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Coppération ecclésiale Nord-sud: Un tremplin pour quel développement ?
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Dans la recherche des voies et moyens pour un mieux-être des populations aussi bien au Nord qu'au Sud, la coopération ecclésiale apparaît comme une nécessité. En quoi consiste-t-elle et quels leviers faut-il actionner pour qu'elle ne reste pas prisonnière du projet colonial ?
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Sébastien Fornerod, Animateur Théologique |
Dans les Eglises du Nord, le dimanche au culte, on voit peu de paroissiens, et ceux qui sont présents sont plutôt âgés. Mais après l'offrande, on compte beaucoup d'argent. Chez nous, le dimanche, les Eglises sont pleines de paroissiens de tous âges, et ça bouge ! Mais dans la collecte, on trouve vraiment peu de choses… La mission, c'est peut-être de travailler ensemble pour équilibrer cette situation ? " C'est en ces termes qu'à l'automne 2006, Brigitte Rabarijaona, pasteur malgache, résumait ses observations au synode missionnaire des Eglises protestantes de Suisse romande, à l'issue d'une visite rendue aux communautés de ce pays.
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Dans cette citation, comme dans la situation elle-même, on peut relever plusieurs éléments témoignant du chemin parcouru par les Eglises depuis la fin de la période coloniale. En effet, qu'une femme pasteur, issue d'une église du Sud, parle au synode missionnaire d'une église du Nord pour proposer un programme pour la mission n'était même pas de l'ordre de l'utopie quelques décennies plus tôt. On remarquera également que sa déclaration, même un peu réductrice, propose une vision des relations entre Eglises très éloignée de celle imposée pendant des siècles, mais qui semble admise aujourd'hui, jusqu'au niveau institutionnel. La Cevaa ne dit pas autre chose
dans sa charte (2002) qui la définit comme " communauté issue d'une conscience renouvelée des relations entre Églises du Nord et du Sud et résolue à développer [son] témoignage chrétien commun en paroles et en actions ". C'est cette idée de communauté d'Eglises, où prévalent des relations équilibrées de partenariat, le partage des ressources humaines et matérielles, la solidarité et le respect de l'altérité dont il s'agit ici d'explorer les contours. |
Une idée longue à mûrir
Même si elle plonge ses racines dans une tradition qui remonte au début de notre ère, l'idée d'une communauté d'Eglises a été occultée au cours des siècles par l'entreprise coloniale à laquelle les Eglises du Nord ont très largement collaboré, et qu'elles ont souvent cherché à justifier théologiquement. Dans cette longue et sombre période de l'histoire de l'Église, celle-ci a fait corps avec les mentalités de son temps. Il s'agissait surtout d'une volonté d'expansion doctrinale, main dans la main avec celle de l'influence politique et commerciale des Etats européens. Cette entreprise, dont mission et colonialisme constituaient les deux faces, ecclésiale et séculière, méprisait les cultures, spiritualités, et histoires des sociétés conquises. Ce mépris débouchait sur le rejet de la barbarie, expression séculière du paganisme. Sur cette négation identitaire des peuples soumis, le projet voulait, par le processus " civilisateur " séculier et la mission évangélisatrice des Eglises, construire une nouvelle société sur le modèle occidental, mais subsistant dans une position de vassalité exprimée tour à tour par l'esclavagisme, la dépendance politico-économique, et, côté ecclésial, par la soumission des Eglises " filles " aux Eglises " mères " du Nord. Ici se trouve une des limites de ce parallélisme entre faces ecclésiales et séculières de l'entreprise coloniale : alors que les états du Nord cherchaient surtout à ouvrir de nouveaux marchés de matières premières (café, cacao, minerais, hommes, etc.) et avaient donc intérêt à garder ces sociétés dans une situation de soumission, on peut penser que les missions des Eglises voulaient honnêtement (au sens de l'époque) apporter une transformation des individus et des communautés, convaincues qu'elles étaient de la supériorité de leur modèle. Sur la base de ces préjugés racistes, l'objectif d'apporter la lumière aux païens vivant dans les ténèbres était conçu, au Nord, comme altruiste. Cette préoccupation du Salut des peuples colonisés a eu son expression séculière dans le vernis de la mission civilisatrice du colonialisme qui, très tôt, s'est paré de la proto-idée d'un développement pour cacher son objectif d'exploitation. C'est cette conviction partagée de la supériorité raciale, culturelle, économique, politique et religieuse européenne qui a réuni les faces ecclésiale et séculière du colonialisme dans des pratiques aliénantes pour les populations locales. On insistera sur le fait que l'effet de ces pratiques a, dans les faits, dépassé de loin les objectifs dont il est dès lors vain de discuter la proportion d'altruisme ou d'utilitarisme qui les caractérisait.
Les ferments du changement
Pourtant, aujourd'hui, la situation a changé. Tant la citation de départ que la charte de la Cevaa dépeignent une vision très éloignée de ces préjugés racistes. Il ne fait plus de doute que cette vision n'est pas qu'une nouvelle couche de vernis sur une entreprise d'assujettissement continuée en sous-main. La raison d'un tel changement était déjà en germe pendant la période coloniale lorsque, contrairement au volet séculier des Etats dont la puissance croissait, les Eglises européennes amorçaient déjà leur déclin, dans des sociétés en phase de sécularisation. La sécularisation, caractérisée par la perte du monopole du religieux sur les références idéologiques socio-politiques, a provoqué l'écroulement de l'influence de l'Eglise sur la société. Déjà à l'époque des missions, les Eglises vivaient au-dessus de leurs moyens et imposaient à l'étranger un pouvoir qu'elles avaient perdu chez elles. Il faut souligner ce lien entre fragilisation interne et expansion externe, caractéristique des systèmes en phase d'écroulement, qu'ils soient des empires en décadence, des Etats en fin de vie ou des hommes de pouvoir sentant leur fin proche. Si, pour les Eglises, la sécularisation a signifié la fin de leur influence sur la société, pour les Etats, elle s'est traduite par l'autonomie idéologique. Pourtant, on remarquera qu'aujourd'hui, après l'échec du projet colonial, la phase post-coloniale actuelle définie par une gestion indirecte de sociétés qui restent prises au piège du système commercial, financier et politique international n'est pas moins revêtue des habits de l'altruisme. Si celui-ci a pris d'autres noms, ses présupposés restent souvent négatifs. On ne parle en effet plus de " mission civilisatrice ", mais plutôt de " développement ". Pourtant, ce concept, à priori positif, en implique le " sous-développement " - qu'il vient combattre - ou le " retard de développement " - qu'il veut rattraper - en vue du " progrès ", concept central dans les sociétés industrialisées, substitué au " Salut " et à la " civilisation " proposés lors de la période précédente sans pour autant remettre en cause les préjugés négatifs à l'encontre de la situation passée et présente des sociétés du Sud. C'est en ceci que l'approche des Eglises diffère radicalement aujourd'hui. Puisqu'au contraire du monde séculier qui conserve toute sa volonté d'expansion incarnée dans la mondialisation, les Eglises du Nord n'ont plus les moyens de se bercer d'illusions sur la supériorité de leur modèle. Elles ont vu le nombre de leurs paroissiens fondre, ainsi que leurs finances. Elles ne peuvent donc se leurrer sur leur influence sociale pratiquement disparue. Or, l'évidence de leur faiblesse constitue leur plus grand atout dans leurs relations avec les Eglises du Sud. Considérer l'autre comme partenaire égal, malgré ses différences et le lourd héritage de l'histoire, implique de renoncer, de s'abstenir ou de reconnaître comme impossible toute prise de pouvoir sur lui. Un tel aveu requiert soit une conscience spirituelle aiguë - apanage d'une minorité - soit, plus généralement, des circonstances qui rendent caduque toute volonté de domination, principalement par l'absence de moyens pour la mettre en oeuvre. Sans écarter totalement la possibilité que des Eglises, ici ou là, puissent faire preuve de la conscience spirituelle nécessaire, l'histoire de la sécularisation montre que ce sont bien plus les circonstances qui ont poussé et qui continuent de pousser - on aurait tort de se croire arrivé à destination sur ce plan ! - à cette évolution.
La faiblesse comme une chance
Dans ce nouveau contexte où les Eglises du Nord font l'apprentissage de la faiblesse, toute volonté de perpétuer ou recréer une relation inégalitaire est vouée à l'échec, vu de l'absence des moyens. L'idée d'une relation égalitaire et communautaire - dont les membres, bien qu'inégaux, se reconnaissent mutuellement et partagent leurs ressources - est la seule option possible puisqu'elle traduit une réalité indéniable. Au-delà de cette position circonstancielle, il faut reconnaître que les racines du changement plongent dans une histoire ancienne de respect pour l'autre et de collaboration vraie qui n'était toutefois portée que par des individus. À leur suite, le soutien d'Eglises aux mouvements de libération politique a permis l'émergence d'une conscience communautaire d'Eglises soeurs. Cette évolution diffère de celle des Etats séculiers. Mais le fait qu'une partie des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale - fondateurs du système international actuel - ait été aussi victorieuse dans la Guerre froide - "victoire" dont découle la mondialisation - prétérite pour longtemps une telle évolution, puisque, refusant d'admettre leur faillite, ces sphères de pouvoir n'ont aucune raison de chercher un modèle alternatif. Les seules évolutions vont vers " toujours plus de la même chose ", à savoir la poursuite de politiques de domination pour colmater les brèches. Un indice fort de cette dichotomie entre les philosophies de développement des Eglises et de la communauté internationale est le fait que, si les dimensions de communauté, de partage et de partenariat égalitaire sont exprimées par les hiérarchies des Eglises, elles ne sont principalement portées, dans le monde séculier, que par des mouvements d'opposition issus de la société civile au nom des idéaux altruistes du développement. Il est patent que la critique séculière des politiques internationales en place trouve son origine dans les ONG qui tentent d'en limiter les impacts négatifs. Les plus radicaux sont qualifiés d'alter-mondialistes. A ce titre, ils sont stigmatisés, marginalisés, voire réprimés. La présence des mouvements liés aux Eglises au sein de cette constellation critique illustre ce rôle d'opposition qu'elles endossent maintenant avec la société civile face aux relations de domination internationales.
Révolution dans les mentalités
Sur le terrain du développement - puisqu'il faut bien utiliser ce terme malgré sa duplicité - la seule chance des Eglises est d'assumer pleinement leur faiblesse. L'humilité fonde la dimension principale de l'aide au développement fournie par les Eglises : sa gratuité. Cette révolution comporte deux aspects interdépendants. Le premier est la reconnaissance que le fondement de sa mission la dépasse complètement, qu'il est transcendant. Tant que l'église voulait s'exporter elle-même et étendre son influence, elle constituait sa propre fin et ne pouvait que connaître l'échec. Dès lors qu'elle reconnaît la transcendance de son fondement et qu'elle renonce à maîtriser les finalités de la mission, elle peut retrouver sa véritable position d'humilité. De cette humilité devant Dieu, découle le second aspect, à savoir la reconnaissance de l'autre comme un partenaire égal. Quelles que puissent être les différences économiques, culturelles et historiques, aucune ne peut constituer une barrière entre des humains qui partagent la même humilité devant Dieu. C'est de cette qualité partagée d'enfants de Dieu que naît la communauté véritable que reflète la charte de la Cevaa. Dans les paroisses de Suisse romande et d'ailleurs, cette différence entre travail de développement des Eglises et du monde séculier n'est pas toujours perçue. Vu l'âge moyen des paroissiens, des reliques des mentalités passées subsistent. La confusion entre projets de développement et aide humanitaire - qui fait vibrer la corde émotionnelle des paroissiens touchés par l'urgence des situations - est réelle et rend le travail des oeuvres d'entraide difficile puisqu'il leur faut mobiliser des fonds sur le long terme dans une société de l'émotion où les modes changent rapidement. Pourtant, au vu de l'histoire, seul un travail patient et humble peut donner une chance à la coopération entre les Eglises. Il s'agit, pour les Eglises du Nord, d'assumer leur opposition au modèle dominant, conscientes de leurs erreurs passées et de la nécessité de faire de cette opposition un processus créatif, générant des modèles alternatifs, et non pas un repli communautaire. Or, en matière d'opposition aux systèmes d'oppression et de création d'alternatives, ce sont justement les Eglises du Sud qui ont une grande expérience. Le défi majeur pour le travail de développement dans la coopération ecclésiale dans les prochaines décennies se cristallise autour d'une question: après avoir voulu tant donner, les Eglises du Nord sauront-elles apprendre à recevoir de la part de celles du Sud, comme les députés au synode missionnaire de Suisse romande ont reçu la définition de leur mission par une pasteur de Madagascar ? La question est posée.
Par Sébastien Fornerod, Animateur Théologique |
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