Directeur de Publication : Jean Blaise Kenmogne
 
 
 
 
 
 
 
Eglise et Réligions traditionnelles africaines: L'inutile guéguerre
   

Dr Nathanaël Ohouo

 

 

Les rapports entre les Eglises Institutionnalisées et les religions traditionnelles africaines sont loin d'être sains. On a affaire souvent à des conflits larvés si ce n'est à la guerre ouverte. Dans le fond cependant, cette relation duelle est sans objet.

L'attitude conflictuelle que les Eglises Institutionnalisées entretiennent avec les expressions de la spiritualité en Afrique, est un héritage qui puise son origine dans l'histoire même du christianisme. Aujourd'hui, ces Eglises doivent comprendre qu'il est malheureux d'être le prolongement d'une tradition dont la compréhension ne se fonde que sur des préjugés et qui est particulièrement animée par un esprit de destruction, d'intolérance et d'affirmation. L'Evangile qu'elles annoncent invite les croyants Africains à se référer au Dieu Créateur de l'ensemble du monde dont l'Afrique. Pas au Dieu qui du lieu de sa royauté se contente de promulguer des commandements pour le bon ordre du monde africain sans que ces commandements ne tiennent compte de la réalité des contextes culturels africains. Depuis le commencement, Dieu est engagé dans la vie de l'Afrique, dans son histoire ses manières de penser, d'agir et de sentir. L'Evangile n'est pas une réalité surnaturelle qui vient se plaquer sur la vie d'une Afrique dont Il ignore les contours. L'Afrique et son histoire demeurent dans son projet. Pourquoi vouloir éliminer la possibilité pour la spiritualité des sociétés africaines d'être les différentes applications des diverses expressions de l'Evangile tel qu'il a été communiqué par Jésus le Christ ?
Expressions de la spiritualité africaine
Le Fétichisme, le Totémisme, l'Animisme, le Vitalisme, le Paganisme, le Panthéisme, le Polythéisme, le Culte des Ancêtres, le Culte des Esprits, les Possessions Démoniaques, le Tabou, l'Idolâtrie, la Sorcellerie, les Religions Archaïques, les Religions des Peuples sans Ecritures, les Religions Traditionnelles Africaines, les Religions Indigènes, les Religions Aborigènes, les Religions Naturelles, les Religions Autochtones etc, tels se présentent encore aujourd'hui, les mots dont on affuble les différentes " Expressions de la Spiritualité " telles qu'elles s'observent dans les diverses attitudes quotidiennes de l'homme africain.
 
Au-delà de ces diverses dérives, peut-on reconnaître dans le monde traditionnel africain ce qui unifie les diverses manières par lesquelles les Africains expriment extérieurement leurs expériences intérieures du Divin ? La conscience religieuse de l'Homme africain (voir encadré), se cristallise autour de quatre grands concepts : l'Unicité du Divin qui a enfanté le monde ; la bi dimensionnalité du monde : le monde de l'invisible et le monde du visible ; la bi dimensionnalité de l'Homme : l'homme du visible et l'homme de l'invisible ; la symbiose de vie entre le Divin et l'ensemble de sa créature. Cette unité s'exprime essentiellement par la croyance en une communauté de vie entre les deux dimensions du monde, entre les deux aspects de l'Homme et entre le monde et l'homme. C'est à partir de cette vision communautaire du monde et de l'homme, inspirée par l'unité du Divin que l'Africain donne une signification à son existence dans le monde et dans la communauté. Ces quatre représentations sont explicitées par la culture de chaque société africaine.

Importance de la culture

Si la culture peut se définir comme l'ensemble des manières de penser, de sentir et d'agir propres à un groupe d'hommes évoluant dans le temps et dans l'espace ; si l'assimilation et le partage de ces manières de penser, de sentir et d'agir rassemblent en une société particulière les membres de ladite communauté afin de vivre leur communion avec le monde de l'invisible comme le but indispensable de leur existence ; si les diverses tournures de la joie et le principe du bien et du mal peuvent être définis par chaque culture et être reconnus de tous les hommes et que seules leurs formes d'expression peuvent varier d'une communauté à une autre, pourquoi ne devrait-on pas reconnaître à chaque culture son droit d'exprimer dans sa réalité régionale ce qui est bien ou ce qui est mal, ce qui est beau ou ce qui est laid? Si la Déclaration des Droits de l'Homme a pour but de faire la promotion de l'égalité entre tous les hommes, pourquoi cette égalité qui devrait s'appliquer à l'humanité entière, implique qu'on impose les croyances et les principes moraux d'une culture à une autre ? C'est bien entendu illégitime. Il convient de reconnaître la possibilité qu'ont toutes les cultures, d'exprimer, chacune à sa manière, des principes ou valeurs universels tels que : le droit, la justice, la vérité, la beauté etc. ; mais qu'il s'en trouve autant d'expressions qu'il y a de cultures. Si tel est le cas, une matérialisation de l'expérience du Divin, a-t-elle des manières universelles d'expression des valeurs spirituelles et

Valeurs absolues

Les conséquences d'une telle argumentation, pour le Christianisme en Afrique sont évidentes. Le Christianisme a-t-il des formes universelles d'expression des valeurs à faire valoir dans le contexte africain? Car le problème auquel le christianisme se trouve confronté en Afrique ne se résume pas dans l'incroyance des Africains. Tous fondent leur foi en un Divin créateur, organisateur et constamment présent dans le monde. Le problème fondamental pour certains, se trouve dans les manières dont les Africains vouent des cultes raisonnables à leur Divin. Dans les réponses que nous avons proposées à cette préoccupation, nous nous sommes employés à élucider l'idée suivante : le Christianisme, qu'il faut distinguer de Jésus le Christ, est une " expérience religieuse " qui se veut universelle et Evangélique parce qu'il prêche le salut pour tous les hommes. Tous les hommes, annonce-t-il, sont sauvés selon le dessein de Dieu vis-à-vis du monde. Telle se présente la démarcation de Jésus le Christ avec le Judaïsme. Telle se présente aussi la séparation de Paul avec les disciples à la première heure du christianisme. De ce point de vue, le Christianisme exhorte tous les hommes à la découverte de l'existence des valeurs absolues. Pour expliciter cette idée, prenons les cas du langage, de la nourriture et de l'habillement. Tout le monde est appelé à parler, à se nourrir et à se vêtir, mais chacun le fait selon les exigences de son univers d'existence. Imposer l'unanimisme dans les pratiques de la foi et être aveugle aux différentes expressions des valeurs absolues, serait faire preuve d'une incompréhension totale de l'esprit qui sous-tend la prédication évangélique. L'expansion dans le monde aujourd'hui du Christianisme, prouve l'évidence de la possibilité que les hommes de cultures différentes peuvent vivre diversement les valeurs absolues et universelles qu'il prêche. Tout comme elles ont intégré l'histoire du peuple d'Israël depuis son élection jusqu'à son installation en Palestine, en passant par sa délivrance de l'esclavage en Egypte, elles intègrent l'histoire humaine de chaque peuple depuis son élection jusqu'à son installation dans sa Palestine en passant par son esclavage dans son Egypte. Elles tiennent compte de son contexte géographique, historique et culturel. De même qu'on ne peut dissocier l'Evangile du contexte culturel dont il s'est servi pour atteindre les hommes, de même on ne peut le dissocier du contexte culturel dans lequel il doit être annoncé. Ainsi comprenons- nous le Christianisme. Il s'appréhende mieux par la médiation de la relation entre Evangile et Histoire, car il se caractérise par l'intégration du salut réalisé par Jésus-Christ dans l'existence humaine. Il est la façon dont les Chrétiens interprètent, selon les temps et les lieux, leur salut et en même temps la façon dont ils essaient de répondre par leur langage et leurs actes à cet appel de Dieu. Selon cette thèse, le Christ de l'Evangile encourage à la découverte des diverses manifestations des valeurs absolues qui peuvent être expérimentées, comprises et partagées par tous les hommes dans leurs cultures. Tous les hommes peuvent être sauvés mais chacun accède au salut que Dieu donne par Jésus le Christ selon sa conviction religieuse dont les contours lui sont imposés par sa culture. L'Evangile tel qu'il a été prêché par Jésus le Christ, pour être compris par les Africains, peut parfaitement être exprimé par les valeurs spirituelles positives telles qu'elles sont manifestées dans les us et coutumes en Afrique.

Par Dr Nathanaël Ohouo