Des Titres et des chefs DE LA SACRALISATION A LA BANALISATION |
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Ils sont tantôt reconnus comme Majestés, Rois, Chefs Supérieurs, Monarques, Sultans, Lamibe, Fons, etc. Ces titres sont-ils toujours pertinents ? |
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Modeste DZUDIE, Journaliste |
Le fait paraît à la fois original et
intrigant. Sur la carte de visite
du chef supérieur Bamendjou, il est
mentionné : "Na-Tche-Ma -
Tchendjou II Sokoudjou Rameau Jean
Philippe, Fo de Bamendjou". Face
donc au curieux qui multiplie des
questions au regard dudit coupon, son
initiateur ne manque pas des réponses.
Selon lui, ces titres, en langue
"Ngembà", n'ont rien de fantaisiste.
Au contraire, ils constituent le parfait
reflet des attributs du pouvoir traditionnel
dont il a été investi au Laakam
durant son intronisation en 1953. Plus
particulièrement, il insiste sur le vocable
"Na-Tche-Ma". D'après celui-ci, le
concept en question traduit la toute
puissance du souverain traditionnel,
comparé à un animal inattaquable en
pays Bamiléké, notamment le lion. "
Les mots Sa Majesté, Roi ou Chef ne
veulent rien dire en ma langue. Je me
considère donc comme le Fo'o de
Bamendjou, et là il n'y a qu'un seul
Fo'o". Si l'on me désigne Roi ou Sa
Majesté, c'est comme si je voulais me
comparer à un chef d'Etat de
Royaume. Or le faire ici, c'est mettre
les institutions traditionnelles en
conflit avec la Constitution qui définit
le Cameroun comme une république",
explique Jean Rameau Sokoudjou.
Dans la même logique, il est précisé
qu'en langue Bamiléké, le mot "Fo'o"
renvoie à "une manche qu'utilise le
peuple pour se servir". Partant de cette
clarification terminologique, l'analyste
note que les titres nobiliaires suivants,
Sultan, Lamido, Minraï,
Kounkouma, Fo'o, Nfon, et autres
vocables utilisés dans nos différentes
langues nationales pour désigner un
souverain traditionnel sont, en réalité,
des concepts programmes. C'est-àdire
des mots qui renvoient aux orientations
que les "ancêtres fondateurs"
ont voulu donner aux entités sociales
et culturelles qu'ils ont fondées à
l'époque précoloniale, et auxquelles se
réfèrent encore plusieurs Africains.
Celui qui porte l'un de ces titres est
reconnu comme détenteur ou dépositaire
d'un pouvoir, temporel et spirituel
suprême dans sa communauté ou
dans cette entité que le droit positif
camerounais désigne "collectivité traditionnelle".
Cela est valable même
dans les sociétés dites "claniques et
segmentaires" du Littoral, du Centre,
du Sud et de l'Est où le pouvoir traditionnel
n'est pas suffisamment structuré.
D'ailleurs, dans le registre de
l'anthropologie politique, cette appellation
honorifique du souverain traditionnel
rentre dans les éléments de la
sacralisation du pouvoir. Une donnée
incontestable pour l'affirmation et la
magnificence du Prince élu par les
"mannes des ancêtres" ou les membres
du conseil des notables. Les
autres autorités traditionnelles, subalternes
ou notables, doivent donc se
faire appeler par le titre qui renvoie à
leur rang dans la hiérarchie du pouvoir
traditionnel, et non par le titre de l'autorité
suprême. Dans son manuel
"Histoires des institutions et des faits
sociaux du Cameroun", le politologue
Jacques Philibert Nguémégné, montre
comment dans les sociétés au pouvoir
traditionnel "hiérarchisé et centralisé"
du Nord et de l'Ouest, des notables ou
des chefs de quartier influents ont des
titres à eux. Ils peuvent être désignés
Wadjiri (premier ministre du Lamido)
ou Wabo (notable très puissant en
pays Bamiléké).
La déchéance
Seulement, faut-il noter que l'avènement
du pluralisme politique au
Cameroun, à l'orée des années 1990, a
contribué à modifier la physionomie
et l'agencement quotidien des institutions
du pouvoir traditionnel. A côté
du "dépérissement des chefferies traditionnelles",
comme le souligne fort,
Jacques Philibert Nguémégné, l'on
assiste paradoxalement à la prise en
otage desdites institutions par des
"cadets sociaux" en quête de reconnaissance.
C'est ainsi qu'à l'Ouest
Cameroun, les sous-chefs et les chefs
de quartier , transformés en Chef traditionnelde
3e degré par l'administration,
se pavoisent et se pavanent en
public avec les attributs de "Sa
Majesté" ou de "Fo'o". Les nouvelles
chefferies traditionnelles dites "administratives
ou dérivées" abondent. Et
leurs nouveaux patrons, n'ayant aucun
fait d'arme comme les fondateurs des
institutions traditionnelles originelles,
hormis le volume de leur fortune, s'arrogent
des "titres honorifiques et pompeux."
Comme on le voit dans chaque
contrée de la région, il suffit d'accumuler
des centaines de millions ou des
milliards de francs CFA pour se faire
appeler "Fo'o wato", "Fo'o Wagap" ou
"Fo'o Ngniap Ngoung". Auréolés des
attributs de "Fo'o" ou de "Sa Majesté",
ces magnats du monde industriel et
commercial n'hésitent pas à vassaliser
et à banaliser l'institution qu'est la
chefferie. La dérive, assez profonde,
est comparable aux séquelles de la
caricature et des abus du pouvoir des
dictateurs africains que le professeur
Maurice Kamto décortique dans
"Pouvoir et Droit en Afrique
Noire". |