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Qu'est-ce qu le développement ?
   

Dr Gilbert Mboubou

 

 

Pour bien comprendre les rapports entre Eglises et développement, il convient de définir les contours de ce dernier : le développement est-il synonyme de croissance, de richesse et/ou d'amélioration des conditions matérielles et sociales des populations ? Réfère-t-il à la capacité de production ? Est-il un résultat ou un processus ? Approches de définitions.

Vous est-il arrivé d'entendre quelqu'un insulter un interlocuteur pauvre en le traitant de sous-développé ? Moi assez souvent. Et aujourd'hui, dans le discours comme dans les stratégies officiels, l'impératif de la lutte contre la pauvreté tend à remplacer l'impératif du développement. Le sous-développement est ainsi devenu un synonyme de pauvreté et le développement, celui de richesse. Il s'agit pourtant de réalités à ne pas confondre. Qu'est-ce donc que le développement ? Qu'est-ce que son contraire, le sous-développement ? Quelle logique, ou en termes plus scientifiques, quel paradigme est à la base de ces concepts ? Cet article s'efforcera de répondre à ces questions

I. Une nation est-elle pauvre parce qu'elle est sous-développée ou sous-développée
parce qu'elle est pauvre ?
 
La préposition " sous " du concept implique une comparaison. Sousdéveloppé signifie, moins développé. Moins développé que les pays du Nord dont la situation actuelle apparaît à tort sans doute comme le but que doivent atteindre les autres nations. Celles-ci sont donc considérées comme en retard par rapport à celles-là. Le comparatif peut se référer également au possible, à ce qu'on peut et doit devenir, mais que l'on n’est pas encore. Ce sens paraît meilleur, mais les deux écarts existent. Ecart par rapport aux plus développés, écart par rapport au possible, tel est en une première approche le sous-développement. Développement et sous-développement peuvent se comprendre en

comparant les pays du Nord dit développés, aux Pays du Sud dits sous-développés. Au premier regard, ce qui frappe le plus, c'est la différence de niveau économique. Mais cela suffit-il pour assimiler sous-développement et pauvreté ou développement et richesse ? Pour y voir plus clair, posons cette question : quelle est la cause et quel est l'effet ? Est-ce la pauvreté qui cause le sous-développement ou le sous-développement qui cause la pauvreté ? En premier lieu, les nations pauvres regorgent souvent des richesses naturelles dont les pays riches sont dépourvus. Une comparaison entre le Congo Démocratique et le Japon est très éclairante à cet égard. Si on ne regarde que les ressources naturelles, on est en droit de demander comment les 120 millions de Japonais peuvent vivre dans un territoire aussi étroit et aussi faiblement pourvu par la nature. A ne prendre en compte que les ressources naturelles on ne comprend pas comment un pays aussi riche, aussi étendu et aussi peu peuplé que le Congo reste pauvre. Un second fait montre que c'est le sous-développement qui cause la pauvreté et non l'inverse. Dans les pays dits développés, les 15 % de la population produisent assez d'aliments pour nourrir le reste et en exporter d'immenses quantités. Dans les pays pauvre les 85 % de la population qui se consacrent tous à l'agriculture ne parviennent pas à nourrir le pays. Enfin, les pays développés puisent dans les pays pauvres les ressources naturelles dont ils connaissent une cruelle pénurie.

Un Africain peut choquer ses compatriotes s'il relève que beaucoup de ressources naturelles comme le pétrole ou l'uranium ne seraient pas considérées comme des richesses, si les pays plus développés n'avaient pas développé des techniques pour les exploiter et les utiliser. Mais il faut le reconnaître si nous voulons savoir ce qu'est le développement et si nous voulons en sortir. Si nous voulons changer nous devons savoir ce que nous sommes et pourquoi nous sommes cela. Or les trois faits qui précèdent montrent sans aucune possibilité de contestation que les développés sont riches parce qu'ils savent mieux que les pauvres exploiter et transformer les ressources qui ne deviennent de richesses que parce qu'elles sont exploitées et transformées. Mais n'oublions jamais que les pauvres ont besoin de capitaux, parce que la capacité de production est une réalité qui a besoin de ce qu'elle a produit pour se reproduire et s'accroître. Le développement qui au premier regard n'était qu'une question de richesse devient ainsi une question de capacité de production. Etant donné une même terre, un pays sous développé peut en tirer bien moins de riz ou de maïs qu'un pays développé. C'est cela le sous développement. Etant donné une barre de métal, les pays développés peuvent la soumettre à des transformations qui la rendront bien plus coûteuse que ne le peuvent les pays sousdéveloppés. C'est donc parce que nous sommes sous développés que nous sommes pauvres et non parce que nous sommes pauvres que nous sommes sous-développés. Mais la définition du sous -développement par l'infériorité dans la capacité productrice soulève une autre question.

II. Pourquoi la capacité productive de certains pays est-elle
plus faible que celle d'autres nations ?

Certains diront que cette infériorité est la conséquence d'une infériorité raciale. En d'autres termes : certaines races produiraient mieux que d'autres, non parce qu'elles l'ont appris dans des circonstances plus favorables, mais parce qu'elles seraient dotées de capacités innées supérieures. Mais les biologistes des pays développés qui étudient les gènes par lesquels se transmettent les caractères héréditaires ne trouvent pas de différences notables entre les races. Seul 1 % des gènes des Noirs par exemples sont différents des gènes des Blancs d'après les récentes études du génome humain. D'autre part, les ancêtres des hommes qui peuplent les pays aujourd'hui développés ont été dans un lointain passé des hommes primitifs sachant à peine tailler leurs outils dans la pierre. Or si le développement s'expliquait par la race plutôt que par la culture et l'environnement, les pays développés auraient été développés depuis toujours. Autre remarque. Certains peuples, comme les Perses et les Grecs, qui ont atteint dans le passé un niveau élevé de développement, se sont laissé distancer par des peuples qu'ils qualifiaient autrefois de barbares. Enfin, placés dans de conditions favorables aux Etats- Unis par exemple les Noirs ont connu un niveau de développement supérieur à celui de leurs frères de race d'Afrique et cela, malgré l'esclavage et la ségrégation raciale. Beaucoup d'entre eux ont réalisé, dans tous les domaines, y compris la science, des oeuvres qui dépassent de très loin celles des Blancs moyens. Les Noirs d'Afrique commencent à réaliser de telles performances. Ce n'est donc pas l'infériorité raciale, mais l'apprentissage et l'environnement qui expliquent le sous-développement. Cette conclusion est importante parce que la croyance paralysante en l'infériorité de certaines ethnies et de certaines races existe bien chez les Noirs et n'est donc pas le monopole de la race blanche. Nombreux sont, je le sais, ceux qui objecteront que l'infériorité de la capacité productrice est le résultat de l'exploitation coloniale et néocoloniale. Je ne nie pas cette exploitation. Mais j'affirme qu'elle est une conséquence du sous-développement qui aggrave le sousdéveloppement, un effet rétroagissant sur sa cause et non la cause directe et unique du sous-développement. A ceux qui ne sont pas convaincus, je donne cette question à méditer. Pourquoi ce sont les Européens qui ont colonisé le reste du monde et non pas l'inverse ? Ma réponse à moi est la suivante : parce que les Européens étaient plus développés que le reste du monde. Une nation développée à l'époque de l'impérialisme comme le Japon a échappé à la colonisation. Elle a même vaincu en 1905 un pays européen : la Russie, et a tenté des aventures coloniales en Asie. A contrario, l'immense Chine elle-même était victime des convoitises impérialistes. L'histoire montre donc et nous le voyons bien que le sous-développement est la cause et non le résultat de l'oppression coloniale et néocoloniale, même s'il faut ajouter que l'oppression peut aggraver le sous-développement qui l'a rendu possible. Et si la domination s'explique par le sous-développement, alors, le développement n'est pas seulement un moyen d'obtenir des richesses matérielles ou humaines, mais la seule voie sûre de la libération. A présent, nous sommes à même de mieux comprendre le développement et la logique qui le sous-tend.

III. Le paradigme du développement

Puisque le critère du développement est la capacité productrice, et non la richesse, c'est l'homme qui est sous-développé et non les choses matérielles, parce que c'est en se développant que l'homme développe les richesses matérielles. La notion de développement comme celle de sous-développement repose sur un paradigme, qui au lieu de révolter les sous-développés, devrait les enthousiasmer. L'idée de développement comme celle de sous-développement implique une idée de progrès. Le progrès est la loi de la vie comme le montre la théorie de l'évolution. Rester statique, vivre dans un éternel présent est en contradiction avec la nature humaine qui est indéfiniment perfectible. Dans cette perspective, un passé, même glorieux n'a se sens que s'il contribue à bâtir l'avenir. L'idée de développement comme celle de sous-développement implique une idée de potentialité à réaliser. Cet enfant qui meurt de faim, est, selon le mot de Saint- Exupéry, un " Mozart assassiné ". Entouré, cultivé convenablement, il aurait pu être un génie de l'envergure de Mozart. Ces pays où les fléaux imposent un sombre pessimisme et font croire à l'infériorité raciale peuvent et doivent avoir un avenir brillant. S'ils sont sousdéveloppés par rapport aux autres, c'est que les autres montrent ce qu'ils peuvent devenir et dépasser. La comparaison indique un potentiel et un devoir être. Paradoxalement, le sous-développement implique l'idée d'égalité : égalité comme potentialité, égalité comme projet à réaliser. Derrière les apparences d'inégalité raciale que pourraient donner les disparités du niveau de développement, il y a une égalité génétique réelle. Ce que certaines races humaines ont appris et réalisé, les autres peuvent l'apprendre et le réaliser également. Développer pleinement notre potentiel humain, c'est donc là l'impératif du développement. Pour moi, c'est le plus noble et plus urgent des combats. C'est la fleur dont le fruit sera la libération. C'est la tenaille qui brisera les chaînes de l'asservissement, c'est la route semée d'escarpement qui mène au pays où le beurre et le miel coulent à flot. Mais une telle route quand on est alpiniste est déjà plus belle

Par Dr Gilbert Mboubou, Enseignant et chercheur indépendant