A ce jour, chefferies et communes
voisinent,sans heurt
perceptible, sur un territoire
placé sous l'autorité d'un Etat central
de l'administration duquel les premières
sont, statutairement, les auxiliaires
généralement issus de dynasties
locales, et les secondes, les collaborateurs
locaux, par principe élus,
issus du suffrage de citoyens locaux.
Entre les premières et les secondes, la
différence, voire l'opposition, est telle
que si un chef traditionnel en poste
peut solliciter les suffrages des
citoyens locaux pour accéder à la gestion
de leur mairie, un citoyen local,
même élu maire, ne peut prétendre
accéder à la gestion de la charge de
chef traditionnel que si la tradition
dynastique le permet. Ainsi, chefferies
et communes, loin de différer seulement,
s'opposent-elles même sur la
question de la dévolution du pouvoir :
les chefferies obéissent au droit du
sang en vertu duquel la naissance suffit
à conférer l'autorité ; on devient
chef traditionnel parce que né de ; en
revanche, placées sous l'égide du droit
positif, les communes obéissent aux
lois écrites ; on devient conseiller
municipal ou maire parce que élu de.
Des mots à la question de fond
Dès lors, se demander ce qu'il
adviendrait si les chefferies étaient
transformées en communes c'est se
disposer à bien voir que, le cas
échéant, l'on ne débaptiserait pas simplement
des institutions dont l'essentiel
du contenu humain, démographique,
le principal des règles de
fonctionnement, du champ des compétences
se trouverait préservé par
delà leur dénomination nouvelle. Audelà
de l'appellation neuve s'opérerait
une modification substantielle, qualitative,
mettant à nu les dissemblances,
voire les oppositions antagoniques à
présent en veilleuse entre nos deux
items : chefferies et communes ne
répondent pas à un identique besoin :
même quand elles ont pu, au cours de
l'histoire pratique, faire figure d'Etat,
les chefferies sont, depuis l'intrusion
colonialiste, et à ce jour encore, malgré
nos indépendances , souvent postiches
d'ailleurs, des courroies de
transmission entre l'administration
domiciliée en ville et les populations,
en campagne ; au vrai, les chefferies
s'adressent à des administrés, non pas
localement typés, mais bel et bien claniquement,
tribalement, ethniquement
définis, vers lesquels elles relaient les
ordres des administrateurs, les prescriptions
des pouvoirs publics vers
lesquels elles font remonter les impôts
et le renseignement constitué sur la foi
de la délation le plus souvent . Les
communes, en revanche, sans être
déliées de toute dépendance par rapport
à l'Etat central, obéissent au souci
de rapprocher la chose publique des
hommes au sens générique du terme,
sans acception d'origine ni d'appartenance.
Pour le dire autrement, les
chefferies participent du processus de
déconcentration du pouvoir central, en
ce sens que ce n'est pas localement,
mais de la capitale, de la ville, bref
d'en haut qu'il est décidé de la nature,
des modalités, de l'importance, de la
signification et de la valeur du rôle des
chef traditionnelauprès des administrés
locaux et tribaux ; tandis que les
mairies sont partie prenante au procès
de décentralisation du pouvoir central,
du moment que les habitants des localités,
sans nulle acception,choisissent,
en leur propre sein, leurs dirigeants
envoyés dans les conseils municipaux,
et désormais investis du statut d'interlocuteurs
de l'exécutif.
La perspective de la transformation
des chefferies en communes
pose ainsi deux questions de fond à
tout le moins. D'abord, celle de la
polyarchie, c'est-à-dire celle de la
capacité, pour les hommes, de choisir
eux-mêmes , leurs dirigeants, en vertu
des qualités de ceux-ci, certes, des
projets qu'ils forment certes encore,
mais aussi et surtout de lois établies au
terme de débats publics et libres, d'un
commun accord . Vient ensuite la
question de l'efficacité des institutions
et instances diverses d'administration
et de gestion de la chose publique. La
question de la polyarchie recoupe
celle de la participation des gouvernés/
administrés à la politique, c'est-àdire
à l'exercice du pouvoir, sous les
espèces de l'administration et de la
gestion de leur existence quotidienne.
La question de l'efficacité dispose à
interroger en direction des structures
pour déterminer laquelle serait le plus
propice, justement à cette participation
populaire à la politique.
On peut donc dire que par
delà la bataille des mots
(chefferies/communes) , la question
de fond est de savoir quelle institution,
quelle structure permet au mieux l'expression du suffrage populaire, et
laquelle l'étouffe. Mais pourquoi, dirat-
on sans doute, l'expression de la
volonté des peuples et non pas le
relais des ordres des gouvernants vers
les gouvernés ? Le procédé qui fait
des peuples de simples exécutants des
ordres de leurs gouvernants sur le
choix desquels ils n'ont guère d'influence
a surabondamment montré ses
limites que seuls des intérêts aveugles
empêchent de percevoir : la permanence
et l'expansion du sous-développement
de nos pays en sont, à l'évidence,
tributaires, le sous-développement
reposant essentiellement sur la
perte de la liberté, et le procédé en
débat dépouillant les peuples de leur
libre-arbitre. Aussi peut-on s'autoriser
de ce fiasco retentissant pour explorer
franchement un chemin tout autre :
celui en vertu duquel les peuples s'érigeraient
eux-mêmes en un centre de
souveraineté et de décision. Or celuilà
s'initie dans la polyarchie, c'est-àdire
le droit de se donner à soi-même
les dirigeants de son propre choix
conscient et libre, en vertu certes de
leurs mérites et qualités intrinsèques,
de leurs projets, mais aussi et surtout
de lois communément formulées et
arrêtées. De telles lois constituent la
figure de ce qu'on appelle la démocratie,
laquelle désigne le pouvoir fondé,
non pas sur la force, mais sur le droit,
oeuvre d'une majorité, non pas d'origine
(clan, tribu, ethnie) mais d'opinion,
sans préjudice, pour la minorité
consécutive de s'organiser et de s'exprimer
en toute liberté, contribuant de
la sorte à l'extension du champ des
libertés, et à la transformation/modification
éventuelle et prochaine de
l'opinion générale.
Communes contre chefferies (d'opérette ?)
De ce qui précède, il est permis
de déduire que les chefferies brident
la participation des masses à la
politique, et que cette participation se
décuplerait avantageusement après la
substitution des communes aux chefferies.
Mais d'où vient-il qu'au lieu de
se rendre à cette évidence, et de s'en
autoriser pour entamer l'abrogation et
la transformation des chefferies, l'on
assiste, au contraire à leur prolifération
? Prenons bien garde que la
volonté politique de l'exécutif n'est
pas seule en cause, loin s'en faut, si
même elle est indiscutablement décisive,
déterminante : après tout,
l'exemple d'un Sékou Touré faisant
table rase des chefferies traditionnelles
n'a pas suscité d'émule, et loin
de faire école, il a même fini par tourner
court ! Ce n'est pas par hasard : à
la base des chefferies se trouvent des
structures socio-économiques précapitalistes
telles les féodalités, ethnies,
tribus et clans dont les chefferies sont
ainsi les superstructures juridicoadministratives
et politico-idéologiques.
C'est la difficultueuse liquidation
de cette base économique qui
fournit l'humus dans lequel les superstructures
féodales plongent à pleines
racines. Or, ces superstructures, en
raison de leur caractère non et même
anti-démocratique, sont propices au
maintien et à la reproduction de la
base économique favorable à l'exploitation
et à l'oppression des travailleurs
nationaux. On s'explique ainsi que le
colonialisme, pourtant féru de destructions
tous azimuts, ait soigneusement
épargné les chefferies, du moins
celles qui ne lui ont pas opposé de
résistance insurmontable, se préoccupant
simplement de les émasculer et
de se les asservir, les muant en ses
auxiliaires et vassaux. C'est cette politique
qui s'est poursuivie au-delà du
colonialisme. De sorte qu'on peut dire
que si, comme l'établit Christian P
Potholm (La Politique africaine :
Théories et Pratiques, Nouveaux horizons,
Economica, 1981, p 141), les
ingérences extérieures ont déterminé
nos séparatismes, et si l'ethnicisation
des compétitions électorales est initialement
l'oeuvre du colonialisme avide
de perpétuer son pouvoir (ibid p 140),
la participation de la population à la
politique est bien plus faible encore
après l'indépendance, qu'avant. (ibid p
143 ).
Certes, derrière la dissolution
des chefferies se profile celle de ce
que d'aucuns n'hésitent pas à tenir
pour l'âme même des peuples : ces
particularismes dont le caractère inoffensif
leur a valu de survivre au passage
du rouleau compresseur colonialiste.
Sans en nier l'originalité, le
charme même ni surtout la valeur économique
qu'une habile exploitation
touristique pourrait en retirer, je dis
que ce sont ces traits qui, au passage,
nous font porter un regard exotique
sur nous-mêmes, font croire que les
chefferies seraient les gardiennes de
nos traditions ancestrales, au moment
où l'assaut colonialiste d'abord, puis
néocolonial les ont complètement
dépouillées de leur essence : elles ne
sont pas au départ, prenons-y garde,
des espèces de musées et de gardiennes
de la culture, mais bien des
Etats disposant de compétences politiques,
économiques, militaires, diplomatiques
culturelles aussi évidemment.
Ce sont précisément ces Etats
qu'elles ne sont plus, qu'elles ont,
depuis longtemps, cessé d'être. De
sorte que leur concéder ou reconnaître
un rôle socio-culturel prépondérant ou
même essentiel est désormais un pisaller
dont on s'accommode à bon
compte.
Mais il faut bien s'aviser de ce
que les chefferies n'en sont pas moins
instrumentalisées, par le pouvoir exécutif,
à l'évidence, et même par ce
qu'on appelle les " élites ", association
hétérogène de couches des diverses
fractions de la bourgeoisie qui, jouant
de son entregent et de ses moyens
financiers, se positionne avantageusement,
aussi bien auprès de l'Etat central
que des chefferies et des populations
locales. Ce qui ne fait que poser
 |
|
à nouveau notre problème initial,
celui de la polyarchie et donc de la
participation délibérée et souveraine
des masses populaires à la
politique.
En conclusion, j'aimerais
pouvoir dire avec Maurice Kamto
que s'il n'y a pas de société sans
pouvoir, tous les pouvoirs ne sont
pas coercitifs ; que la présence d'un
chef signifie l'existence d'un pouvoir
politique " distinct du corps
social " ; que le droit lui -_même
est une " production de la société "; à nouveau notre problème initial,
celui de la polyarchie et donc de la
participation délibérée et souveraine
des masses populaires à la
politique. |
En conclusion, j'aimerais
pouvoir dire avec Maurice Kamto
que s'il n'y a pas de société sans
pouvoir, tous les pouvoirs ne sont
pas coercitifs ; que la présence d'un
chef signifie l'existence d'un pouvoir
politique " distinct du corps
social " ; que le droit lui -_même
est une " production de la société ";
qu'en Afrique précoloniale, le
sacré fonde le pouvoir , lequel produit
le droit qui, en retour le limite;
de sorte que l'extrême personnalisation
du pouvoir dont certains
s'échinent à chercher les racines
dans nos traditions, ne nous vient
précisément pas de nos traditions, (
Maurice Kamto, Pouvoir et Droit
en Afrique noire : Essai sur les
Fondements du Constitutionnalisme
dans les Etats d'Afrique noire francophone,
Librairie générale de
droit et de jurisprudence, 1987,
pp23-61) mais des contrefaçons
diverses qui nous en sont offertes à
profusion, hier par le colonialisme,
aujourd'hui par ses héritiers politico-
idéologiques, les uns et les
autres, adeptes à tous crins des
chefferies vassalisées, politiquement
à genoux, et comme telles,
inintéressantes pour les luttes
diverses des peuples contre l'exploitation
économique, la domination
politico-idéologique, l'oppression
culturelle, la " répression
monétaire ",selon l'expression du
regretté Tchundjang Pouémi, éminent
économiste et homme de culture
d'orientation social-démocrate,
et néanmoins penseur et
homme de progrès.(
Monnaie,Servitude et Liberté : la
répression monétaire de l'Afrique, Ed J A 1969).