrolière s’accompagnent généralement de
graves autres nuisances aux effets dévastateurs lents. On peut citer
la propagation des maladies notamment les infections sexuellement transmissibles,
le VIH/SIDA, la pollution de l’eau ou de l’air, le braconnage et
la déforestation.
Pire encore, il est reconnu aux compagnies pétrolières un zèle débordant à outre-passer les lois nationales, à inféoder les gouvernements et les gouvernants à travers les pratiques de corruption, ce qui leur confère davantage de pouvoirs sur les populations. Or, il est vérifié que les retombées que ces activités génèrent au profit direct de ces populations sont très maigres et négligeables à l'instar des emplois dérisoires étant donné que l’industrie lourde nécessite une haute qualité de main d’œuvre et une technicité au-dessus du niveau local.
Malédiction et paradoxes de l'abondance
Sur un autre plan, les précédents dans les pays exportateurs de pétrole revèlent que dans ces pays, la dépendance pétrolière a fait abandonner les autres activités économiques préexistantes, remplacées par une dépendance croissante vis- à-vis des pétrodollars. Ainsi, il en découle que les revenus desdits pays deviennent largement et forcément dépendants des ressources pétrolières totalement contrôlées par des sociétés multinationales qui dès lors peuvent instrumentaliser les dirigeants et opérer toutes sortes de manipulations politiques, économiques et sociales en leur faveur du fait de leur emprise sur ces derniers. Tout compte fait, les gouvernements sont obligés de marcher au gré des compagnies pétrolières ou de leurs Etats avec lesquels ils forment des alliances d’intérêts contre les vrais intérêts du pays et des populations hôtes.
Ces attitudes et pratiques marquent le point de départ de la méfiance des peuples à l’égard de leurs dirigeants, ainsi que celui de l’effritement de la souveraineté et de la stabilité. On peut dès lors comprendre pourquoi les pays qui dépendent de l’exportation du pétrole sombrent dans des conflits séculaires qui malgré tout profitent à l’exploitation du pétrole.
En conséquence, il a été démontré que les pays moins développés dépendants du pétrole ont vu le niveau de vie de leurs populations chuter de façon dramatique, alors que les pays pauvres en pétrole se développaient quatre fois plus vite. Dans ces conditions, peut-on admettre que l’exploitation pétrolière peut participer à la lutte contre la pauvreté ? Nous voulons faire nôtres les principes de «malédiction pétrolière» et de «paradoxe de l’abondance» pour dire que malgré l’importance économique du pétrole, son exploitation s’apparente à une entreprise du mal. Non pas que nous disions que le pétrole est mauvais en soi, mais parce que l’activité d’exploitation déshumanise.
De ce point de vue, la problématique du pétrole ne devrait plus s’appréhender à travers le double prisme des revenus que son exploitation génère et des quantités disponibles, mais aussi et surtout des processus qui le caractérisent et les intervenants qui entourent ces processus afin d’identifier quels sont les problèmes fondamentaux qui se posent et les véritables bénéficiaires des retombées du pétrole. Il s’agit dans ce sens d’analyser ceux qui interviennent dans l’exploitation du pétrole ainsi que les relations que cette exploitation entretient avec les autres secteurs de la vie politique, économique et sociale.
De même, la pauvreté, notion aujourd’hui galvaudée ne doit pas être ramenée à une simple valeur de manque ou de dénuement total. En tant que phénomène multidimensionnel, elle doit revêtir un caractère holistique et global avec à la fois une mesure qualitative et quantitative. Et comme le reconnaît le Pnud, la pauvreté doit aussi être perçue comme la négation des opportunités et des possibilités de choix les plus essentiels au développement humain : longévité, santé, créativité, mais aussi conditions de vie décentes, liberté, respect de soi-même et d’autrui.
Dès lors, la lutte contre la pauvreté exige impérativement l’intégration de la dignité humaine et une certaine participation démocratique. La lutte contre la pauvreté se veut donc un combat qui place l’homme au centre de l’évolution sociale perçue non pas seulement du point de vue du développement économique, mais humain et respectueux de certaines contraintes parmi lesquelles les droits et libertés individuels.
Dans cette optique, et en conclusion, n’est-il pas honnête de reconnaître que le secteur pétrolier n’est pas à notre ère la meilleure des possibilités de lutte contre la pauvreté qui soit ? Autrement dit, l’exploitation pétrolière est-elle cette meilleure possibilité de lutte contre la pauvreté, mais gâchée à l’autel des intérêts des grandes nations et de leurs marionnettes ?