Découvrez chaque semestre des analyses, des interviews, des enquêtes et des reportages sur les grands problèmes de notre société.
 
 
 
 
 
 
 

PLAIDOYER POUR
LA CHEFFERIE TRADITIONNELLE

Malgré les maux dont on l'accable, la chefferie traditionnelle ne mérite pas le bûcher. Elle a encore beaucoup à offrir. Voici pourquoi.
 
Hon. E. FOPOUSSI FOTSO

Identifiée par les colons dès leur arrivée comme le principal centre de contre pouvoir à leur hégémonie, la chefferie traditionnelle a été tout le long de la colonisation systématiquement combattue. Finalement, à défaut d'être purement et simplement supprimée, elle a été relayée à partir de 1923 au rang de simple auxiliaire de l'administration.

Image ternie
A ce titre, malmenée au gré des intérêts politiques et géostratégiques du colonisateur, livrée aux caprices d'une administration d'oppression et de prédation, la chefferie traditionnelle a abordé la grande effervescence de l'après deuxième guerre mondiale pour l'affirmation de la personnalité des peuples opprimés, globalement du mauvais côté, à savoir celui du pouvoir colonial et a de ce fait vu son image particulièrement ternie. Elle s'est tout naturellement trouvée dans la ligne de mire du nationalisme naissant, identifiée comme l'un des principaux freins à l'émancipation du peuple tant espérée et combattue comme tel. De l'indépendance à nos jours, cette situation d'assujettissement au pouvoir politique a continué, alimentant une grande controverse sur sa problématique. Aux radicaux comme Patrice Kayo et Marcien Towa (Pr. Marcien Towa, in journal Mutations n°1664 du 6 juin 2006) qui, inspirés par l'audace de l'ancien président guinéen Ahmed Sékou Touré qui de 1958 à 1984 a supprimé la chefferie traditionnelle dans son pays, prônent l'effacement de l'institution, certains comme Charly Gabriel Mbock (Charly Gabriel Mbock, Le Défi Libéral, ed. Karthala, Paris 1990) la qualifient de " camerouniaiseries " qui concourt à l'affermissement du tribalisme tandis qu'un certain nombre imputent aux chef traditionnelle grand retard que connaissent la démocratie et le développement dans un certain nombre de régions de notre pays. A l'appui, tous évoquent l'obsolescence de l'institution dans une Afrique en quête de modernité, son anachronisme vis-à-vis des institutions républicaines, sa contribution à l'expansion du tribalisme, son inféodation aux autorités administratives et politiques en particulier au parti au pouvoir etc. Et ce n'est pas le comportement de certains chefs qui, incapables de résister aux tentations de l'argent et aux délices du pouvoir, bafouent quotidiennement et les traditions qu'ils sont sensés incarner et l'honneur ainsi que la dignité qui s'attachent à leurs fonctions, qui est fait pour arranger les choses. D'où une désagrégation progressive de l'adhésion de l'intelligentsia à son concept, surtout sa frange jeune. Dans un mouvement contraire, généralement par opportunisme à la recherche des raccourcis politiques ou nobiliaires ou dans un simple mouvement de repli identitaire pour se venger des déboires subis ailleurs suite à la logique des quotas tribaux, la bourgeoisie d'affaires et politico- administrative se rue vers les institutions traditionnelles. A coup de trafics d'influence et de corruption, c'est chaque homme d'affaires et autre haut fonctionnaire, homme politique en voie de déclin qui cherche à tout prix à rebondir au village en s'emparant d'un siège cheffal ou à s'en faire tailler à sa mesure par un sous-préfet du coin. Les exemples sont légion. Et le peuple dans tout cela? Il se sent très peu concerné par toutes ces spéculations des gens "d'en haut " qui sont loin de ses préoccupations quotidiennes. Que ce soit dans les villes ou dans les villages, une bonne majorité, surtout dans les provinces du Grand-Nord et du Grand-Ouest, un tout petit peu dans le Littoral, le Centre, le Sud et l'Est, vit encore sous l'emprise morale, spirituelle et politique des chefferies traditionnelles, malgré la farouche concurrence d'une administration d'Etat aux pouvoirs exorbitants. Comment expliquer cela? Tout simplement parce que malgré plus de cent ans d'une volonté systématique d'émasculation et d'acculturation, une bonne majorité de la population camerounaise reste fondamentalement attachée à ses traditions et coutumes dont la chefferie constitue le creuset et le chef le gardien. Et devant le balbutiement du processus démocratique qui se traduit par conséquent par une lente progression des moeurs démocratiques dans le choix des représentants du peuple, ce lien presque congénital confère à l'institution une autorité incontestable et un indéniable pouvoir d'influence sur la population et fait des chefs son interlocuteur privilégié auprès des pouvoirs publics.

Résistance à l'usure du temps
Qu'est-ce qui justifie cette résistance à l'usure du temps, à l'assaut du rouleau compresseur de la colonisation et aux ambitions totalitaires des pouvoirs post coloniaux ? La réponse est simple. Loin d'être anachronique comme beaucoup le croient, la chefferie traditionnelle par la solidité de ses fondements philosophiques et institutionnels, sa proximité avec le peuple, son fonctionnement globalement en conformité avec les principes élémentaires de la démocratie, constitue jusqu'ici l'un des rares pôles de résistance des valeurs civilisationnelles africaines aux prétentions hégémoniques de l'Occident telles que le colonisateur et ses suppôts contemporains essaient de nous imposer. (E. Fopoussi Fotso, Le Tribalisme est-il une fatalité en Afrique ? Le cas du Cameroun, ed. Price-Patterson Ltée, Montréal 2001). Bien que longtemps enfermée par ces derniers dans des carcans conceptuels du genre " tradition " " et coutume " comme si ces mots étaient exclusifs à l'Afrique, la chefferie traditionnelle par cette résistance héroïque démontre son enracinement dans l'âme africaine, sa capacité à marquer durablement l'homme, en lui imprimant sa spécificité et en modulant sa vision de la gouvernance des hommes. Appréhendée sous un angle purement institutionnel, la chefferie traditionnelle apparaît en fin de compte comme l'expression par excellence de la vision africaine d'un pouvoir que l'on qualifie en Occident de démocratique, parce qu'elle combine harmonieusement la sacralisation de l'autorité et la recherche permanente de la légitimation populaire. A cet effet, elle associe fondamentalement les populations à l'exercice du pouvoir, ce qui, à posteriori, explique leur attachement actuel. Ce qui est loin d'être le cas du pouvoir politique soit disant moderne marqué depuis l'indépendance par le sceau de l'illégitimité.

Mécanismes de contre pouvoir
Ainsi, saisie dans sa dimension originelle, la chefferie traditionnelle dans toutes les composantes sociologiques, y comprise l'ère béti, n'en déplaise au Pr Marcien Towa qui conteste leur existence, présente des mécanismes de contre pouvoir et d'ascension sociale accessibles à tous, quelles que soient les origines sociales. Elle consacre ainsi la possibilité à tout moment de contrôler autant que de sanctionner l'autorité du chef. Dans la sphère grassfields, c'est le rôle qui revient aux structures comme le " conseil des neuf ", l'institution du Fam ou les différentes confréries qui
 

fonctionnent comme de véritables partis politiques en démocratie pluraliste. A titre de comparaison, la chefferie traditionnelle s'apparente aux monarchies constitutionnelles de l'Occident et sont loin des caricatures autoritaires dont on les affuble généralement. Quant à sa cohabitation avec les institutions républicaines, elle ne pose aucun problème si chaque chose est à sa place. Dans une société plurielle comme le Cameroun, la chefferie traditionnelle en conservant sa vocation essentiellement culturelle, a un rôle fondamental à jouer dans la conservation des arts et cultures sans aucunement gêner le fonctionnement du pouvoir central même s'il reste jacobin. A ce titre, elle mérite d'être soutenue par les pouvoirs publics autant que les autres structures de souveraineté. La principauté de Monaco en France, celle de Saint Marin et l'Etat du Vatican en Italie sont de lointains mais intéressants exemples. Dans ces deux pays essentiellement chrétiens, l'Etat subventionne bien les églises et construit les cathédrales sans rien perdre de sa nature laïque.
Acquis identitaires

En résumé, la chefferie traditionnelle porte en elle-même un certain nombre d'acquis identitaires susceptibles de permettre à l'homme africain de participer valablement au grand forum international des échanges culturels. Il est acquis que ne survivront à la mondialisation actuelle qui n'est pas qu'économique, que les peuples qui ont quelque chose à échanger ou à donner. Pour que les chefs qui incarnent cette institution soient à la hauteur de ce défi, ils doivent répondre d'un certain nombre d'exigences. Premièrement, être profondément imprégnés des traditions et coutumes qu'ils ont la responsabilité d'incarner et de défendre. D'où l'impératif pour eux d'être des modèles de dignité et de responsabilité. Deuxièmement, ils doivent être au service des populations qu'ils ont la responsabilité d'encadrer, ce qui leur impose l'obligation d'être en permanence avec elles afin en tout temps de partager leurs joies et leurs peines. Troisièmement, il leur revient à tout moment et en toute circonstance de faire preuve de neutralité et d'équité dans l'exercice de leur fonction afin de garantir l'unité de leurs peuples. D'où la nécessité d'éviter tout engagement politique ou religieux ostentatoire ainsi que de s'abstenir en période électorale de prendre publiquement fait et cause pour un parti ou un candidat ou de laisser la chefferie servir de bureau de vote, attitudes de nature à fragiliser leur autorité. La dernière qualité c'est d'être des citoyens modèles au service de la communauté et surtout d'éviter le piège de l'inféodation à l'administration dans lequel les enferme leur avilissant statut d'auxiliaires de l'administration. Par conséquent, non seulement il ne faut par brûler les chefferies traditionnelles, mais leur défense et leur protection deviennent un devoir existentiel pour tous. Comment alors garantir leur pérennité dans un Cameroun tourné vers la modernité ? Sur le plan institutionnel, la chefferie traditionnelle évolue jusqu'ici dans une sorte de tolérance administrative. En dehors du rôle d'auxiliaire de l'administration que le décret n° 77/245 du 15 juillet 1977 fixant le statut des chefferies traditionnelles de 1977, reprenant celui colonial de 1923 déjà cité, aucune autre disposition institutionnelle ni législative ne clarifie la position des chefferies traditionnelles vis-à-vis des autres structures de l'Etat. Il est vrai que la constitution du 17 Janvier 1996 stipule dans son article premier que " la République du Cameroun reconnaît et protège les principes démocratiques, aux droits de l'homme et à la loi ". Tandis que l'article 57-2 stipule que les conseils régionaux comptent en leur sein " les représentants du commandement traditionnel élus par leurs pairs ". Mais tout cela reste très vague. L'essentiel reste à intégrer la chefferie traditionnelle dans l'armature institutionnelle du pays, tout en prenant soin de lui reconnaitre un rôle essentiellement moral et culturel.

Philosophie intégrationniste
Y a-t-il des risques qu'en le faisant on amplifie le phénomène du tribalisme, cette vermine qui mine en profondeur la nation camerounaise comme le soutient Charly Gabriel Mbock déjà cité ? Je ne le pense pas. Car en réalité, le concept de la chefferie transcende la tribu. Dans certaines régions, il y a des chefferies dont l'autorité s'étend sur plusieurs tribus, à l'instar des lamidats du Grand Nord, tandis que beaucoup de tribus rassemblent plusieurs chefferies en leur sein, comme les bamiléké, les béti ou les Sawa par exemple.. Ensuite si le culte de la tribu a tendance à être exclusif, la philosophie de la chefferie traditionnelle a été de tout temps intégrationniste, son ambition étant de grandir en permanence. C'est la raison pour laquelle, tous ceux qui s'installaient dans le ressort d'une chefferie étaient toujours très bien accueillis à la seule condition qu'ils s'engagent à s'intégrer et à servir loyalement leur terre d'accueil. Chez les bamiléké par exemple, le " wambo ", le titre le plus élevé dans la hiérarchie sociale après celui du chef est généralement attribué à des allogènes qui se sont bien intégrés et ont fait preuve de bravoure dans la défense des intérêts de la chefferie. Enfin, alors qu'il est possible de transposer la tribu ailleurs, comme on le voit généralement dans nos villes, la même chose n'est pas possible pour la chefferie dont l'autorité s'arrête exclusivement aux contours du ressort territorial. Par conséquent, la pratique administrative actuelle d'admettre ou de créer des excroissances de certaines chefferies à l'intérieur d'autres comme on le voit actuellement dans nos grandes villes avec des incongruités du genre " chefs supérieur Bamiléké, Ewondo, Menoua, Mousgoum ou Manguissa " à Douala, à Yaoundé ou à Maroua n'obéit à aucun canon du droit constitutionnel africain. Car il n' y a jamais eu dans l'histoire ni chef supérieur Bamiléké ou Ewondo, ni de chef d'un village à l'intérieur d'un autre village. Lorsque le cas se présente, il s'agit d'une situation de vassalité dont les attributions relèvent de la décentralisation du pouvoir dans la chefferie centrale. La chefferie traditionnelle est appelée à réussir sa mutation afin d'accéder à la modernité sans sacrifier sa personnalité propre, car elle se présente comme l'une des rares structures en mesure de mobiliser plus efficacement le peuple dans la bataille du développement et de la démocratie, afin de permettre à notre pays de se développer rapidement sans perdre son âme à l'instar de certains peuples de l'Asie du Sud-Est comme l'Inde et le Japon par exemple.