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Barre Rencontre avec

Jean Claude SHANDA TONME

«Le pétrole seul ne suffit pas pour sortir un pays du marasme»

Plus qu’une référence, Jean Claude Shanda Tonme est en passe de devenir une icône de l’analyse géopolitique et géostratégique. Entre autres chroniqueur avisé au journal Le Messager, expert consultant général des affaires politiques, juridiques et économiques internationales et haut fonctionnaire du Ministère des Relations Extérieures du Cameroun, il est diplômé de plusieurs universités prestigieuses dont l’Université de Paris-I, Panthéon Sorbonne, l’Université de Paris-X, l’Institut des Hautes Etudes Internationales de Paris. A cinquante ans bien sonnés, il a fière allure. Les arts martiaux qu’il pratique assidûment depuis 35 ans ne sont sans doute pas étrangers à ce port altieri.

l’homme impressionne par son physique, il en impose davantage par ses prises de position courageuses, et sa connaissance des grands dossiers de la politique internationale. Ses nombreuses publications au rang desquelles celle commise en 1986 sur La faillite de l’OPEP ou l’aboutissement de la contre-révolution pétrolière, font autorité. Il a autant le sens de la nuance, de la formule qui fait mouche que de l’ironie cinglante. Pour tout dire, Shanda Tonme est aussi un athlète de l’esprit. C’est cet intellectuel rigoureux et engagé que nous avons rencontré pour nos lecteurs.

 

ECOVOX : Le pétrole africain est-il une chance ou un danger pour les africains ?

Jean Claude Shanda Tomne : Le pétrole n’est pas une fatalité, pas du tout. Simplement, on a construit autour du pétrole, à partir du rôle joué par cette ressource dans les relations internationales et dans les relations entre les peuples, tout un mythe qui sans doute tient davantage à l’incapacité de l’humanité au stade actuel de son intelligence et de son exploitation technique, à développer et à vulgariser une énergie de substitution. En 1973, lorsque la première crise énergétique a éclaté, il y a eu un intense débat qui a motivé la conférence sur le Dialogue Nord-Sud. Les Américains voulaient s’assurer qu’on arrête au plan international un prix plafond et un prix plancher, autrement dit un seuil en deçà et au-delà duquel on n’accepterait plus l’évolution du prix du pétrole. Cela aurait permis aux Etats-Unis de mettre l’accent sur l’énergie nucléaire et sur l’énergie bio. Mais dans le même temps, l’évolution des mentalités dans la société occidentale a démontré les dangers du nucléaire et minoré son importance dans les politiques énergétiques. On n’a pas trouvé beaucoup d’énergies de substitution au pétrole et nous restons aujourd’hui un peu l’otage de l’or noir. Dans les pays du Tiers-monde qui étaient agricoles et qui sont devenus producteurs du pétrole, il y a eu un enrichissement rapide suivi par un phénomène de folie ou de désarticulation de l’économie. L’Algérie dépend du pétrole à 87% de ses recettes d’exportation. C’est énorme. Pour cette année, elle attend environ 22 milliards de dollars de l’exploitation du pétrole. L’année dernière, c’était 15 milliards de dollars. Exploiter le gaz naturel et le pétrole, c’est tout ce que l’Algérie sait faire. L’agriculture est tombée complètement. Le pays importe 90% de ce dont il a besoin sur le plan alimentaire. De même le Nigeria compte sur le pétrole à 70% de ses recettes d’exportation. Or, il y a 30 ans ce pays était exportateur net et autosuffisant sur le plan alimentaire. Donc voilà en réalité le mythe entretenu autour du pétrole. Voilà les raisons pour lesquelles le pétrole peut constituer un danger.

ECOVOX : Comment évaluez-vous la place du pétrole dans les rapports entre les Etats-Unis et les pays d’Afrique Centrale ?

J.C.S.T. : Il faut déjà savoir que le pétrole de Doba est exploité par un consortium Exxon/Shell. Le même consortium est actuellement en phase d’exploration au Niger et au Mali. Donc l’objectif serait en réalité de créer une jonction sur le pipe line camerounais. Il faut ensuite comprendre une logique primaire, la logique d’une Amérique qui ne s’est pas du tout intéressée à l’Afrique pour des raisons historiques. La puissance américaine est d’abord commerciale avant même d’être militaire. Ensuite, c’est un pays qui fonctionne comme un continent. Ils n’ont pas besoin d’aller dans les pays qui n’ont pas une grande importance sur le plan commercial. Ils vont là où ils peuvent extraire les ressources naturelles dont ils ont besoin. Depuis ces dernières années, on note une évolution importante dans les relations entre les Etats-Unis et l’Afrique Centrale. Cette évolution a commencé avec Jimmy Carter, premier locataire de la Maison Blanche à s’intéresser vraiment à l’Afrique. Elle se poursuit aujour-d’hui avec les investissements massifs que les USA injectent en Guinée Equatoriale, nouvel eldorado pétrolier. Les intérêts pétroliers américains sont également importants en Angola. Washington lorgne enfin du côté du Nigeria où il finance, à coups de milliards, la prospection de nouveaux champs pétrolifères. Est-ce que à partir de là, on voit se dessiner le développement d’une influence américaine permanente, décisive, déterminante ? Je dirais non car la guerre froide a pris fin dans son instrumentalisation telle que dessinée par Truman, Staline et Churchill. La compétition entre les blocs sur la base de l’argumentation idéologique est terminée. Aujourd’hui, le monde est rendu à une compétition plus économique entre des personnes qui ne cherchent qu’à manger, qu’à produire, à vendre et à faire des affaires.

ECOVOX : En quelques années, le Cameroun est passé de pays à Revenu Intermédiaire à Pays Pauvre Très Endetté en passant par Pays Pauvre. A quoi aura servi l’exploitation du pétrole dans ce pays ? La mise en service du pipeline Tchad-Cameroun peut-elle inverser cette tendance à la régression économique ?

J.C.S.T. : Le pétrole seul ne suffit pas pour sortir un pays du marasme ou tout de suite le faire passer d’un état de pauvreté absolu à un état de développement intégral. Le pétrole peut certainement devenir un facteur déterminant, mais pas le seul facteur, pas le facteur décisif. Si on se réfère à certains grands indicateurs économiques, on pourrait même se demander à quoi sert le pétrole comme vous le dites parce que le Burkina-Faso qui n’en produit pas, qui d’ailleurs ne produit même pas de bois et n’a même pas de port, semble mieux s’en sortir que le Cameroun. Nous ne sommes pas un pays qui présente les atouts de gestion, des atouts de gouvernance susceptibles d’accueillir des investissements et d’induire des effets multiplicateurs à partir d’une ressource naturelle ou d’un moteur de développement comme le serait n’importe quelle matière première. Le pétrole effectivement peut être un moteur de développement, mais mal utilisé, utilisé à mauvais escient, utilisé par des irresponsables, par des gens qui n’ont aucun sens de culture nationaliste ou patriotique, il peut devenir effectivement dangereux. Vous parlez de pipe line comme un élément qui risque d’inverser la tendance. Je ne le crois pas, parce que je ne suis pas sûr que les retombées économiques du pipeline compenseront le préjudice environnemental qu’il a créé. Ceux qui ont mené des études dans ce cadre ont suffisamment mis en exergue les risques écologiques induits par ce projet.

ECOVOX : Peut-on dire que le pétrole échappe à une gestion démocratique ?

J.C.S.T. : Il y a des pays qui offrent un exemple de gestion transparente pas simplement du pétrole, mais aussi des autres ressources naturelles, des affaires de l’Etat et des affaires publiques. La mauvaise gouvernance induit une véritable catastrophe au niveau de la gestion des ressources naturelles, au niveau de la gestion des ressources du pays tout court, qu’il s’agisse des matières premières, de la fiscalité ou des ressources humaines. Il reste que la nature fondamentale du pays n’est pas propice à une gestion saine qui permette de valoriser l’exploitation d’une ressource, qu’elle soit naturelle, minière ou agricole, que ce soit le pétrole ou le cacao. Vous savez que les fonds de l’ONCPB ont été utilisés pour faire des publicités et des tas d’autres choses. Les ressources provenant des impôts sont gaspillées. On ne connaît même pas exactement quelle est la production annuelle du pétrole au Cameroun ni ce qu’il rapporte à notre pays. Nous avons globalement reculé depuis 20 ans. En dépit du pétrole et malgré le pétrole. Le jour où le Cameroun sera démocratisé par une alternance responsable avec une participation effective des citoyens à la gestion de la cité, au choix des grandes orientations de leur destin, nous pourrons voir clair dans la gestion de notre pétrole. Nous saurons quoi en faire. Regardez : le nord du pays vit au rythme du Nigeria. On produit du pétrole au sud et au nord, on consomme du carburant venu du Nigeria. La manne pétrolière nous a poussés à délaisser l’agriculture. La Côte d’Ivoire ne vit pas du pétrole, elle vit du cacao. Il y a 50 ans, nous produisions plus du cacao que la Côte d’Ivoire. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Loin en arrière. La mê-me chose vaut pour le café.

ECOVOX : Vous avez tantôt évoqué les risques écologiques. N’y a-t-il pas moyen de minimiser ces risques dans l’exploitation pétrolière ?

J.C.S.T. : Il appartient à chaque partie de protéger ses intérêts en négociant très bien tous les contrats dans lesquels elle est impliquée. L’exploration et l’exploitation pétrolières mettent face à face des Etats comme le nôtre qui n’ont ni le know-how, ni les ressources financières suffisantes et de grandes compagnies pétrolières, des multinationales excessivement riches dont certaines en réalité ont une capacité financière supérieure au PIB de toute l’Afrique. Ce sont des contrats de type capitaliste, négociés dans le cadre d’un partenariat inégal. La protection de l’environnement demande des investissements énormes. S’il faut que les multinationales du pétrole les supportent, elles s’arrangeront à ne prendre en charge que le minimum. Alors quand vous parlez de la maîtrise des risques environnementaux, on peut en dire autant pour les forêts. A l’Est du Cameroun, on coupe, on coupe, on coupe. Les gens débroussaillent les forêts à un rythme impensable en dépit de toutes les protections et des lois qu’on a adoptées. Qui protège cela ? Personne. Vous savez comment ça se passe. On vient, on corrompt le préfet, on corrompt le député, on corrompt même le gouvernement et tout le monde. Si vous n’êtes pas responsable, suffisamment nationaliste, la problématique de la protection de l’environnement, de la minimisation des risques sera reléguée au second plan. Dans un pays comme le Cameroun où les pouvoirs publics, les responsables publics sont une véritable passoire de la corruption, comment voulez-vous dans un contrat d’exploration et d’exploitation pétrolières protéger les intérêts du pays ? C’est difficile. Je pense qu’il faut se rendre à cette évidence.

ECOVOX : A votre avis, le pétrole a-t-il quelque chose à voir dans les relations houleuses entre le Cameroun et le Nigeria dans la presqu’île de Bakassi ?

J.S.C.T. : Nous assumons dans ce conflit une responsabilité importante. Bakasi est d’abord un échec de la capacité communicationnelle du régime qui s’est installé au Cameroun depuis 1982. N’ou-bliez pas cela. Pourquoi n’a-t-on pas eu Bakassi sous Ahidjo ? Les relations diplomatiques du Cameroun sont complètement bouleversées. Au moment où je vous parle, se tient le sommet de l’Union Africaine. Le Président Biya n’y est pas. Vous ne parlez pas aux gens, comment pouvez-vous rester en bon voisinage avec eux ? Le Cameroun ne s’entend avec aucun des grands pays de la sous-région. Notre Chef d’Etat n’est ami d’aucun Chef d’Etat de la sous-région. Ne parlons pas du continent. Vous savez qu’il n’est jamais présent nulle part. Notre diplomatie est morte. Bongo n’est pas venu à Kribi pour l’inauguration du pipe-line Tchad-Cameroun. On est allé chercher Compaoré pour jouer les seconds rôles. Sassou Nguessou n’est pas venu non plus. Ni Obasanjo. Posez-vous la question : avec qui le Cameroun se retrouve-t-il aujour-d’hui en Afrique ? Alors quand vous me parlez de Bakassi, posez-vous d’abord cette question-là.

ECOVOX : Lorsqu’on évoque la question du pétrole et de pouvoir, on voit d’emblée les Etats-Unis, alors qu’il existe tout une organisation de producteurs dénommée Organisation des Pays Exportateurs du Pétrole (OPEP). L’OPEP n’aurait-elle donc pas de pouvoir ?

J.C.S.T. : Je vais vous donner une réponse en deux volets. Le premier volet tient à la réalité des chiffres. D’abord l’OPEP ne produit pas plus de pétrole que les autres pays hors OPEP. C’est très important de le noter. Par ordre d’importance, le premier producteur c’est le Moyen Orient, le deuxième l’Europe et l’ex-URSS, le troisième l’Amérique du Nord, les deux derniers réunis produisant bien plus que le premier. N’oubliez jamais ça. Les pays non OPEP produisent plus que l’OPEP. Sur le plan de l’équilibre des marchés, les pays OPEP consomment moins que les autres grands pays non OPEP. Ensuite, vous me demandez si l’OPEP n’aurait pas de pouvoir. L’OPEP n’a qu’une influence limitée parce que l’OPEP, c’est d’abord quoi ? Qui sont les Etats dominants au sein de l’OPEP ? Ce sont des Etats qui, d’une manière ou d’une autre, sont des vassaux diplomatiques des Etats-Unis. Les Emirats, l’Arabie Saoudite, et les autres font d’ailleurs jouer la production au gré des intérêts américains et des exigences de la Maison Blanche. L’OPEP a une influence extrêmement limitée. D’abord en termes de quantité, ensuite en termes de levier d’indépendance parce que les grands Etats au sein de l’OPEP sont ceux du Golfe, des féodalités monarchiques entièrement soumis aux Etats-Unis dont ils ne sont que des appendices. Les quelques autres pays restants à savoir l’Algérie, le Venezuela, le Nigeria, l’Angola, ne pèsent pas très lourd en termes de volume de production.

ECOVOX : On annonce l’épuisement des réserves d’eau douce d’ici 50 ans. Est-ce que demain ce ne sera pas le tour du pétrole ? Quelles sont les alternatives à cette ressource ?

J.C.S.T. : Il y a plusieurs axes de recherche et de réflexion en ce moment. Beaucoup d’institutions internationales à l’intérieur des Nations Unies y travaillent. Effectivement, vous faites bien de poser le problème de l’eau parce que les statistiques sont effrayantes. Presque 4/5 de la population du monde n’a pas accès à l’eau potable et dans les pays africains, c’est 9/10 de la population qui n’a pas accès à une eau courante. La crise de l’eau est un problème extrêmement grave. Vous connaissez les difficultés qu’il y a en ce moment entre le Liban et Israël avec des risques de guerre à propos d’un fleuve qui, à partir du Liban, alimente Israël. On a presque le même problème sur certains confluents du Nil et j’avoue que dans les années à venir ce problème de l’eau va connaître d’autres développements.

Les ressources alternatives au pétrole, on en a beaucoup débattu ces derniers temps. Les spécialistes estiment que si nous parvenons à obtenir, à partir de la biomasse, un pourcentage important de produits aujourd’hui dérivés du pétrole, il serait possible pour de nombreux pays de réduire leur dépendance vis-à-vis du pétrole. On parle aussi de plus en plus de la production du carburant à partir des réserves de gaz naturel et de l'hydrogène comme énergie du futur. Mais la crise du pétrole a montré en son temps que la recherche des ressources alternatives à ce produit exige des moyens financiers énormes.

Interview mené par Roger KOUAM, et Claude NWAFO
le 24 juin 2004 à Yaoundé

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