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DEVELOPPEMENT
LA CHEFFERIE INCONTOURNABLE

Qu'il soit impulsé à partir des forums culturels ou d'autres espaces à la base, le développement local a besoin, pour prendre racine, de la participation effective des chefferies traditionnelles dont le rôle dans la mobilisation des potentialités endogènes n'est plus à démontrer.
 
Flaubert DJATENG, Coordonnateur du Zenü Network

En ce moment où les notions de "développement " et de " décentralisation" fleurissent dans les discours officiels sans réellement signifier quelque chose pour le petit peuple, il est utile d'interroger ces concepts sous un angle culturel. Pour le faire, je partirai d'une petite anecdote : à l'occasion d'une cérémonie officielle convoquée par le gouverneur de la Province de l'Ouest du Cameroun, un chef traditionnel est arrivé bien après lui. Bien que confus par son retard, le chef a gardé son pas majestueux et s'est dirigé vers la place à lui réservée. A sa vue, des gens s'en doute originaires de son village, se sont levés pour lui manifester leur allégeance. Je venais de vivre une des contradictions entre la tradition et les exigences administratives. Pourtant, à y regarder de près, les chefferies traditionnelles peuvent féconder le développement local en ce sens qu'elles recèlent en leur sein des structures de concertation et de pouvoir, des lieux d'analyse et de création de modèles alternatifs de développement. Dans le cadre de Zenü Network (Réseau des associations de la société civile, Email : zenu.network@gmail.com), nous avons fait une étude en 2006 sur les modèles de gouvernance locale pouvant faciliter le processus de décentralisation au Cameroun. Cette étude montre que sous l'impulsion des chefs de villages, des comités de développement ont été créés dans certains villages et y ont remplacé l'Etat. L'école, le centre de santé, le pont, le puits d'eau potable, les maîtres d'école, les infirmiers du centre de santé, le reprofilage des routes sont tous financés à travers ces comités. Instruments de valorisation de la solidarité entre les villes et les campagnes ils facilitent les flux financiers entre les élites et les populations et leur permettent d'avoir accès aux services de base (eau, éducation, santé, communication, etc.). Comment expliquer qu'une telle expérience n'ait pas été prise en compte par les législateurs Camerounais ? C'est vrai que certains comités de développement ont de graves problèmes, mais est-ce pour autant qu'il faille rejeter ces instances ancrées dans notre culture et copier une culture extérieure que nous assimilons difficilement ?

Développement humain
L'Afrique en général et le Cameroun en particulier devraient replacer la personne avec ses droits au centre du développement. Parmi ces droits, il y a le respect de la culture des uns et des autres. Notre diversité culturelle est une richesse, à condition de faire d'elle un instrument de développement et un connecteur de capacités. Parler de la décentralisation, c'est transférer les pouvoirs et les moyens vers la périphérie pour plus d'efficacité et d'efficience. Comment peut-on réussir un tel processus sans prendre en compte les mécanismes de gouvernance locale existants ? " Une bonne gouvernance constitue peut-être le facteur le plus important pour éradiquer la pauvreté et favoriser le développement ", déclarait Kofi Annan, le Secrétaire général de l'ONU. La qualité de la gouvernance est présentée par les Nations Unies comme le fondement du développement humain. Or, le développement humain est plus qu'une croissance économique. Il intègre les phénomènes sociaux et les facteurs culturels.

Prendre en compte les potentialités locales
Les textes de la décentralisation transfèrent l'animation du développement local aux communes. Tous les secteurs sont concernés, mais, les mêmes textes ne donnent pas de directives sur la collaboration avec les autorités locales, ni sur la prise en compte des potentialités locales dans les mécanismes de prise de décisions. Nos villages recèlent de nombreuses ressources utiles dans les processus de décentralisation et de développement. Pour illustration, voici quelques exemples: - Les festivals culturels : Les festivals culturels à l'instar du Ngouon dans le département du Noun sont des forums d'articulation des questions de développement local comme la santé publique, l'environnement, la sécurité foncière locale et l'esprit d'entreprise. - Les processus locaux de régulation et de canalisation des passions. Le respect, les processus de socialisation, la canalisation des passions dans les rituels (deuil, funérailles, religion) le fonctionnement des chefferies avec leurs mécanismes de régulation et leurs instruments de gouvernance sont autant de valeurs qui pourraient être examinées en relation avec les enjeux de la décentralisation. Ces valeurs pourraient être utiles pour faire face aux fléaux comme la corruption et le non respect du bien public. Par exemple, le masque était utilisé avant pour protéger ceux qui participaient à la gestion du village, les membres des sociétés secrètes. Ainsi on évitait que ces derniers subissent des pressions ou pratiquent le clientélisme et il y avait moins de corruption. - La solidarité. L'individualisme devient progressivement la norme au point où la souffrance de l'autre ne suscite plus de compassion. Or, nos communautés ont résisté aux multiples fléaux en s'appuyant sur la solidarité réelle entre les personnes et entre les communautés villageoises - Le consensus. Une pratique qui permettait de faire valoir toutes les sensibilités lors de la prise de décision. On demandait alors à des " sages " de se retirer, de discuter et de revenir avec une proposition que tout le monde acceptait. On évitait les déchirements et les décisions contre productives. - La justice des fins. A la justice des tribunaux qui est une justice des causes, les dignitaires traditionnels s'attachent à une justice des fins, celle qui a pour objectif premier de mettre un terme à une perturbation sociale et non à " aliéner " des individus. Toutes ces ressources sont encore disponibles dans nos chefferies. Il nous suffit de les exploiter pour honorer ces institutions qui ont su résister aux aléas divers. Ainsi que le reconnaît le Chef Bamendjo du département des Bamboutos " Si la colonisation n'a pas tué les chefferies, si la démocratie n'y a pas réussi, alors les chefferies ont encore un travail à faire pour ce pays ".