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ET SI LES CHEFFERIES ETAIENT TRANSFORMEES
EN COMMUNES ?

Une certaine opinion voudrait que les chefferies traditionnelles soient remplacées par les communes. Quels seraient les enjeux d'une telle transformation ?
 
Guillaume-Henri NGNEPI, Philosophe

A ce jour, chefferies et communes voisinent,sans heurt perceptible, sur un territoire placé sous l'autorité d'un Etat central de l'administration duquel les premières sont, statutairement, les auxiliaires généralement issus de dynasties locales, et les secondes, les collaborateurs locaux, par principe élus, issus du suffrage de citoyens locaux. Entre les premières et les secondes, la différence, voire l'opposition, est telle que si un chef traditionnel en poste peut solliciter les suffrages des citoyens locaux pour accéder à la gestion de leur mairie, un citoyen local, même élu maire, ne peut prétendre accéder à la gestion de la charge de chef traditionnel que si la tradition dynastique le permet. Ainsi, chefferies et communes, loin de différer seulement, s'opposent-elles même sur la question de la dévolution du pouvoir : les chefferies obéissent au droit du sang en vertu duquel la naissance suffit à conférer l'autorité ; on devient chef traditionnel parce que né de ; en revanche, placées sous l'égide du droit positif, les communes obéissent aux lois écrites ; on devient conseiller municipal ou maire parce que élu de.

Des mots à la question de fond
Dès lors, se demander ce qu'il adviendrait si les chefferies étaient transformées en communes c'est se disposer à bien voir que, le cas échéant, l'on ne débaptiserait pas simplement des institutions dont l'essentiel du contenu humain, démographique, le principal des règles de fonctionnement, du champ des compétences se trouverait préservé par delà leur dénomination nouvelle. Audelà de l'appellation neuve s'opérerait une modification substantielle, qualitative, mettant à nu les dissemblances, voire les oppositions antagoniques à présent en veilleuse entre nos deux items : chefferies et communes ne répondent pas à un identique besoin : même quand elles ont pu, au cours de l'histoire pratique, faire figure d'Etat, les chefferies sont, depuis l'intrusion colonialiste, et à ce jour encore, malgré nos indépendances , souvent postiches d'ailleurs, des courroies de transmission entre l'administration domiciliée en ville et les populations, en campagne ; au vrai, les chefferies s'adressent à des administrés, non pas localement typés, mais bel et bien claniquement, tribalement, ethniquement définis, vers lesquels elles relaient les ordres des administrateurs, les prescriptions des pouvoirs publics vers lesquels elles font remonter les impôts et le renseignement constitué sur la foi de la délation le plus souvent . Les communes, en revanche, sans être déliées de toute dépendance par rapport à l'Etat central, obéissent au souci de rapprocher la chose publique des hommes au sens générique du terme, sans acception d'origine ni d'appartenance. Pour le dire autrement, les chefferies participent du processus de déconcentration du pouvoir central, en ce sens que ce n'est pas localement, mais de la capitale, de la ville, bref d'en haut qu'il est décidé de la nature, des modalités, de l'importance, de la signification et de la valeur du rôle des chef traditionnelauprès des administrés locaux et tribaux ; tandis que les mairies sont partie prenante au procès de décentralisation du pouvoir central, du moment que les habitants des localités, sans nulle acception,choisissent, en leur propre sein, leurs dirigeants envoyés dans les conseils municipaux, et désormais investis du statut d'interlocuteurs de l'exécutif. La perspective de la transformation des chefferies en communes pose ainsi deux questions de fond à tout le moins. D'abord, celle de la polyarchie, c'est-à-dire celle de la capacité, pour les hommes, de choisir eux-mêmes , leurs dirigeants, en vertu des qualités de ceux-ci, certes, des projets qu'ils forment certes encore, mais aussi et surtout de lois établies au terme de débats publics et libres, d'un commun accord . Vient ensuite la question de l'efficacité des institutions et instances diverses d'administration et de gestion de la chose publique. La question de la polyarchie recoupe celle de la participation des gouvernés/ administrés à la politique, c'est-àdire à l'exercice du pouvoir, sous les espèces de l'administration et de la gestion de leur existence quotidienne. La question de l'efficacité dispose à interroger en direction des structures pour déterminer laquelle serait le plus propice, justement à cette participation populaire à la politique. On peut donc dire que par delà la bataille des mots (chefferies/communes) , la question de fond est de savoir quelle institution, quelle structure permet au mieux l'expression du suffrage populaire, et laquelle l'étouffe. Mais pourquoi, dirat- on sans doute, l'expression de la volonté des peuples et non pas le relais des ordres des gouvernants vers les gouvernés ? Le procédé qui fait des peuples de simples exécutants des ordres de leurs gouvernants sur le choix desquels ils n'ont guère d'influence a surabondamment montré ses limites que seuls des intérêts aveugles empêchent de percevoir : la permanence et l'expansion du sous-développement de nos pays en sont, à l'évidence, tributaires, le sous-développement reposant essentiellement sur la perte de la liberté, et le procédé en débat dépouillant les peuples de leur libre-arbitre. Aussi peut-on s'autoriser de ce fiasco retentissant pour explorer franchement un chemin tout autre : celui en vertu duquel les peuples s'érigeraient eux-mêmes en un centre de souveraineté et de décision. Or celuilà s'initie dans la polyarchie, c'est-àdire le droit de se donner à soi-même les dirigeants de son propre choix conscient et libre, en vertu certes de leurs mérites et qualités intrinsèques, de leurs projets, mais aussi et surtout de lois communément formulées et arrêtées. De telles lois constituent la figure de ce qu'on appelle la démocratie, laquelle désigne le pouvoir fondé, non pas sur la force, mais sur le droit, oeuvre d'une majorité, non pas d'origine (clan, tribu, ethnie) mais d'opinion, sans préjudice, pour la minorité consécutive de s'organiser et de s'exprimer en toute liberté, contribuant de la sorte à l'extension du champ des libertés, et à la transformation/modification éventuelle et prochaine de l'opinion générale.

Communes contre chefferies (d'opérette ?)
De ce qui précède, il est permis de déduire que les chefferies brident la participation des masses à la politique, et que cette participation se décuplerait avantageusement après la substitution des communes aux chefferies. Mais d'où vient-il qu'au lieu de se rendre à cette évidence, et de s'en autoriser pour entamer l'abrogation et la transformation des chefferies, l'on assiste, au contraire à leur prolifération ? Prenons bien garde que la volonté politique de l'exécutif n'est pas seule en cause, loin s'en faut, si même elle est indiscutablement décisive, déterminante : après tout, l'exemple d'un Sékou Touré faisant table rase des chefferies traditionnelles n'a pas suscité d'émule, et loin de faire école, il a même fini par tourner court ! Ce n'est pas par hasard : à la base des chefferies se trouvent des structures socio-économiques précapitalistes telles les féodalités, ethnies, tribus et clans dont les chefferies sont ainsi les superstructures juridicoadministratives et politico-idéologiques. C'est la difficultueuse liquidation de cette base économique qui fournit l'humus dans lequel les superstructures féodales plongent à pleines racines. Or, ces superstructures, en raison de leur caractère non et même anti-démocratique, sont propices au maintien et à la reproduction de la base économique favorable à l'exploitation et à l'oppression des travailleurs nationaux. On s'explique ainsi que le colonialisme, pourtant féru de destructions tous azimuts, ait soigneusement épargné les chefferies, du moins celles qui ne lui ont pas opposé de résistance insurmontable, se préoccupant simplement de les émasculer et de se les asservir, les muant en ses auxiliaires et vassaux. C'est cette politique qui s'est poursuivie au-delà du colonialisme. De sorte qu'on peut dire que si, comme l'établit Christian P Potholm (La Politique africaine : Théories et Pratiques, Nouveaux horizons, Economica, 1981, p 141), les ingérences extérieures ont déterminé nos séparatismes, et si l'ethnicisation des compétitions électorales est initialement l'oeuvre du colonialisme avide de perpétuer son pouvoir (ibid p 140), la participation de la population à la politique est bien plus faible encore après l'indépendance, qu'avant. (ibid p 143 ). Certes, derrière la dissolution des chefferies se profile celle de ce que d'aucuns n'hésitent pas à tenir pour l'âme même des peuples : ces particularismes dont le caractère inoffensif leur a valu de survivre au passage du rouleau compresseur colonialiste. Sans en nier l'originalité, le charme même ni surtout la valeur économique qu'une habile exploitation touristique pourrait en retirer, je dis que ce sont ces traits qui, au passage, nous font porter un regard exotique sur nous-mêmes, font croire que les chefferies seraient les gardiennes de nos traditions ancestrales, au moment où l'assaut colonialiste d'abord, puis néocolonial les ont complètement dépouillées de leur essence : elles ne sont pas au départ, prenons-y garde, des espèces de musées et de gardiennes de la culture, mais bien des Etats disposant de compétences politiques, économiques, militaires, diplomatiques culturelles aussi évidemment. Ce sont précisément ces Etats qu'elles ne sont plus, qu'elles ont, depuis longtemps, cessé d'être. De sorte que leur concéder ou reconnaître un rôle socio-culturel prépondérant ou même essentiel est désormais un pisaller dont on s'accommode à bon compte. Mais il faut bien s'aviser de ce que les chefferies n'en sont pas moins instrumentalisées, par le pouvoir exécutif, à l'évidence, et même par ce qu'on appelle les " élites ", association hétérogène de couches des diverses fractions de la bourgeoisie qui, jouant de son entregent et de ses moyens financiers, se positionne avantageusement, aussi bien auprès de l'Etat central que des chefferies et des populations locales. Ce qui ne fait que poser

  à nouveau notre problème initial, celui de la polyarchie et donc de la participation délibérée et souveraine des masses populaires à la politique. En conclusion, j'aimerais pouvoir dire avec Maurice Kamto que s'il n'y a pas de société sans pouvoir, tous les pouvoirs ne sont pas coercitifs ; que la présence d'un chef signifie l'existence d'un pouvoir politique " distinct du corps social " ; que le droit lui -_même est une " production de la société "; à nouveau notre problème initial, celui de la polyarchie et donc de la participation délibérée et souveraine des masses populaires à la politique.
En conclusion, j'aimerais pouvoir dire avec Maurice Kamto que s'il n'y a pas de société sans pouvoir, tous les pouvoirs ne sont pas coercitifs ; que la présence d'un chef signifie l'existence d'un pouvoir politique " distinct du corps social " ; que le droit lui -_même est une " production de la société "; qu'en Afrique précoloniale, le sacré fonde le pouvoir , lequel produit le droit qui, en retour le limite; de sorte que l'extrême personnalisation du pouvoir dont certains s'échinent à chercher les racines dans nos traditions, ne nous vient précisément pas de nos traditions, ( Maurice Kamto, Pouvoir et Droit en Afrique noire : Essai sur les Fondements du Constitutionnalisme dans les Etats d'Afrique noire francophone, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1987, pp23-61) mais des contrefaçons diverses qui nous en sont offertes à profusion, hier par le colonialisme, aujourd'hui par ses héritiers politico- idéologiques, les uns et les autres, adeptes à tous crins des chefferies vassalisées, politiquement à genoux, et comme telles, inintéressantes pour les luttes diverses des peuples contre l'exploitation économique, la domination politico-idéologique, l'oppression culturelle, la " répression monétaire ",selon l'expression du regretté Tchundjang Pouémi, éminent économiste et homme de culture d'orientation social-démocrate, et néanmoins penseur et homme de progrès.( Monnaie,Servitude et Liberté : la répression monétaire de l'Afrique, Ed J A 1969).