Directeur de Publication : Jean Blaise Kenmogne
 
 
 
 
 
 
 
Pour que l'Evangile entre en action: La pastorale du développement
   

Reto Gmünder, Théologien Suisse

 

 

Le transcendant n'a de sens et de signification que par rapport au monde d'ici-bas. La pastorale du développement tente de mettre ce principe en pratique. Dynamique de témoignage de l'Evangile global, elle se veut une force de transformation en profondeur de la société au profit des plus démunis.

Quel est le lien entre le message de l'Evangile et les réalités de ce monde ? Les réponses à cette question divisent depuis des millénaires les chrétiens et influencent aujourd'hui encore leurs approches des questions sociales, notamment celles liées au développement. Pour les uns, l'Evangile est avant tout un message de libération - de fuite diront certains - hors des contrariétés de ce monde, hors des turpitudes matérielles, hors des appétits mondains, pour fixer " l'âme " à des idéaux plus nobles et désincarnés, dans l'attente pieuse d'un Royaume lointain. Pour d'autres, la proclamation de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus-Christ annonce, au contraire, l'irruption des " réalités dernières " au beau milieu de ce monde-ci. L'Evangile est pour ces derniers une parole de changement, qui annonce certes un " passage " hors de la servitude, de l'absurdité et de la mort, vers un " ailleurs " constamment au-delà de ce que l'on peut imaginer ; mais qui est toujours aussi une parole incarnée ici et maintenant : Jésus-Christ est la Parole faite chair, Il a pris sur lui les réalités de ce monde, Il s'est engagé auprès des plus faibles, des marginalisés, des malades et des rejetés. L'Evangile est donc aussi une parole subversive, prophétique au sens de l'Ancien Testament, bouleversant et remettant inlassablement en cause les certitudes, les structures et les régulations humaines existantes. " Il a jeté les puissants à bas de leurs trônes et il a élevé les humbles; les affamés, il les a comblés de biens et les riches, il les a renvoyés les mains vides " (Luc 1, 52-53). A ce titre, l'Evangile (eu-angélion = bonne nouvelle) est un message prodigieux pour tous les malheureux, laissés-pour-compte et désespérés, non pas parce qu'il invite à fuir les réalités d'ici-bas, mais parce qu'il annonce leurs transformations. L'Evangile est alors véritablement une parole qui met en action.

 

Parole de transformation sociale
C'est au sein de cette compréhension de l'Evangile comme Parole de transformation globale, concernant la personne dans toutes ses dimensions, notamment sociales, culturelles, politiques et économiques, que se situe clairement l'approche de la pastorale de développement. Le terme de " pastorale " est à comprendre ici dans son acception plutôt catholique, en tant que responsabilité globale de l'Eglise, que ce soit au sein de la communauté restreinte ou dans la société en général. La pastorale de développement désigne alors l'ensemble des moyens mis en oeuvre pour rendre possible et efficace l'annonce de l'Evangile, comme message incarné de transformation sociale au profit des plus démunis. Soyons tout à fait clair : ce n'est pas d'une simple démarche caritative d'assistance aux plus démunis qu'il s'agit ici. Ou comme le disait sous forme de boutade Dom Helder Camara, l'ancien évêque de Recife au Brésil : " Si je donne à manger aux pauvres, on me traite de saint. Si je demande pourquoi les pauvres n'ont pas à manger, on me traite de communiste ". Cela reste vrai, même si aujourd'hui on parlera plus volontiers de " subversif " ou de " terroriste ". Au sein de la dualité d'approches décrite par Helder Camara, la pastorale de développement se situe clairement au niveau de la seconde: il ne s'agit pas simplement d'assister les pauvres au nom d'une condescendance chrétienne bien pensée. Il s'agit d'oser une interrogation et une transformation en profondeur des réalités structurelles qui perpétuent la pauvreté. Mais pourquoi donc l'Eglise devraitelle se préoccuper d'une telle transformation en profondeur? La question n'est pas seulement posée par les tenants d'une spiritualité plus individualiste et éthérée. Les professionnels du développement aussi s'interrogent de plus en plus sur les risques, mais également sur les potentialités de la religion et de la spiritualité dans le développement. En Suisse par exemple, un processus de réflexion mené au sein de la Direction pour le développement et la coopération (DDC), l'agence gouvernementale spécialisée en la matière, a conduit à la rédaction d'un document de réflexion et de travail : Rôle et signification de la Religion et de la spiritualité dans la coopération au développement (Juillet 2005). On y trouve, au nombre des risques, ceux de la polarisation et de la mise à l'écart au nom de l'appartenance religieuse. On y trouve aussi ceux de l'accaparement de la religion et de la spiritualité à des fins politiques ou de pouvoir. Il y a finalement aussi ceux de la constitution ou du maintien de pratiques et de tabous contraire à l'épanouissement des personnes, notamment des femmes. Au niveau des chances par contre, il faut mentionner l'incroyable potentiel que constituent les communautés religieuses en termes de réseaux, de tissus de relations qui vont de la réalité locale la plus confinée à la dimension mondiale la plus globalisée.

Promotion de la création

Il y aurait là en soi déjà de quoi justifier un intérêt accru vis-à-vis des Eglises comme actrice de développement. La Banque Mondiale ne s'y est d'ailleurs pas trompée, elle qui a crée en son sein une unité " Development Dialogue on Values and Ethics " dont la responsabilité principale est d'engager un dialogue avec des institutions religieuses sur des questions de développement et de globalisation. Résultat étonnant : la Banque Mondiale a du se rendre à l'évidence que dialoguer avec les religions sur le développement ne peut pas se restreindre à des aspects de méthodologie seulement. Il faut immanquablement aussi parler de la manière de concevoir le développement, oser explorer des visions plus "intégrantes", plus " holistiques " et plus " profondes " du développement. En effet, si l'on s'interroge sur une vision chrétienne du développement qui pourrait sous-tendre une pastorale de développement, force est de constater qu'elle diffèrera passablement d'une vision traditionnelle de croissance ou de progrès social. Dans une optique chrétienne, le développement sera conçu d'abord dans le cadre de l'histoire du Salut (Création, Chute et Rédemption du monde) qui concerne l'être humain dans ses multiples relations (relations avec lui-même, avec son semblable, avec la création et avec le Créateur).

Le but du développement dans une optique chrétienne n'est donc pas l'assouvissement des besoins, des désirs, voire des fantasmes humains. Il s'agit de replacer l'être humain dans le projet de Dieu pour la création. En plaçant la relation au centre de la question du développement, l'approche chrétienne n'évacue bien sûr pas l'individu avec ses besoins et ses désirs. Mais ceux-ci ne constituent plus le centre et l'unique justification du développement. La promotion humaine se fait dans un but plus large d'une plénitude de relations, de promotion de la Création. Du coup, le développement ne peut pas être compris non plus comme un processus linéaire unique, valable pour tous, résultant de l'augmentation de moyens matériels, souvent généré par l'extérieur (le Nord). Inspirée par les récits bibliques de la vie, de la mort et de la résurrection de Jésus, ainsi que par les paraboles de l'Evangile, la vision chrétienne ne peut pas concevoir les choses de manière linéaire. Le développement ne commence pas à un point pour se déployer progressivement selon une logique unique.
 

Le développement prend au contraire souvent la forme d'expériences ponctuelles, locales, surgissant et parfois disparaissant à nouveau, fécondant d'autres expériences, différentes, tout en s'inscrivant dans une démarche globale, tendue vers l'attente et la réalisation du Royaume de Dieu. Cela veut dire aussi que le développement a surtout à voir avec la confrontation à des difficultés, et la manière de les surmonter. Le développement n'est pas qu'une question de moyens et de possibilités mis en oeuvre par des forces économiques extérieures. Le développement est une transformation en profondeur des réalités, dans leur globalité et leur complexité, et dont l'initiative doit être avant tout locale, c'est-à-dire prise par ceux qui sont directement concernés. Mais pour que cela soit possible, pour qu'un développement véritable des réalités locales soit envisageable, il faut, au niveau des populations à la base, des communautés, paroisses, groupes et associations locales, une transformation profonde des mentalités. Plus d'attentisme et de passivité, plus de fauxfuyants, de renvoi de la responsabilité à des forces politiques, économiques ou mystiques occultes. Plus de " poncepilatisme ", d'autojustification et de blanchiment, afin d'accuser les autres, les étrangers, les politiciens. Les populations locales doivent prendre conscience de leur implication personnelle, de leur rôle et de leurs responsabilités globales. Ne plus être spectateur, consommateur, commentateur, mais acteur. C'est là une tâche aussi et avant tout spirituelle : m e t t r e l'homme et la femme d e b o u t ( c omme cela s'exprime souvent dans les publications du CIPCRE), les libérer de cette " culture du silence " qui leur fait croire qu'ils ne peuvent qu'accepter ce qui leur arrive. L'Eglise a un rôle considérable à jouer par rapport à de tels changements de mentalités. L'Eglise prêche, elle éduque, elle catéchise, etc. Elle est aussi capable de mobiliser autour d'expériences, de projets concrets, afin de restaurer le courage et l'estime de soi. L'Eglise est un des lieux majeurs de constitution d'un moi individuel et collectif. C'est là que peuvent véritablement s'élaborer des mentalités nouvelles, capables d'entreprendre un changement social en profondeur. Afin que l'Evangile soit véritablement une Parole en action, aux prises avec les réalités sociales de ce monde.

Par Reto Gmünder, Théologien Suisse