Directeur de Publication : Jean Blaise Kenmogne
 
 
 
 
 
 
 
Eglise, développement et sociétés humaines: La colonisation des imaginaires
   

 

Guillaume-Henri Ngepi

 

 

Il ne se trouve plus grand monde pour croire ingénument les Eglises cantonnées, depuis la nuit des temps, dans quelque rôle catéchistique, au milieu d'un univers en proie à toutes sortes de déchirements et de soubresauts. Bien au contraire, le tout venant admet volontiers que leurs ambitions spiritualistes affichées n'ont jamais empêché les Eglises d'assumer, depuis toujours, des rôles temporels, au demeurant inavouables, parfois. Ainsi est-il loisible d'établir que si les Eglises visent la propagation de la foi, mais à condition de saisir les limites d'une telle prétention, il faut se garder de les identifier à des entreprises de charité et de bienfaisance : solidaires par exemple de l'aventure colonialiste, elles ont concouru, ne leur en déplaise, au viol et à l'oppression des imaginaires. Mais pourquoi et comment en sont-elles arrivées là ?

Pour s'aviser de la collusion entre les Eglises et le colonialisme, il conviendrait d'abord de voir en quoi ce dernier lui-même avait besoin, au-delà de la violence physique nue de s'adjoindre le recours et le secours d'une " force " autre. Il est même souhaitable de voir pourquoi nulle domination, jamais, ne se satisfait de la force nue.
L’idéologie, adjuvant de la force
Jean-Jacques Rousseau a définitivement établi que réduite à ellemême, la violence est impropre à renforcer et perpétuer une domination : elle ne change pas seulement aisément de mains ; elle ne recèle pas en elle-même sa légitimité qu'il lui faut donc trouver ailleurs ; et elle soulève contre elle la révolte des opprimés, faute d'avoir pu s'assujettir leur conscience. L'oppression culturelle, idéologique et juridique est le recours obligé qui confère à la force nue ce dont elle a besoin pour durer. L'idéologie de la colonisation doit l'essentiel de sa teneur à l'ethnologie, elle-même "fille du colonialisme" selon l'expression de Claude Levi-Strauss cité par Michel Panoff. De l'ethnologie en effet, celui-ci dit : "C'est elle qui a aidé les administrations coloniales à se maintenir si longtemps en place. C'est elle qui mystifiant les colonisés au nom d'une introuvable authenticité, a retardé la prise de conscience où les mouvements de libération devaient puiser leur énergie (…) C'est l'ethnologie, enfin, qui a fortifié l'Occident dans son pharisaïsme béat en face des autres civilisations." De fait, servie par l'ethnologie, l'idéologie culturelle et politique du colonialisme s'articule autour d'une préoccupation centrale : la négation du colonisé comme être humain, sujet d'histoire, créateur de cultures. Trois procédés sont usités pour arracher aux colonisés le consentement à leur asservissement obtenu par la voie des armes. D'abord le génocide culturel qui dissout tous leurs particularismes et n'en laisse subsister que ceux qui n'autorisent nulle résistance efficiente à la pénétration et à la domination. Ensuite, le malthusianisme culturel qui limite au strict minimum le nombre des colonisés appelés à recevoir une instruction, et limite davantage encore le niveau même de cette instruction. Enfin le tripatouillage de l'histoire qui s'opère en tronquant et en truquant la mémoire collective des colonisés. A ces procédés s'en ajoutent d'autres, et par exemple, la proscription de l'usage des langues africaines qui est ordonnée à la séparation de la minorité lettrée et des masses jugées analphabètes faute de parler les langues étrangères érigées en langues officielles en usage dans les actes administratifs et l'essentiel de la vie publique. L'historien Joseph Ki-Zerbo, naguère disparu, analyse fort bien le fonctionnement de cette idéologie qui, en substance, décrète le droit à la domination du colonisé au nom d'une " mission civilisatrice " présumée. En quoi, dira-t-on sans doute, tout cela concerne-t-il les Eglises ? Donnée dans l'histoire pratique, la réponse à cette question est formulée par maints auteurs qui ne sont pas forcément peu suspects de sympathie pour les missionnaires. En tout état de cause, Gérard Leclerc, par exemple, soutient la thèse selon laquelle la prédication de l'Evangile a des incidences politiques et sociales, témoins de son arrimage à l'idéologie ethnologique, cette " théorie du bon sauvage, héritée du Moyen-Age et de la Renaissance ", cette renaissance dont date l'expansionnisme européen, à la faveur des grandes découvertes. Gérard Leclerc écrit : "Les missionnaires furent bien souvent (…) les pionniers de l'exploration et de l'expansion européenne dans son côté "spirituel". Ils étaient la plupart du temps conscients des liens entre " évangélisation" et colonisation et ne concevaient guère ces liens sur le mode de la culpabilité. Bien au contraire." Plus explicitement, la démarche des missionnaires est résumée dans la formule pittoresque suivante : "Avant de s'attaquer au corps des peuples, on s'attaque à leur âme."Aimé Césaire
a montré de manière sobre et inoubliable ce que cette conscience devient une fois démembrée : "Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement, le désespoir, le larbinisme ", dit-il. Et de procéder à la critique politique de l'ouvrage du Révérend père Placide Tempels consacré à la philosophie dite bantoue. Une philosophie dont Tempels lui-même dit à ses congénères de l'administration coloniale qu'elle peut aider à mieux dominer les nègres colonisés. En 1968, Fabien Eboussi Boulaga en a produit une critique philosophique, prolongée en 1976 par Paulin Jidenu Hountondji qui récuse leprincipe d'une pensée collective, inconsciente d'elle-même, univoque et propre à tous les Bantous, tandis qu'Ebenezer Njoh-Mouellé a sèchement sabordé les bases socioéconomiques de cette philosophie en montrant que l'introduction de l'économie marchande, monétaire, a sapé les bases de la communauté bantoue vue par Tempels.!
 

Postures pratiques des Eglises

Si les sociétés africaines traditionnelles n'ont connu ni l'intolérance, ni le prosélytisme religieux, ces maux et bien d'autres sont apparus après l'implantation de l'islam au XIème siècle, et du christianisme, au XVème siècle. La question intéressante concerne l'attitude de ces religions importées envers la colonisation. Si l'église catholique crée en 1622 la Congrégation de la Propagation de la Foi, elle ne répond pas sans équivoque à la question de savoir si l'évangélisation justifie la conquête colonialiste. Vitoria assure qu'on peut user de violence si les indigènes sont incapables de se diriger euxmêmes, et Las Casas ne recommande et n'ordonne ce procédé que pour amener les indigènes à reconnaître la souveraineté
 

du roi d'Espagne. Autrement dit, l'église catholique ne condamne pas bruyamment le colonialisme politique, mais retors et papelard, le Vatican se laisse guider par les événements, s'adapte à leur évolution, qui, devenue irréversible, décide pour lui. Les protestants quant à eux ont, très tôt, acquis la conviction que tout ne doit pas être organisé par et pour la métropole : non seulement pour mais encore par les colonisés.Ainsi ont-ils, malgré l'obstacle constitué par le paternalisme des Occidentaux consacré le premier évêque anglican noir au Nigeria en 1878. De même ont-ils approuvé les aspirations des peuples à l'indépendance, et se sont-ils attachés à former des hommes là où l'administration coloniale ne recherchait que de la main-d'oeuvre. Quant à l'islam, il a été aussi bien l'auxiliaire que le protégé de la colonisation, l'administration coloniale y voyant un moindre mal que dans le prétendu paganisme des colonisés, en matière de mission civilisation. Les messianismes africains se sont révélés n'être pas des " forces réelles de changement

 
ou d'innovations profondes dans les sociétés ". D'ailleurs emboîtant le pas aux Eglises établies, ils ont coopéré avec le pouvoir politique. Ainsi déçus par les Eglises officielles et pressés par le sentiment anxiogène de leur insécurité individuelle, les gens ont-ils tendance à se jeter dans les bras des sectes à la solidarité ostensiblement agissante. Mais ils finissent par apprendre à leurs dépens que ni les Eglises, ni les sectes n'offrent leurs services en échange de rien, la contrepartie obligée étant la pénétration et l'investissement de la constellation mentale des peuples dominés à des fins qui ne sont pas forcément émancipatrices, et qui sont souvent allées jusqu'à la "collusion" avec les puissances dominantes, la défense de leurs intérêts matériels et géostratégiques.

Intérêt, hégémonie

On peut donc dire que ni le massacre des Indiens, ni la traite des Nègres, ni leur colonisation, ni même les ubuesques exactions des modernes régimes fascisants n'ont suscité de condamnation retentissante de la part des Eglises pourtant promptes à rappeler, le cas échéant, leurs racines et leur vocation populaires. Qu'elles se soient ainsi presque toujours rangées aux côtés des puissants s'explique par diverses raisons dont, par delà le sordide calcul d'intérêt, la peur de perdre leur hégémonie axiologique, après avoir, trés longtemps, été déchues de leur suprématie spiritualo- temporelle et politique. Comment, autrement, comprendre l'acharnement des Eglises contre les mouvements sociaux en quête d'émancipation qui se sont réclamés du marxisme comme méthode d'analyse et d'action? Si, comme le montre Yves Bénot, de regrettée mémoire, au lendemain de la Seconde Guerre, se déterminer pour ou contre le marxisme devient, en Afrique par exemple, la thématique centrale de presque toutes les luttes, les Eglises ont, pour leur part, restauré une forme insidieuse d'inquisition au nom de la lutte contre le communisme athée, si même les zélateurs de ce choix stratégique reconnaissent volontiers, que l'anticléricalisme tendanciellement aussi systématique que sommaire et vexatoire relève moins du marxisme que du jacobinisme issu de la révolution bourgeoise de 1789.

Rapport de force

Il reste qu'à la faveur du nouveau rapport de forces établi de-ci, de là, par le cours nouveau des luttes populaires, notamment en Amérique latine dans les années 60 et 70, les courants favorables au rapprochement des Eglises et des préoccupations et luttes des peuples se sont fait entendre, de manière fracassante, du sein même des Eglises dont on a vu, notamment chez les catholiques, des secteurs entiers développer des rapports inédits avec le marxisme, au nom de l'émancipation des peuples : en se dépouillant de leur anticommunisme primaire, les Eglises se sont préoccupées de tâches plus exaltantes, celles de la justice et de la liberté des peuples.

Pas de fatalité

Aussi peut-on en conclure que nulle fatalité, nulle prescription divine, pas même la fameuse allégorie de Cham , ce fils de Noé, et la lecture que Luther en a donnée et dont on s'autorise pour arguer d'une prétendue malédiction nègre, n'amarrent, inexorablement les Eglises aux intérêts des puissants : comme la société, les Eglises sont traversées de courants contradictoires auxquels on ne saurait rester indifférents, si du moins l'on est préoccupé par le dénouement des mouvements sociaux en faveur des peuples et non pas des puissants.

Penser par soi-même

Quand on songe que le concept de développement lui-même, dans l'esprit de ses concepteurs, n'était pas destiné à éclairer le chemin de notre prospérité, mais simplement à désamorcer nos luttes de libération anticolonialistes, et qu'on voit, aujourd'hui encore, le système mondial de domination se protéger de toute remise en question en refusant la criminalisation de la traite, et en tentant d'édicter une loi destinée à blanchir son passé colonial, on ne peut que se rendre à l'évidence de la nécessité de penser par soi-même pour échapper à l'aliénation idéologique, spirituelle. Ce mouvement de repossession de l'initiative théorique s'esquisse dans les Eglises aussi, si même les résultats en demeurent modestes.