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Entre le trône et l'os, leur coeur balance

Alors qu'ils étaient maîtres du jeu politique avant la pénétration coloniale, de nombreux Chef traditionnel sont devenus aujourd'hui de simples marionnettes. Que l'on tourne en dérision. Evocation d'une désacralisation.  
PATRICE KAYO, Ecrivain

 
Lorsque le colon débarque en Afrique, il se heurte à des petits royaumes bien structurés, fermement tenus par des potentats souvent sanguinaires, cumulant le pouvoir temporel et spirituel, presque toujours en guerre les uns contre les autres, les vainqueurs annexant les territoires des vaincus, provoquant les déplacements continuels des populations. L'envahisseur les soumet et les rassemble sous son autorité pour constituer les colonies. Ne pouvant pas facilement administrer ces territoires, il fait des anciens souverains ses auxiliaires, ses hommes de mains, ses garçons de course. Ceux qui refusent ce statut et tentent de lever la tête sont impitoyablement châtiés : ils sont exécutés, révoqués ou déportés. A ce prix, le colon pacifie les territoires, instaure l'indigénat. Et s'apercevant que c'était une insulte à la civilisation qu'un noir portât le titre de roi, il transforme les royaumes nègres en chefferies, c'est-àdire des entités territoriales sous le commandement des chefs de service indigènes relevant de l'administrateur. Ainsi naquit la chefferie traditionnelle. Ce sont désormais ces chefs de service de
Ainsi l'administrateur dépossédera le roi du pouvoir politique et laissera ses compagnons, le prêtre et le pasteur, prendre le pouvoir spirituel. Lorsque survinrent les indépendances, les gouvernements néocoloniaux, fidèles à leurs maîtres, firent des chef traditionnelles piliers de leurs systèmes. Ils institutionnaliseront ce qui n'était jusquelà qu'une pratique en faisant des chefs traditionnelles auxiliaires de l'administration, une administration politisée et inféodée à un pouvoir politique totalitaire. Ce sont ces chefs-là qui nous régissent aujourd'hui. Ils ne sont pas une émanation du peuple, mais de l'administration. Ils ne sont plus que les chiens de garde du pouvoir qui veille au grain. Les principaux critères implicites pour y accéder sont la naissance et la non-appartenance à un parti d'opposition.

Auto-décentralisation

Qui n'a pas vu ces chefs à l'oeuvre depuis l'avènement du multipartisme ? Certains, affolés de voir leurs sujets s'émanciper, se sont lancés dans une lutte acharnée contre le multipartisme et ont marché pour soutenir le monolithisme. D'autres ont commandité les assassinats de leurs sujets coupables du crime d'être opposants. D'autres encore profaneront la forêt sacrée en y fuyant avec les urnes pour les bourrer, transformant ainsi ce sanctuaire en lieu de tripatouillage et de vol. Certains continuent à ne jouer dans leur village que le sinistre rôle de trafiquants de testaments, de deuils, de funérailles. Il découle de tout ce qui précède que les chefs traditionnels ont toujours été au centre de la politique. Maîtres du jeu jusqu'à la pénétration coloniale, ils ont été depuis réduits au rôle de marionnettes. Il paraît très difficile pour la majorité de chef traditionnel de s'accommoder de la démocratie. Ils n'arrivent pas à concilier leur qualité de père avec celle de partisan car en adhérant à un parti, ils perdent leur neutralité, leur sacralité, et deviennent des citoyens comme les autres, des partisans parmi les partisans. Ils cessent de représenter les ancêtres. Cette " auto désacralisation " conduit certains chefs aujourd'hui à devenir des adjoints de leurs sujets dans les mairies et des lèche-bottes des riches de moralité douteuse. Pour survivre comme tels, les chefs devraient se mettre au-dessus de la mêlée et pouvoir dire à leurs sujets : "Allez, chers enfants, dans toutes les directions, à la quête du bien-être pour nos communautés ". Hors de ce cadre, ils choisissent une partie de leur peuple et s'aliènent l'autre. Ils doivent éviter de faire comme le chien de la fable, qui devenu roi, descendit de son trône pour se ruer sur un os. En effet, combien de chefs aujourd'hui vont disputer un siège de conseiller municipal ou un bout de terrain à leurs sujets ? Dans ces conditions, on a été surpris d'entendre certains de nos compatriotes, demander s'il faut " brûler les chefferies". Cette question nous paraît empreinte de naïveté, de myopie intellectuelle et de mauvaise foi. Le ver est dans le fruit. Et la question doit être inversée, car ce sont les chefs eux-mêmes qui sont en train de " brûler les chefferies ". Au vu de ce qu'on observe, les questions qu'on peut honnêtement se poser aujourd'hui, sont de savoir si on peut sauver les chefferies, et si des îlots de féodalité, d'obscurantisme et de fascisme peuvent survivre dans un monde de lumière, de justice, d'égalité de droit, de démocratie et de liberté. La nuit peut-elle empêcher la naissance du jour ?