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La manne et le travail
Dr. G. MBOUBOU
Enseignant

La manne pétrolière n’est pas, en soi, le développement. Elle en est un moyen. Qu’il faut savoir gérer. Pour produire de la richesse à la hauteur des espérances communes.


Nous périrons tous parce que chacun n’aura songé qu’à la préservation de soi». Ce paradoxe du biologiste Albert Jacquard porte une vérité profonde. Elle affirme que l’égoïsme produit son contraire - le plus radical - la perte de soi et chose plus grave encore, la perte des autres, ce qui est encore une perte de soi, puisque nul ne peut subsister sans les autres. La volonté de s’accaparer de ce qui appartient à un autre ou de ce qui appartient à tous offre un exemple très éclairant. Elle engendre des guerres. Et dans les guerres, les hommes perdent ce qu’ils voulaient pour eux seuls en se perdant eux-mêmes. La manne pétrolière n’est qu’une richesse parmi d’autres qui engendre cette implacable logique de la perte de soi par volonté de se sauver tout seul. Tâchons d’éclairer mieux cette logique en la détaillant un peu.

Souvent les héritiers africains se battent pour la richesse laissée par le père et se font arracher cette richesse par les juges, les avocats et les huissiers. Il arrive que des bandits se tuent ou se dénoncent les uns les autres au moment de partager le butin. Il est arrivé très souvent dans l’histoire que des citoyens d’abord unis contre le colonisateur se retournent les uns contre les autres à l’heure de la liberté pour le partage du pouvoir. Qui n’a vu des voisins, individus, tribus ou nations prendre les armes pour un bout de terre ou des classes sociales s’entredétruire pour le partage des richesses ? C’est la même logique violente du partage qui est en jeu dans les guerres qui naissent quand est découvert un puits de pétrole ou d’autres richesses minières.

Quand on leur jette du grain

Devant ces constats qu’on pourrait multiplier, apparaît un paradoxe. Le bien peut être un mal. La richesse peut devenir un malheur ! Ceux qui ont pour patrie la même terre, ceux que le voisinage ou l’amitié ont unis, les frères même deviennent de pires ennemis, quand la sirène de la richesse, séduisante mais destructrice, «vipère dorée» pour parler comme Vigny, montre son visage charmant et trompeur. Et, ironie du sort, la richesse pour laquelle les frères ennemis se battent devient la richesse des autres : hommes de justice, marchands de canons, alliés ou autres qui, cyniquement, entretiennent l’incendie, moyen sûr de leur butin.

Ce paradoxe peut se comprendre. Sa logique est donnée en toute simplicité par cette maxime peu comprise : «Jetez-leur du grain, ils vont se battre ; donnez leur un temple à bâtir, ils vont s’unir».

En effet, dans le partage du pétrole, comme celle de la terre, de l’héritage ou du pouvoir, il s’agit de se partager une sorte de manne du ciel, non de travailler pour produire. Or le partage est un jeu à somme nulle. Ce qui est obtenu par l’un est perdu par l’autre. Si j’obtiens cette maison laissée en héritage par mon père, mon frère ne l’aura pas. Et si nous nous la partageons, la maison, en la vendant par exemple, mon frère n’en aura que la moitié. C’est que, toute richesse déjà donnée est limitée. Et devant cette situation, l’émotion se mêle à la pensée ou plutôt l’entrave. Les neurosciences ont montré, au-delà de tout doute, ces toutes dernières années que l’émotion - une forte convoitise par exemple - peuvent empêcher l’information de parvenir au centre qui raisonne, la maintenir au niveau du cerveau reptilien qui lui ne connaît que la lutte ou la fuite, bref provoquer une régression vers des comportements animaux.

Il ne s’agit là d’ailleurs que d’une confirmation de ce que les philosophes et même le sens commun savaient depuis toujours. Chacun peut constater que l’homme en proie à une passion perd la raison.

Donnez-leur un temple à bâtir

Par contre s’il s’agit de nous mettre ensemble pour produire un bien dont personne n’est capable tout seul, pour créer une entreprise prospère par exemple, nous aurons besoin l’un de l’autre. Plus nous pourrions produire, plus aussi nous pourrions nous entendre pourvu que le partage soit juste. Il y a des richesses illimitées dans le travail quand le travail est nourri par le savoir moderne. Par le travail moderne, chacun peut sinon obtenir selon ses besoins, du moins, nourrir l’espoir légitime de voir son revenu s’accroître. Le travail, contrairement à la convoitise d’une richesse déjà là, ne suscite pas des émotions qui vont étouffer la raison. Il active la raison, la stratégie. Dans la logique de la production qui est la logique du monde moderne, ce ne sont pas les armes ni la terre, ni le pétrole qui produisent la richesse, mais le savoir et la performance. Voyez l’exemple du Japon. L’inimitié entre les peuples et les groupes s’apaise en concurrence et l’arme la meilleure de la concurrence, c’est la haute performance. C’est ainsi que la lutte des classes elle-même diminue d’intensité dans les pays à rythme de développement rapide. C’est ainsi que s’emparer des moyens de production, projet cher à Marx, n’est plus l’objectif essentiel des jeunes, même pas dans la Chine populaire où les autorités prônent désormais le libéralisme économique et rétablissent le droit inaliénable à la propriété privée.

Devant cette analyse, la logique qui explique les guerres du pétrole dans les pays pauvres par les seules interventions des pays impérialistes ou de certains groupes dans ces pays impérialistes, n’est pas totalement fausse ; mais elle n’est que partiellement vraie. Une logique aussi simpliste suggère que la seule solution à nos problèmes est dans la confrontation avec l’Occident et non dans l’effort de développement, de conquête du savoir, de démocratisation. Si par miracle, l’Afrique triomphait de l’Occident sans se transformer elle-même, sans plus de productivité dans la production des richesses, et sans plus d’unité entre les ethnies, que pensez-vous qu’il arriverait ? Que la paix s’instaurerait et que la prospérité viendrait toute seule ? S’il n’ y avait pas de convoitise et de haine intérieures il n’y aurait pas d’intervention extérieure en Afrique. Selon une belle formule d’Edgar Morin, «C’est le mal intérieur qui ouvre la porte au mal extérieur».

Les dieux grecs avaient jeté à trois déesses une pomme qui portait l’inscription : «A la plus belle». C’est la fameuse pomme de la discorde. Elle suscita des conflits qui s’étendirent jusqu’aux hommes et causèrent bien des malheurs. Qui est responsable de ces malheurs ? Les dieux bien sûr. Mais ils ne firent qu’exploiter la vanité des déesses, assez stupides pour se battre pour le titre de la plus belle. De même, les Africains ont des défauts et des faiblesses que les multinationales exploitent à des fins impérialistes.

La logique proposée ici suggère des solutions plus réalistes à la situation des pays pauvres ou du moins un espoir. La pauvreté, l’ignorance, le sous-développement, la stagnation économique sont causes des guerres bien plus que les interventions extérieures qui les avivent, mais ne créent pas le mal intérieur. C’est le phénomène de la rétroaction positive. La situation interne attire la convoitise extérieure et les convoitises extérieures aggravent la haine et la convoitise intérieure.

C’est ainsi qu’une faim qui affaiblit un organisme humain, provoque l’entrée des microbes et donc des maladies qui aggravent la souffrance de l’organisme. Peut-on briser le cercle vicieux ?

Quand les graines bâtissent le temple

Il faut, bien entendu, dénoncer les interventions extérieures. Mais, il faut aussi lutter contre les maux intérieurs. La manne pétrolière et autres richesses facilement acquises ne font pas le développement ; elles sont un moyen de développement. S’en servir comme tel est le moyen d’assurer le plus juste partage pour tous, y compris pour les générations futures. Investissez-les dans l’éducation, dans la santé, dans la recherche scientifique, dans les voies de communication. Et les graines serviront à bâtir le temple. Et il n’y aura plus de larmes, plus de guerre. Les impérialistes eux-mêmes peuvent collaborer à de tels projets qui tendent, s’ils réussissent, à donner plus d’autonomie par rapport aux impérialistes.

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