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Critique de la raison pétrolifère
Rev. Dr Kä MANA

Existe-t-il une raison pétrolifère ? A quoi la reconnaît-on ? Quelles stratégies peut-on mettre en oeuvre pour la détruire ? Analyse et propositions.


Les géostratèges mondialistes sont formels : l’avenir appartient aux nations qui auront la maîtrise sur les gisements pétroliers et sur les réseaux de commercialisation de l’or noir dans le monde. Les nations qui, ayant pris conscience de l’importance du pétrole dans la construction de leur puissance pour la domination de l’ordre mondial, se seront dotées de tous les moyens de sécurité énergétique pour ne dépendre ni des fluctuations de prix, ni des menaces de rareté, ni des humeurs des pays producteurs.

Pour les gouvernements qui se considèrent comme les maîtres du monde, le pétrole ne constitue donc pas un simple produit commercial parmi d’autres, mais un enjeu global de puissance. Il est au cœur d’une rationalité d’ensemble qui décide de la paix et de la guerre, de la richesse et de la pauvreté, du développement et du sous-développement des peuples. Les politiques économiques comme les stratégies des gouvernements dans la division mondiale du travail dépendent aujourd’hui de cette rationalité globale dont le l’or noir est le levier. On peut donc légitimement parler aujourd’hui d’une raison pétrolifère qui fonctionne comme un principe de structuration d’un ordre socio-politique économico-militaire mondialisé.

Je voudrais ici analyser les dimensions de cette raison et en faire une critique susceptible de nous faire prendre conscience des menaces auxquelles elle nous expose et des défis auxquels elle nous confronte dans l’ordre mondial actuel.

Les sources d’une raison en folie

La raison pétrolifère dont je parle a surgi dans l’histoire des peuples à la suite de la crise énergétique des années 1970, quand les pays producteurs de l’or noir ont décidé de s’organiser pour se donner un poids politique mondial conforme à ce que le pétrole représente dans la vie des nations.

A cette volonté de l’OPEP s’est vigoureusement opposée la contre volonté des grandes puissances, des nations les plus consommatrices d’énergie aujourd’hui. Celles-ci ont compris qu’une fois que le pétrole devient un enjeu politique de puissance, leur hégémonie sur le monde risquait d’être remise en cause par le surgissement de nouveaux acteurs sur la scène internationale. Une riposte était nécessaire, non seulement sous la forme d’une renégociation avec les pays producteurs, mais sous celle de leur mise au pas dans une reconfiguration de l’ordre international. Ils ont compris aussi que leur dépendance énergétique constituait une fragilité qui exigeait une nouvelle politique énergétique globale : celle de la diversification des sources d’énergie à partir de la recherche scientifique utilisée aussi comme moyen de puissance.

C’est dans la confrontation entre la logique de l’OPEP et la logique des grands pays consommateurs d’énergie que la raison pétrolifère a pris corps dans ses caractéristiques essentielles. Elle s’est affirmée comme :

- une raison politique de puissance dans les rapports de force internationaux ;
- une raison économique d’inégalité foncière où les producteurs de pétrole et les grandes nations consommatrices d’énergie n’ont pas le souci du destin du reste du monde ;
- une raison stratégique de domination des puissants sur les autres, grâce à la force militaire qui pèserait sur les producteurs de pétrole comme une épée de Damoclès ;
- une raison géostratégique de réorganisation de la planète en fonction des intérêts des grandes puissances.

Dans les années 1970-1980, la raison globale ainsi définie était adoucie dans ses effets dramatiques sur les peuples par la compétition Est-Ouest. Celle-ci laissait aux nations pauvres une certaine marge de manœuvre dans la politique énergétique internationale. Avec l’effondrement du mur de Berlin et l’anéantissement du système communiste, un nouvel ordre de structuration du monde a surgi : l’ordre de la globalisation. La raison pétrolifère y a trouvé un espace de radicalisation.

La radicalisation d’une raison déraillante

Une lecture géostratégique de la politique énergétique des nations montrerait sans peine aujourd’hui à quel point la globalisation est conduite et dominée par le G8, avec les Etats-Unis en tête dans leur besoin de maîtrise des sources d’énergie.

Personne n’ignore l’arrière-fond de la guerre de l’Irak comme guerre du pétrole, comme guerre pour le pétrole en tant que moyen de puissance.

Personne n’ignore non plus comment un projet géostratégique comme celui du grand Moyen-Orient relève de la volonté d’empêcher l’émergence d’une nouvelle puissance qui ferait concurrence à la domination américaine grâce à l’accès aux ressources énergétiques de la planète.

Pour la maîtrise des gisements pétroliers, l’or noir est devenu un enjeu de guerre et sa logique s’est affirmée comme une logique de destruction, sous la houlette d’un gouvernement irresponsable et belliqueux : l’actuel gouvernement américain dirigé par George W. Bush. Grâce à la manière dont ce gouvernement a conduit sa guerre d’Irak et à la façon dont il gère les enjeux mondiaux de sa politique internationale, on sait maintenant ce qu’est devenue réellement la raison pétrolifère :

- une permanente course au mensonge pour masquer les inhumanités les plus barbares ;
- une machine de manipulation pour la domination des opinions publiques qui sont de moins en moins dupes ;
- un instrument de terreur entre les mains d’un gouvernement «voyou» qui dispose de moyens financiers et militaires colossaux pour écraser ses ennemis et faire taire ses adversaires ;
- un non-sens, une fuite vers le néant dans un ordre mondial qui se nourrit tous les jours du non-sens et de la fuite vers le néant.

Détruire la raison dévoyée

Quand un principe de structuration des rapports internationaux se dévoie à ce point, toutes les forces de pensée, de réflexion, d’imagination et de créativité sont appelées à en saper les fondements et à en éradiquer l’esprit. C’est le défi auquel les altermondialistes ont à faire face, à travers des projets de contestation de la politique énergétique du monde actuel et une ferme volonté de détruire la raison pétrolifère dans son essence et dans ses manifestations.

Par quelles voies conviendra-t-il de passer pour réussir dans cette bataille ?

- par la résistance citoyenne et la riposte des peuples comme les organisent déjà les mouvements altermondialistes ;
- par de nouveaux mouvements de pensée et de réflexion qui proposent des idées alternatives et les sèment dans les consciences et dans les esprits ;
- par les nouvelles politiques régionales des nations dans le cadre de regroupements qui se fondent sur les valeurs d’une mondialisation de la solidarité et refusent de se soumettre au diktat des maîtres du monde.

Vœux pieux, tout cela ? Non : plutôt ardent défi et seule alternative possible face à l’avenir.

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