Entre le trône et l'os, leur coeur balance
Les villages ont mal à leurs chefs. Nombre d'entre eux font tout de leurs titres, sauf ce pour quoi ils ont été placés à la chefferie. |
|
Franklin L. KAMTCHE , Journaliste |
Un matin, le monde apprenait
avec émotion, le décès violent
du chef supérieur de Babanki,
dans la Province du Nord-Ouest
anglophone. Tué par les populations,
pour avoir hypothéqué le patrimoine
foncier de la communauté, en faisant
fi des volontés de ses aïeux. Cet acte
inédit, dans une région où le chef est
vénéré, sonnait comme un ultime
avertissement à tous les resquilleurs
qui ont réussi à assaillir les sanctuaires
de la tradition, et y font régner un
ordre inique. En effet, il n'y a pas
longtemps que les voies qui conduisent
à la chefferie sont peuplées de "
débrouillards " en tout genre. Dans
une interview, S.M. Sokoudjou Jean
Rameau, dont le franc parler lui met
généralement à dos des " homologues
", affirma que " 90% des chefs sont
illégitimes à l'Ouest ". En cause selon
lui, les conditions dans lesquelles certains
accèdent aux commandes des
villages, caractérisées par les tripatouillages
et la corruption. : " On naît
chef. On ne devient pas chef. On n'invente
pas le chef. (…) Ces chefs
(usurpateurs, ndlr) ne peuvent pas
régner longtemps parce qu'ils ne sont
pas légitimes. Le détournement de
succession influence le règne d'un
chef. Surtout quand il ne bénéficie pas
de cette puissance traditionnelle donnée
par des forces invisibles ", tranche
celui qui a déjà fêté son cinquantenaire
au pouvoir.
IIntronisation controversée
L'actualité récente, avec l'intronisation
controversée de l'actuel
souverain des Bandjoun, a fini par
convaincre les observateurs que la
sacralité du pouvoir dont il est question
ici, n'était au mieux qu'une vue de
l'esprit, au pire une vaste mystification.
Les circonstances de l'accession
au trône et leurs lendemains orageux,
ont montré que la tradition n'est plus
le but recherché par les personnes
impliquées dans l'arrestation des chefs
mais la gestion de l'important capital
humain, foncier et/ou matériel, par
endroits. En matière d'intrigues, nos
chefferies ont offert, depuis une
décennie, quelques curiosités. Dans
une chefferie restée vacante à ce jour,
on a vu des enfants nés longtemps
après le décès d'un chef revendiquer
bruyamment leur droit de succession,
avant de prendre quelques mois après
le chemin de l'exil, attirés par le lucre.
Dans d'autres, on a vu des gens, bien
que fils de chef, mais nés avant l'accession
du père au trône, s'attaquer
aux ressorts de la chefferie. Ailleurs,
d'autres dont on doute du passage au "
la'akam " se sont installés sur le patrimoine
communautaire et en font ce
qu'ils veulent.
Manque de légitimité
On les accusede saborder la tradition. L'histoire a déjà enregistré
un règne de 27 ans, avec résidence
peureuse hors de la chefferie !
Dédaigneux des tenues traditionnelles
- trop voyantes, il n'est pas surprenant
qu'au lendemain de l'intronisation, on
les retrouve ordinairement dans les
boîtes de nuit. En train de saluer des
badauds ou de discuter les " belles de
nuit " avec des bandits. Quelques-uns
sont " associés " de gargotes, où un de
leurs illustres aînés avait institué une
autre manière de valoriser la tradition
: boire. Au plan strictement local, ils
sont incapables de rassembler leur
peuple autour d'un idéal. Ils s'illustrent
par le folklore : organisent des cérémonies
où on vend aux enchères de
titres autrefois réservés à des ressortissants
respectables. Puis, attaquent
l'institution nobiliaire, dont ils galvaudent
les cercles, etc. Dernier phénomène
à la mode, la création d'un
"business" autour des cérémonies
funéraires. Enterrer son père ou commémorer
la mémoire d'un proche est
désormais fonction de l'épaisseur du
portefeuille, du nombre de frères apatrides
en Occident, du type de maison
construite et de beaucoup d'autres
paramètres sans justificatifs dans la
tradition. L'anecdote veut que la chéchia
d'un chef supérieur se soit
retrouvé récemment sur la tête d'un
fou, parce qu'il était descendu dans la
concession de son notable, pour interdire
les obsèques et avait provoqué
une bagarre, au motif que ses enfants,
à la fortune visible, n'avaient pas suffisamment
"faroté".
Dans de nombreux villages, la
modernité dans la gestion de la chefferie
se note à travers l'abandon des
lieux sacrés, des rites et de certaines
installations. Sur la gestion des terres
et les relations séculaires d'alliance
avec d'autres chefs, on assiste à une
véritable rupture. Que peuvent-ils, du
moment où le principal ressort du
pouvoir qu'on nomme légitimité, leur
manque ? Est-ce un hasard si beaucoup
de ces chefs bagarrent désormais
avec leurs sujets au marché ou que ces
derniers n'osent plus se décoiffer en
leur présence ? Combien sont-ils, qui
les ont traîné au tribunal et ont eu gain
de cause?
|