Directeur de Publication : Jean Blaise Kenmogne
 
 
 
 
 
 
 
L'Eglise dans le champ de développement: Les limites d'un engagement    

Rév. Daniel Kouamegne

 

 

Toutes les Eglises s'accordent pratiquement à dire que le problème du développement de l'Afrique doit être compris au-delà de ses seuls aspects quantitatifs. C'est pourquoi elles ont, pour la plupart, développé en leur sein des départements des oeuvres. Mais cet effort est loin de satisfaire les espérances

 

La vocation première de l'Eglise, son identité propre, c'est d'annoncer la bonne Nouvelle du salut en Jésus- Christ, question de susciter une prise de conscience de l'état de délabrement moral et spirituel dans lequel l'homme se trouve en vue d'un changement radical et salvateur des mentalités. L'Eglise a compris que le véritable développement se définit non pas en termes de monde à conquérir mais d'homme à reconstruire. Le développement n'a pas de sens s'il ne libère l'homme de son ignorance tous azimuts pour le faire vivre à hauteur d'homme, entendu comme imago Dei. Il faudrait éviter, comme le dit si bien Ebénézer NJOH-MOUELLE, que "l'être se laisse absorber par l'avoir". D'où son rôle sacré de réveilleur et de mobilisateur des consciences en vue de la construction d'un type d'homme capable de conduire avec efficacité les projets de développement. Cependant, l'Eglise comme corps du Christ s'est rendue compte que son chef, Jésus-Christ de Nazareth qui était la parole révélée, ne s'est pas contenté de la prêcher de la bouche sans en même temps prendre soin d'assurer sa réalisation pratique dans le quotidien des hommes à travers des actes ponctuels de soulagement de leurs misères et de leurs manques. En fait, il n'y a pas d'Eglise sans annonce de la parole de Dieu, sans administration des sacrements et sans témoignage. Autrement dit, la parole prêchée et mangée doit toujours être accompagnée de la parole agissante. La foi et l'action se donnent la main pour la réalisation de l'humain. Voilà ce qui justifie dans les Eglises la création des Départements qui s'occupent des oeuvres de témoignage Chrétien. Il faut arriver à conjuguer la foi et l'action. Mais notre problème, c'est de savoir si l'Eglise a réussi dans cette mission vitale. Les oeuvres de témoignage (écoles, centre de santé, centre de formation professionnelle, etc.) remplissent -elles véritablement les fonctions prophétique, sacerdotale et messianique qui sont des fonctions de témoignage de l'Eglise et dont l'objectif est la transformation de l'homme en vue de son développement ? La fonction prophétique de l'oeuvre exigeait dans sa conception qu'elle témoigne par le style de vie de son personnel, la qualité des services rendus, de la réconciliation de Dieu avec le monde.
En fait, par la révélation que le monde reçoit en Jésus-Christ, Dieu devrait descendre par le biais des oeuvres au milieu des hommes et s'incarner dans leurs difficultés pour les transformer en espérance. Cela s'appelle, réconcilier l'homme avec son monde. Une réconciliation dont la conséquence est pour l'homme la repentance et la réinsertion dans le cercle d'amour de Dieu avec pour corollaire un amendement et son comportement par rapport à sa vie spirituelle et publique. Dans sa fonction sacerdotale, l'oeuvre de l'Eglise devrait remplir une fonction vicariale en tant qu'elle représente le Christ. En ce sens, elle devrait agir comme agissant par et pour le Christ. A ce titre, elle devrait comme le Christ se faire avocat de l'homme en participant à la libération de la création Libération non seulement par rapport à cette nature qui lui est hostile mais aussi par rapport à toute force qui tend à l'asservir, au jeu omnipotent des forces économiques qui le dépouillent non seulement de son avoir mais surtout de son être.
 
Dans sa fonction messianique, l'oeuvre de l'Eglise devrait vivre de l'esprit du ressuscité et à ce titre, oeuvrer pour la réalisation de l'histoire du royaume de Dieu en créant au sein de la communauté, la foi, l'espérance, l'amour, afin que chaque homme puisse goûter aux prémisses du royaume de Dieu. Les oeuvres de l'Eglise devraient donc être les moyens par lesquels l'Eglise atteint l'homme au coeur de ses difficultés quotidiennes pour lui montrer la qualité et la grandeur de l'amour de Dieu manifesté en Jésus-Christ et lui permettre ainside s'approcher de Dieu pour se libérer des pesanteurs du péché et vivre à hauteur d'homme. Par ses oeuvres, l'Eglise devrait témoigner devant les nations qu'elle est par elles une source de bénédictions. Les oeuvres deviendraient alors des espèces de signes visibles de la grâce de Dieu invisible, une manifestation de la grâce de Dieu. Ainsi, à côté de la parole révélée (J.C), de la parole écrite (prédication des prophètes et des apôtres) de la parole prêchée (témoignage de l'homme à partir de l'Ecriture), de la parole mangée (célébration de l'eucharistie), il faut ajouter la parole agissante (les oeuvres diaconales) pour que la manifestation des royaumes de Dieu soit totale et parfaite. Malheureusement le constat qu'il faut faire de façon générale, c'est que l'Eglise n'a pas atteint ses objectifs globaux avec la création des oeuvres. L'évaluation de la situation des oeuvres et notamment à l'EEC, présente une situation alarmante.

L'oeuvre médicale

L'impression générale qui se dégage sur les plans administratif, économique, social ou humain, éthique et spirituel, est celle d'une dégradation tous azimuts de l'architecture initiale de l'oeuvre médicale. Dans un rapport intitulé " Libérons l'Avenir " adressé à la commission exécutive du 25 février 1997 à Douala, le responsable des oeuvres, le Docteur Paul TCHAKOUTE à propos de l'oeuvre médicale parlait d'une "nuit sans étoiles". Jusqu'aujourd'hui, on continue à parler du redressement de l'oeuvre médicale avec le mauvais accueil des malades, la vétusté des infrastructures, la mauvaise gestion, l'indiscipline, le manque, le vieillissement, la sous-qualification du personnel, les arriérés de salaire qui se chiffrent à plusieurs centaines de millions, la cherté des services qui ne tiennent plus qu'à la bourse du riche, le pauvre qui initialement était le premier bénéficiaire de l'oeuvre étant tout simplement condamné à mourir, faute de moyens.

Les institutions scolaires

C'est la même impression qui se dégage ici puisque la situation est tout aussi alarmante. En 1997, le rapport sur l'enseignement général, secondaire et technique présentait un taux de réussite en dessous de 30 % et un déficit financier important de l'ordre de 249 millions. Aujourd'hui, 10 années après, malgré les résultats encourageants du programme de Dynamisation Fonctionnelle de l'Oeuvre Scolaire (DYFOS), la situation n'est guère meilleure au point où la plupart des oeuvres scolaires ne doivent plus leur existence qu'à la nostalgie des prouesses d'antan. Les enseignants continuent de souffrir d'une formation académique et pédagogique au rabais et ne sont plus que des personnages résignés, aigris et susceptibles. Et quand s'y mêlent les intrigues de service, l'utilitarisme égocentrique et l'irresponsabilité des responsables administratifs, il se produit un effet boomerang pouvant exploser à tout moment au grand dam des pauvres élèves qu'on voulait pourtant libérer de l'ignorance. Cela s'appelle du contretémoignage. Par ailleurs, sur le plan social ou humain, l'éthique de l'humain qui voulait que l'on forme l'homme avec tout ce que cela comporte de culture et de spiritualité, cède la place à un ensemble de connaissances livresques douteuses qui n'ouvrent ni les portes du savoir ni celles du royaume. Sur le plan spirituel, le personnel est à 90 % athée et constitué autant que dans l'oeuvre médicale et dans la plupart des oeuvres, de carriéristes sans âmes qui ont eux aussi attrapé le virus du monnayage des services et qui ne vont à l'Eglise le dimanche que par peur du qu'en dira-t-on. Il y a dans les oeuvres une totale absence de contrat de performance par lequel l'on pourrait juger de l'efficacité des actions et du personnel commis aux objectifs globaux et spécifiques de l'Eglise. Quand on y ajoute les intrigues de toutes sortes, la réalisation de l'homme et de tout l'homme qui est la finalité de l'Eglise, ne peut qu'en pâtir.

Par Rév. Daniel Kouamegne