ECOVOX

Syndrome ELF :
La tempête Nord-Sud
Pasteur Jean-Blaise KENMOGNE
CIPCRE
Le Nord continue, à travers des multinationales dont Elf, de peser sur le destin des pays du Golfe de Guinée avec la complicité de leurs dirigeants. Cette situation qui dure depuis plus de 20 ans, a de graves répercussions aussi bien au Sud qu'au Nord.
Les abonnés des chroniques judiciaires ont eu à lire à
satiété dans les journaux ou à entendre jusqu’à
l’overdose sur les différentes chaînes de télévision,
toutes les péripéties de ce qu’on a appelé fort pudiquement,
l’affaire ELF. Les plus curieux, habitués aux affaires africaines
ont entendu parler du procès intenté et perdu contre les membres
de l’association «Agir ici – survie» avec son responsable
Vershave, par trois Chefs d’Etats africains (M. Bongo du Gabon, son beau-père
M. Sassou Nguessou du Congo Brazzaville et M. Idriss Deby du Tchad).
Elf et géopolitique
Derrière toutes ces affaires, il y a deux constances : le pétrole du Golfe de Guinée et la société multinationale ELF, devenu entre temps Total FINA-ELF. ELF avait été créée en 1968 par l’Etat française, particulièrement par le Général De Gaule, afin de garantir l’autonomie de l’approvisionnement de la France en pétrole. Le champ d’exploitation le plus important de ELF est resté le Golfe de Guinée, c’est-à-dire la bande côtière qui va de la Côte d’Ivoire à l’Angola. Sur son champ d’exploitation, ELF a développé une gestion géopolitique qui allie à merveille politique d’entreprise, politique d’Etat, conquête de marché et maintien de réseau d’influence. A titre illustratif, ELF a développé dans la région son propre système de renseignement indépendant de celui de l’Etat français et qui souvent lui était subordonné. L’on est arrivé à une situation nauséabonde où les intérêts de ELF se confondaient à ceux de la France.
C’est finalement ELF qui décidait de la politique de la France dans les trois grands pays francophones producteurs de pétrole de cette zone (Gabon, Cameroun, Congo). M. Loïk Le Floch-Prigent, ancien dirigeant de ELF a en effet affirmé dans un de ses livres que c’est ELF qui a décidé de renverser M. Ahidjo du Cameroun pour le remplacer par M . Biya, et qu’au Congo Bazzaville le retour de M. Sassou Nguessou au pouvoir au détriment de M. Lissouba a été voulu et financé par ELF.
A l’inverse, et pour garantir son autonomie dans cette zone, ELF s’est vu obligé d’arroser les principaux partis et hommes politiques en France, de gauche comme de droite, de pots de vin, pourboires et autres instruments de corruption. Au final, le système ELF, qui est juste un des infimes exemples des rapports de dépendance Nord-Sud, a pourri la vie politique en France comme en Afrique. Pire encore, ce système de corruption généralisé et impuni s’est étendu sur la scène politique européenne, et particulièrement en Allemagne, avec l’accusation portée contre l’ancien Chancelier Helmut Kohl et son parti la CDU, d’avoir reçu des pots de vin de ELF pour lui faire gagner le marché d’une raffinerie en ex-RDA.
Ainsi, ELF a transformé nos Etats en sous-traitants : ELF gouverne et nos Etats gèrent. Dans un tel contexte, tout ce qui entoure le pétrole est entouré d’un secret plus épais que celui des banques suisses et autres paradis fiscaux qui sont leur destination réelle. Oser interroger les multinationales du pétrole sur la pollution marine avec ses effets sur la faune et la flore, relève de la haute trahison. Le combat du peuple OGONI et l’assassinat de son leader Ken Saro Wiwa par la soldatesque au pouvoir au Nigeria, même si à l’époque cela ne concernait pas ELF mais une autre multinationale du pétrole, à savoir SHELL, illustrent cette subordination de nos Etats aux intérêts des maîtres du système et le peu de marge de manœuvre dont dispose la société civile africaine pour infléchir un rapport de force qui leur est défavorable.
Si la société civile du Nord et du Sud ne se mobilise pas pour
faire barrage au syndrome ELF, les richesses naturelles du Sud continueront
d'être siphonnées avec des conséquences néfastes
au Sud et au Nord. Tout ceci à l'ombre d'une logique marchande et d'une
impunité sans frontières.