Directeur de Publication : Jean Blaise Kenmogne
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Oeucuminisme et développement: Croire et agir ensemble
pour la promotion humaine
   
Dr. Kä Mana, Philosophe et Théologien
 

 

Au-delà de tous les problèmes doctrinaux qui agitent les esprits concernant la possibilité réelle de l'unité des Eglises et le dépassement de leurs logiques confessionnelles en vue de construire un espace commun de profession de foi pour tous les chrétiens, l'oecuménisme a aujourd'hui un enjeu concret sur lequel il est bon de braquer les projecteurs socio-spirituels. Il s'agit de l'enjeu de la promotion humaine dans un ordre mondial qui ne semble ni porté par cette préoccupation ni orienté dans ses choix essentiels par cette quête de fond.

Pendant de longues décennies, la préoccupation de la promotion humaine par l'oecuménisme a été occultée. On a eu partout tendance à mettre au coeur des recherches et de rencontres oecuméniques les questions d'accord doctrinal et les problèmes de clarification des contentieux sur les affirmations de foi et l'organisation des institutions. Centrés sur les prétentions que chaque confession chrétienne affichait pour s'affirmer comme l'unique héritière de l'héritage de la vérité du Christ et de la foi apostolique, les débats sur l'oecuménisme s'enfonçaient dans la boue des formules dogmatiques souvent opaques aux yeux du grand public. Ils aboutissaient ainsi à des accords dont seuls les spécialistes comprenaient les arcanes. A force de parler des théories métaphysico- théologiques qui n'intéressaient personne et qui cachaient très mal les enjeux de pouvoir, d'hégémonie, de manipulation des esprits et de volonté de puissance dans un ordre temporel sans horizon réellement spirituel, ces débats ont fini par lasser beaucoup de chrétiennes et chrétiens. Ni le grand public ni les princes des Eglises n'ont pu longtemps s'accommoder du mensonge qui exaltait la volonté d'unir les Eglises pendant que les Eglises ellesmêmes n'étaient passionnées que par la volonté d'affirmer chacune leur identité et de se répandre sous la bannière des traditions confessionnelles partout brandies comme des niches divines où se module la parole de Dieu dans sa pureté. Malgré les avancées des accords doctrinaux parmi les doctes chercheurs et auprès de certains chefs d'Eglises soucieux de faire avancer la cause de l'unité, l'élan oecuménique s'est essoufflé et l'oecuménisme est entré en hibernation. Je ne connais pas aujourd'hui une Eglise qui en fasse encore sa préoccupation de fond et y engage vraiment les meilleurs de ses esprits ou le gros de ses moyens. Les difficultés financières actuelles du Conseil oecuménique des Eglises (COE) et l'indifférence qu'affichent de plus en plus de communautés face à son appareil institutionnel de Genève sont des signes très clairs : le temps de la guerre des théories et doctrines comme enjeu de l'oecuménisme touche à sa fin. Le pluralisme et la diversité se sont imposés comme des faits massivement acceptés et aucune Eglise ne peut prétendre détenir à elle seule la vérité du Christ et de la tradition des Pères de l'Eglise. Il est impossible de croire en un magistère unique ou de vouloir construire un unique centre mondial pour gérer à partir d'un lieu unifié les querelles idéologico- doctrinales entre les confessions chrétiennes. On peut même dire que les tentatives d'une interprétation unifiée des Ecritures et de la révélation ne convainquent plus et apparaissent comme des combats d'arrière-garde dans un contexte où la diversité d'approches théologiques est le principe directeur de la vie et des comportements. Plus encore : il est manifeste aujourd'hui que beaucoup de querelles de doctrines qui ont jalonné l'histoire de la foi ne sont que des querelles liées à des cultures particulières, gérées selon des mentalités insulaires au nom d'enjeux purement temporels des conflits entre les papes et les rois, entre les chefs religieux esclaves de leurs oeillères et entre les puissances politiques en quête de leur rayonnement absolu. Qu'il s'agisse de deux natures du Christ, de l'ontologie de la trinité ou de la procession de l'Esprit-Saint ; qu'il s'agisse du nombre des sacrements ou de la présence symbolique, réelle ou virtuelle du Christ dans le pain et le vin au cours de l'Eucharistie ; qu'il s'agisse de la foi seule, des Ecritures seules, du Christ seul, de la seule gloire de Dieu ou de la prédestination et de la justification par la foi ainsi que de la contre-attaque doctrinale catholique que suscitèrent ces principes protestants du côté de la Contre-Réforme, tous ces débats n'empêchent personne de dormir aujourd'hui. Il n'est pas imaginable qu'on engage les bombes et les armées au nom de ces principes comme on levait l'épée en leur nom il y a des siècles.

L'Homme au coeur de l'oecuménisme

Si l'oecuménisme doctrinal est aujourd'hui en panne, il ne convient pas d'en conclure que tout est perdu et qu'il faut jeter aux oubliettes la volonté du Christ de voir ses disciples unis. Il me semble que la voie à prendre est de ne plus interpréter la quête de l'unité comme une quête sur de mystérieuses problématiques métaphysiques dans un bavardage doctrinaire sans fin. Il convient de savoir que l'exigence est ailleurs et que l'enjeu est radical. Le pape Jean-Paul II avait explicitement formulé cette exigence et cet enjeu lorsqu'il a parlé de l'Homme comme la route de l'Eglise. J'aime cette formule : l'Homme est la route de l'Eglise. Il s'agit bel et bien de l'Homme et il s'agit bel et bien de l'Eglise. L'Homme selon le projet de Dieu et l'Eglise selon la volonté du Christ. C'est au service de cet Homme que l'Eglise est Eglise. Au service de sa promotion, au service de son épanouissement, au service de son salut et au service de l'orientation ultime de son existence. Pour cet Homme et pour sa destinée, il n'est pas possible de penser l'oeuvre évangélisatrice et l'action des communautés chrétiennes comme des actes de division, de destruction, de déshumanisation et de dissolution de la société dans le non-sens absolu.
Dans la mesure où c'est pour cet Homme que le Christ s'est incarné et a donné sa vie, tout ce qui contribue à la libération de l'être humain, à l'affirmation de la vie en abondance et à l'efflorescence de ses capacités inventives et de son potentiel créatif pour transformer le monde et créer une société de bonheur relève du ressort de la vocation de l'Eglise. Nous appelons développement cette dynamique de la promotion de l'Homme dans toutes ses dimensions d'humanité.
 
Toutes ses dimensions : physiques, morales et spirituelles. Toutes ses dimensions : politiques, économiques, sociales et culturelles. Toutes ses dimensions : individuelles, ethniques, nationales, régionales, continentales et mondiales. C'est au service de ce développement que l'oecuménisme devra être repensé et réaffirmé comme espace de collaboration, de coopération, d'interfécondation et de d'action commune des chrétiens, " afin que le monde croie ", pour reprendre la parole du Christ. Si l'enjeu est le développement de l'Homme, toutes les discussions doctrinales devraient être reprises de fond en comble. Autour des questions suivantes :

 En quoi la division actuelle des Eglises contribue-t-elle à la promotion humaine et à la crédibilité de la foi ?

 N'est-il pas temps de rassembler les chrétiens autour de tous les enjeux de la libération de l'Homme et de la promotion de la vie en abondance pour que l'Evangile manifeste toute sa fécondité pour le monde d'aujourd'hui ?

 L'heure n'a-t-elle pas sonné de reposer la question de l'Homme et du sens de sa vie dans la perspective d'une mondialisation spirituelle où il deviendra clair que le salut est à entendre comme salut global, communautaire, à la fois temporel et éternel ?

 Dans cette perspective, toutes les Eglises ne pourraient-elles pas travailler ensemble pour que l'Homme mondial soit l'Homme selon le projet de Dieu et la volonté du Christ d'unir non seulement les Chrétiens, mais tous les hommes dans le même amour et le même bonheur partagé? Quand je parle d'oecuménisme aujourd'hui, je le vois dans la lumière de ces questions du développement de l'Homme au sens global et ultime, au creux du contexte actuel où il est impératif de réorienter la mondialisation en la fécondant avec des énergies spirituelles et éthiques, celles de l'Evangile, particulièrement. La théologie pour un tel oecuménisme est non seulement celle de la fécondité créatrice où les Eglises se rencontreraient de nouveau en Christ pour transformer concrètement le monde, mais aussi celle d'un monde qui serait globalement le champ du bonheur humain partagé. Portées par une telle théologie, les Eglises pourront devenir l'Eglise de Dieu pour une nouvelle mondialisation : la mondialisation du développement humain. C'est là l'enjeu de l'oecuménisme face au problème du développement.

Par le Dr. Kä Mana, Philosophe et Théologie