Directeur de Publication : Jean Blaise Kenmogne
 
 
 
 
 
 
 
Histoire de l'Eglise en Afrique
   
Rev. Dr Samuel Désiré Johnson  

 

Quand et comment l'Eglise s'est-elle introduite en Afrique en général et en Afrique Occidentale en particulier? Dans quelles zones de prédilection et pourquoi ? Comment s'est-elle comportée vis-à-vis des cultures locales ? Réponses d'un spécialiste de l'histoire de l'Eglise en Afrique.

L'évangélisation de l'Afrique occidentale comprend généralement trois phases principales. La première remonte aux 15ème et 16ème siècles. Elle n'est cependant visible que dans les établissements commerciaux portugais. Ceux-ci ne s'efforcèrent guère d'évangéliser en dehors de ces établissements. Cette phase ne laissa presque pas de traces, en dehors des îles telles que le Cap-Vert, Principe, Sao Tomé et dans les pays tels l'Angola et le Congo- Zaïre. En outre, le Portugal était principalement intéressé par le commerce et n'avait pas les moyens matériels et humains pour prendre possession des pays "découverts" et même de les évangéliser. La deuxième phase est caractérisée par la "mentalité de Fort" et va du 17ème siècle jusqu'à la Conférence de Berlin (1884-1885). Durant cette phase, les commerçants des différents pays européens ouvrent des établissements commerciaux le long des côtes ou alors construisent des forts pour leur défense. C'est alors qu'apparaissent pour la première fois des organisations de bienfaisance comme des écoles, des hôpitaux etc. Sur le plan spatial, la mission ne progresse que très lentement, malgré la très forte propagande des sociétés missionnaires occidentales. La troisième phase commence après la Conférence de Berlin (1884-1885) et est marquée par l'accès des missionnaires dans la zone pacifiée de l'arrière-pays. C'est aussi la période durant laquelle une véritable concurrence s'est établie entre les sociétés missionnaires de diverses confessions. Les énormes investissements pour la mise en place des institutions et pour la construction des infrastructures en Afrique occidentale étaient le produit de cette concurrence entre les missions. Etant donné que la première phase a à peine laissé des traces, on peut considérer que le développement actuel des Eglises ouest- africaines est le résultat des deux dernières phases. La percée du colonialisme en particulier, n'a pas seulement influencé la situation économique de l'Afrique occidentale, mais aussi la politique missionnaire des sociétés occidentales. Les zones de prédilection des sociétés missionnaires ont été les côtes ouest- africaines. Des éléments nouveaux tels que les découvertes dans la médecine, spécialement la quinine et le vaccin contre la fièvre jaune ou encore les besoins des pays européens en matières premières pour les industries nouvelles, amènent les sociétés missionnaires à s'établir durablement et à collaborer avec leurs gouvernements. L'engagement précédant pour la formation du personnel autochtone en vue de la création d'Eglises africaines autonomes sera négligé. Les autochtones sont, dès lors, uniquement formés pour servir comme auxiliaires de la Mission. Oubliés sont les principes de Henry VENN qui parlait de l'euthanasie de la Mission. Les Eglises d'Afrique se développent de plus en plus comme des succursales des Eglises d'Europe. La Mission s'installe de façon permanente. La Conférence de Berlin inaugure une nouvelle époque de l'expansion européenne. Les conséquences de cette conférence ne se limitent pas uniquement aux domaines politique, géostratégique et économique. Les relations dans les champs de Mission changent radicalement après cette conférence. L'oeuvre missionnaire en Afrique prit une nouvelle tournure à savoir, la forme d'une collaboration étroite entre les sociétés missionnaires et leurs gouvernements respectifs. Ces nouveaux rapports chamboulèrent par exemple le travail missionnaire au Cameroun. Avant la Conférence de Berlin, il existait au Cameroun une Eglise baptiste indépendante (fondée par les missionnaires noirs jamaïcains soutenus par la Baptist Missionary Society - BMS -) avec des pasteurs autochtones. Cette Eglise fut placée sous la direction d'une nouvelle société missionnaire après la conférence de Berlin. Elle perdit ainsi son indépendance. L'image du blanc gagna en influence. Le noir qui avait déjà pu exercer de hautes responsabilités dans l'Eglise avant la Conférence de Berlin, fut dès lors, ravalé au rang de simple comparse. Les relations entre les sociétés missionnaires occidentales et l'administration coloniale étaient cependant plus complexes qu'elles ne le paraissent à première vue. L'on ne peut d'emblée affirmer que les missionnaires occidentaux dans leur ensemble ont soutenu le colonialisme. Il est évident que certains d'entre eux ont soutenu sans réserve ni discernement leur administration. Il faut néanmoins aussi reconnaître que d'autres ont collaboré avec leur administration par nécessité. Certains par contre se sont fortement opposés à l'administration coloniale en prenant ouvertement position pour les populations locales. Il faut aussi souligner que la position des missionnaires dans le champ de mission n'était pas toujours celle de la direction de leur Mission restée au pays. Les deux principales méthodes utilisées par les sociétés missionnaires occidentales pour pénétrer et s'installer en Afrique occidentale sont la conversion des chefs et autres rois d'une part, et d'autre part, la création des écoles pour l'instruction des autochtones.

La conversion des chefs
L'implantation de l'Evangile en Afrique occidentale fut généralement présentée comme un combat entre la civilisation européenne et la culture africaine. Les chefs étant les représentants et défenseurs officiels de la culture, on pourrait supposer qu'ils ont été par principe contre l'évangélisation de leurs peuples. Ceci n'est cependant qu'une apparence, car en réalité, les chefs locaux ont été des partenaires de choix des missionnaires occidentaux. John Vernon TAYLOR a démontré dans son étude sur la croissance de l'Eglise au Buganda, combien le rôle des chefs traditionnels a été déterminant dans le processus d’implantation de l'Eglise dans cette zone. La rencontre entre la société traditionnelle et le Christianisme y est considérée comme le détonateur d'une réforme de la société traditionnelle, réforme qui apparemment n'est nullement imposée par les missionnaires occidentaux, mais plutôt souhaitée par une grande partie de la population. La naissance de l'Eglise n'est ainsi nullement considérée comme une contrainte extérieure, mais plutôt comme le libre choix des populations autochtones. Au Cameroun par exemple, l'implantation des Missions occidentales n'aurait pas pu se faire sans le concours actif des rois et autres chefs locaux. La Mission de Bâle par exemple, confrontée à l'opposition des Baptistes autochtones à Akwa ne doit son salut et la continuation de son oeuvre missionnaire au Cameroun que grâce à leur transfert au canton Bell !
Le rôle de l 'école
Rôle dans l'implantation de l'Eglise chrétienne en Afrique de l'Ouest. A travers le système scolaire, les enfants devaient être protégés, voire détournés de la "tradition païenne" de leurs parents. Après près de dix ans d'engagement au Cameroun par exemple, la Mission de Bâle n'avait toujours pas réussi à convaincre les adultes à se faire baptiser. Seuls les élèves se faisaient baptiser. Pour beaucoup d'élèves, cela faisait sûrement partie des obligations scolaires, d'autant plus que l'enseignement scolaire et la préparation au baptême allaient de pair et se faisaient dans la même salle. Il faut ici dire que la Mission de Bâle ne doit sa survie sur le champ missionnaire au Cameroun que grâce à son oeuvre scolaire ! A côté des élèves, les moniteurs ou catéchistes indigènes étaient des pièces maîtresses dans le processus d'évangélisation de populations africaines.  

Un moniteur ou catéchiste était un autochtone au service de la Mission, exerçant à la fois les fonctions d'enseignant et de prédicateur ! Ce n'est donc pas un hasard si, presque tous les anciens pasteurs au Cameroun par exemple ont d'abord été des moniteurs ou catéchistes par ailleurs appelés à jouer un rôle important dans l'expansion du Christianisme et la fondation des communautés ecclésiales. Les moniteurs autochtones qui devenaient pasteurs plus tard, constituaient la nouvelle élite africaine ayant combattu le guérisseur indigène dont ils prirent la place comme conseiller et bras droit du chef ou roi traditionnel. Plus que les missionnaires européens, ils se battaient contre leurs propres traditions qu'ils assimilaient au paganisme !

Mission et cultures locales

Parlant de l'attitude des missions occidentales vis-à-vis des cultures locales, Lamine SANNEH (Translating the mesage. The missionary impact on culture, Orbis Books, New York 1995) rapporte que la littérature ethnographique qui fait foi présente presque dans son ensemble l'Africain comme étant la victime de la rencontre avec les missionnaires, ce qui conduit par ricochet à l'hypothèse que les autochtones auraient ainsi perdu leur identité ou leur culture à la suite de cette rencontre. Que l'intervention de la mission ait influencé ou marqué la culture et la tradition locales reste indéniable. Mais, étant donné que la culture juive et la culture grecque sesont mélangées pour donner naissance à une nouvelle religion, à savoir le christianisme, on peut supposer que les Africains n'étaient pas seulement objets, mais aussi sujets du processus de leur propre évangélisation. A travers le processus de la traduction de la Bible, les missionnaires ont euxmêmes donné aux autochtones la possibilité, non seulement de se familiariser avec, mais surtout aussi d'appréhender et d'interpréter l'Evangile de façon autonome. En fin de compte l'on peut affirmer que dans le processus d'évangélisation, il n'y avait pas que les autochtones à être imprégnés et influencés par la culture européenne, les missionnaires l'étaient aussi par la culture locale. Les missionnaires qui étaient arrivés dans le champ missionnaire comme enseignants se révèlent être aussi des apprenants (ne serait-ce que de manière passive !). On peut expliquer ce processus par le concept de l'hybridité développé en littérature par Homi K. BHABHA (The location of culture, London, 1994). Pour décrire l'identité humaine, le concept d'hybridité de BHABHA suggère une révision des présupposés devant permettre de réfléchir audelà des dichotomies. Ce concept offre la possibilité de penser au-delà des frontières telles que : "the colonial and the colonized, the master and the slave; the citizen and the stranger". D'après BHABHA, l'on devrait, au lieu de tracer des limites nettes entre les catégories, rechercher plutôt comment ces dernières s'imbriquent, sachant que l'une renvoie toujours à l'autre tout en formant de nouvelles identités. L'histoire de l'Eglise en Afrique mérite par conséquent d'être relue avec un peu plus d'objectivité. Ce qui semblait jusqu'à présent être des évidences peut s'avérer inexact. Le défi de l'histoire des missions en Afrique de nos jours consiste, à présenter de façon équitable aussi bien l'apport des Missions et missionnaires occidentaux que la participation des autochtones à l'évangélisation de leur continent.

Par Rév. Dr Samuel Désiré JOHNSON