Directeur de Publication : Jean Blaise Kenmogne
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Evangeliser le développement
   
Si nous posons un regard d'ensemble sur le problème du développement et les réalités qu'il couvre depuis bientôt cinq décennies en Afrique, le sentiment qui s'impose concernant l'action des Eglises dans ce domaine est celui d'un immense fossé entre les théories élaborées et les pratiques sociales qu'elles ont induites. C'est le sentiment d'échec des stratégies engagées par les communautés chrétiennes pour répondre aux quêtes et aux attentes que le mot même de développement a libérées dans l'imaginaire des peuples, avec toutes les ambiguïtés, tous les malentendus et toutes les illusions qu'il couvait.
 
Pasteur Jean Blaise Kenmogne

Quand, à l'aube des années 1960, le problème du développement est posé dans le cadre des relations entre pays riches et pays pauvres, il consiste essentiellement en une question des possibilités pour les pays pauvres de rattraper leur retard économique par rapport aux pays riches. Ceux-ci représentaient le modèle et le stade suprême du développement. Leur mode d'être, leur organisation sociale, leurs arts de vivre et leur type d'esprit représentaient ce à quoi les autres pays sous-développés devaient aspirer. On distinguait clairement les étapes que les pays sous-développés étaient obligés de traverser pour arriver au niveau des pays développés. A l'analyse des relations entre les pays riches et les pays pauvres, on s'est rendu compte que le rattrapage était une illusion car, dans le modèle qui structurait le monde, c'étaient les pays riches qui, en fait, appauvrissaient les pays pauvres. Le tiers-monde, que l'on situait entre le modèle capitaliste et le modèle communiste, souffrait de la pauvreté et de la misère chronique non parce qu'il était en retard par rapport aux pays riches, mais parce qu'il était dominé et écrasé par ceux-ci. Le développement sécrétait en fait le sousdéveloppement comme le foie secrète la bile. Avec la destruction du mur de Berlin et l'effondrement du communisme, les années1990 et l'entrée dans le XXIe siècle furent dominées par la victoire absolue du capitalisme et sa transformation en néolibéralisme dans un contexte nouveau : celui de la mondialisation. Avec cette nouvelle réalité, la question du développement s'est transformée de fond en comble. Dans la mesure où elle vise l'intégration de toutes les politiques économiques des nations dans un seul système néolibéral sous la houlette des institutions financières internationales, la dynamique de la globalisation a cassé les ressorts de la politique comme lieu d'engagement des nations pour leur propre développement. Celles-ci sont obligées de se soumettre désormais à un ordre mondial dont les impératifs économiques et idéologiques obéissent aux intérêts de grandes entreprises globalisées devenues désormais les Maîtres du monde. Comment l'Eglise s'est-elle située dans ces débats ? Comment a-t-elle pensé le développement et à quels résultats a-t-elle abouti ? Il y a lieu de dire avant tout qu'une forte mouvance des communautés chrétiennes à tendance spiritualiste a refusé la problématique du développement comme tâche pour les Eglises. Faisant de la seule annonce de l'Evangile et de la proclamation de Jésus-Christ le centre de son message, elle a orienté son action vers le salut dans l'au-delà, en refusant de faire des enjeux sociopolitiques une interpellation pour la foi chrétienne. Face à cette mouvance, un christianisme de réflexion sur le développement s'est affirmé avec vigueur et fermeté dans la pensée chrétienne. Trois étapes peuvent être ici dégagées. La première est celle de la publication de la célèbre encyclique du Pape Paul VI: Populorum Progressio. Dans la ligne de la doctrine sociale de l'Eglise et sur la base d'un important travail théorique abattu par les équipes du Père Lebret sur le développement, le pape avait orienté les réflexions dans le sens de la promotion intégrale de la personne humaine et des sociétés. La deuxième est celle de l'engagement des Eglises dans le processus de la promotion humaine comme ce fut le cas en Amérique Latine et en Afrique. Il faut invoquer ici toute la théologie de la libération qui a placé la dynamique libératrice de la foi au coeur du travail d'un développement conçu et vécu comme transformation des rapports sociaux de domination. Le troisième moment de l'intervention des Eglises dans les débats sur le développement est celui de l'engagement des communautés chrétiennes dans le mouvement altermondialiste actuel. Si dans les théories du développement, l'Eglise a une place importante par sa capacité à éclairer les esprits sur la base des valeurs éthiques et spirituelles, il n'en est pas de même dans le domaine des pratiques et des stratégies du développement. En matière de pratique de développement, toute l'action des Eglises a souvent consisté soit à tourner le peuple vers la pastorale priante soit à faire du micro développement, avec des projets relevant de l'action sociale, que l'on désigne globalement par le terme d'oeuvres de l'Eglise : les hôpitaux, les écoles, les centres sociaux et les activités agropastorales. Même si ces activités ont une signification importante pour soulager les misères, elles ne créent pas encore une véritable dynamique de développement à grande échelle qui constituerait un projet d'altermondialisation globale face au sous-développement. Pour ce qui est des stratégies de développement, on sait que l'ordre mondial a fait fonctionner trois mécanismes pour soutenir les pays en voie de développement : l'aide, l'endettement et le commerce. Malheureusement à ce jour, aucune de ces stratégies n'a porté les fruits escomptés. Aujourd'hui, il faut passer du rituel spiritualiste et des micro actions à une échelle plus vaste, celle de l'ambition inhérente à la mission de l'Eglise : changer le monde. Cela exige une évangélisation du développement fondée sur la manière dont Jésus déployait son action comme volonté de mettre les gens debout, ensemble et au travail. Cette mission consiste à s'engager dans de nouveaux lieux d'espoir, de nouvelles dynamiques ecclésiales capables de rassembler les chrétiens et les chrétiennes dans une nouvelle volonté de bâtir concrètement le développement.

Par le Pasteur Jean Blaise Kenmogne