Faut-il brûler
les chefferies traditionnelles ?
| Regard sur un important livre d'Evariste Fopoussi Fotso |
|
Rev. Dr. Kä Mana |
Dur le problème du rôle, du
sens et des enjeux des chefferies
traditionnelles dans la
société africaine actuelle, M. Evariste
Fopoussi Fotso a publié un livre utile et
important. Sous le titre Faut-il brûler les
chefferies traditionnelles ? , cet ouvrage
est sans doute celui qui pose le mieux le
problème du pouvoir traditionnel dans
nos sociétés africaines modernes et
dégage avec le plus de lucidité l'horizon
qui doit s'ouvrir pour la réinvention des
chefferies et la pérennité de leur énergie
au sein de nos communautés de terroir.
Centré sur la situation du
Cameroun où l'institution de la chefferie
a été confrontée au choc d'un contexte
d'affrontements virulents entre les
forces progressistes de la libération
nationale, le pouvoir néocolonial
imposé par le France et les énergies
d'un christianisme missionnaire porté
par l'ambition de faire table rase de
toutes les institutions qu'il considérait
comme païennes et diaboliques,
le livre de Fopoussi Fotso nourrit le
dessein de situer la chefferie traditionnelle
dans sa visée originaire,
d'en présenter les ambiguïtés et
les dérives actuelles et d'indiquer
les voies de sa rénovation et de
sa renaissance sous une forme
plus moderne et plus ancrée au coeur des
réalités actuelles du continent africain.
Redécouvrir l'essence d'une
institution vénérable
La force de l'ouvrage est avant
tout de poser le problème de la chefferie
en définissant, au-delà des vicissitudes
de son évolution historique, l'esprit et
les rythmiques fondamentales que l'on
peut considérer comme la source même
de cette institution. L'auteur part de sa
connaissance profonde des chefferies de
l'Ouest-Cameroun pour décrire le cadre
social et éclairer les fondements politiques,
moraux et métaphysiques du
pouvoir traditionnel dans son intention
originaire. Il analyse le fonctionnement
de cette institution en l'inscrivant dans
les exigences d'un ordre social où le
principe d'ordre, les protocoles d'organisation
et les instances hiérarchiques sont
basés sur des valeurs et des normes très
précises, qui assignent au chef une place
claire dans la géographie globale et
l'imaginaire de sa communauté. Une
place précise où " il n'est que le dépositaire
et le gardien de plusieurs pouvoirs
qui sont de deux émanations : royale et
populaire ".
Ce statut de dépositaire et de
gardien fait du chef un régulateur
de forces,
l'animateur
d'un
j e u
social complexe,
avec une structure administrative
rigoureuse et une autorité à la
fois familiale, politique, économique,
militaire, judiciaire et spirituelle qui ne
s'exerce pas selon les principes des "
monarchies totalitaires ", mais plutôt
dans des harmoniques profondes très
codifiées afin d'éviter toute dérive vers
l'exercice absolu du pouvoir. Le système
cheffal est ainsi une véritable
organisation administrative structurée à
partir d'un univers socio-symbolique
dominé par la figure du chef sans que
celui-ci soit le maître et le seigneur
d'une pyramide qui se gère par l'imbrication
d'institutions dont les rôles sont
clairement définis. Dans ses harmoniques
profondes, la chefferie est un lieu
d'équilibres des pouvoirs et une interfécondation
d'énergies multiples qui nourrissent
la vie sociale. Le chef y est
choisi par un conseil. Il anime un espace
de vie très large, qui s'étend de la chefferie
comme principe d'autorité à la
famille au sens large du terme, en passant
par le collège suprême de gestion
du pouvoir, les sociétés coutumières, les
associations de quartier et associations
de classe d'âge ".
Le chef est aussi le garant d'une
vision morale de la société, d'une
éthique communautaire fondée sur " le
culte du mérite et du travail ", " l'esprit
de compétition " et le "sens de l'intérêt
public et de la promotion collective
". Ce rôle de moteur éthique de la
communauté fait de lui une référence
de première grandeur, qui fait office de
force d'impulsion par sa manière d'être,
de vivre, d'agir et de nouer les liens avec
l'ensemble de sa communauté. Ce statut
est lié à une autre dynamique : celle de
la sacralité de la figure même du chef
comme personnage-force, comme
homme-symbole, comme carrefour
d'échange vital entre les diverses
sphères qui se rencontrent et communiquent
en lui. Il baigne ainsi dans une
atmosphère sacrale qui lui impose une
manière d'être : la solitude d'un homme
qui ne peut compter que sur un vaste
réseau d'informateurs, de notables et de
conseillers. Ceux-ci constituent une
véritable structure de contrôle et une
instance critique ouverte au peuple qui
peut ainsi, par ce canal, soumettre le
chef au crible de ses attentes en tant que
peuple.
Dans un tel système, l'autorité
du chef ne peut être que celle d'un chapiteau,
d'un levier, d'un ferment, d'une
boussole et d'un catalyseur d'action. "
Le chef, écrit Fopoussi Fotso, est en
même temps tout et rien. Tout, parce
qu'il coiffe tout et s'impose à tous. Rien
parce qu'en fait, il n'a rien (tout appartient
au peuple) et ne fait rien (c'est le
peuple qui gouverne). " Nous ne
sommes pas ici devant la description
d'un ordre d'organisation réellement existant ni devant une pure utopie.
Evariste Fopoussi Fotso définit tout
simplement le principe inspirateur
de la vision du pouvoir dans les
chefferies traditionnelles de l'Ouest-
Cameroun, principe qui, à mon sens,
résume la métaphysique même sur
laquelle le pouvoir prend sens dans
la culture africaine traditionnelle,
toutes proportions gardées.
La dérive d'une évolution
Le principe ainsi défini a
subi une profonde altération suite
aux évolutions profondes imposées à
l'Afrique par le pouvoir colonial et
par le système néocolonial actuel.
Dans le système colonial, sous son
double volet administratif et religieux,
l'institution cheffale a perdu
son indépendance et son pouvoir de
la créativité. Elle a été livrée à des
manoeuvres de déstabilisation où des
faux chefs ont été installés à la place
des vrais, en fonction des intérêts et
des diktats des autorités dominantes.
La figure du Chef a perdu à la fois de
son aura sacrale et de sa capacité
d'impulsion des dynamiques de créativité.
On a assisté à l'émergence des
systèmes locaux où l'autorité
n'obéissait plus à l'éthique fondamentale
de la chefferie et se soumettait
sans scrupule aux desiderata des
maîtres. Dans sa substance même,
le pouvoir du terroir a été humilié,
subverti, cassé dans ses ressorts
vitaux.
Les pouvoirs néocoloniaux
qui ont remplacé les colons ont vite
fait d'inscrire les chefferies dans la
même dynamique de soumission.
C'est ainsi que, juridiquement, les
chefferies sont aujourd'hui une courroie
de transmission entre les autorités
administratives et leurs communautés.
Malgré l'apparat de leur folklore
et une certaine adhésion de
leur peuple à la figure et aux valeurs
ancestrales qu'ils représentent, les
chefs traditionnels ont tendance à
être transformés soit en marionnettes
du pouvoir néocolonial, soit en
caniches du chef de l'Etat et de son
système. Le poids de l'argent dans
les relations sociales les a rendus
vulnérables et corruptibles, au point
qu'ils vendent aujourd'hui des titres
de notabilités à des personnages sortis
du néant, des hommes que seule
la puissance financière propulsent à
l'avant-plan de la scène sociale sans
qu'aucune consistance éthique ou
spirituelle le destine à une quelconque
noblesse. Beaucoup de chefs
ont perdu l'âme de leur fonctionnement
et tournent à vide. Dans l'imaginaire
de nouvelles élites de l'argent
et de l'intelligentsia progressiste et
moderniste africaine, ils ne sont plus
que des survivances anachroniques,
des structures creuses que l'on peut
brûler à loisir.
Cette évolution est catastrophique
pour la société parce qu'elle
coupe le peuple de ses propres
racines et précipite les pays africains
dans une modernité où ils n'ont plus
de repères pour bâtir l'avenir sur une
identité solide et créative.
Dans un tel contexte, la
question de la renaissance et de la
redynamisation des chefferies traditionnelles
se pose avec urgence.
Renaissance et redynamisation
du pouvoir traditionnel
Cette question est cruciale.
Elle concerne à la fois la fécondité
de la mémoire vitale africaine, la
crédibilité du pouvoir issu de nos
terroirs locaux et le sens de l'avenir
même de nos sociétés. Fopoussi
Fotso sent fortement ces enjeux
lorsqu'il pose le problème de la vie
et de la mort des chefferies traditionnelles
sous forme d'une dialectique
radicale. Dans cette dialectique, la
thèse consiste à affirmer que nos
chefferies sont nécessaires parce
qu'elles sont des lieux de notre
mémoire vitale, des espaces des
liens profonds entre les membres
d'une communauté qui se reconnaissent
une destinée commune et des
sillons où les Etats modernes peuvent
semer avec fécondité de nouvelles
idées pour changer nos pays.
L'antithèse, c'est d'affirmer que nos
chefferies sont affaiblies et dépassées
par les évolutions de la société,
qu'elles sont stériles face à " la
nécessité de bâtir un Etat moderne,
démocratique et uni, et qu'elles n'offrent
plus à notre jeunesse de vrais
rêves d'avenir ".
Selon Evariste Fopoussi
Fotso, il est urgent aujourd'hui de
dépasser la thèse et l'antithèse par
une nouvelle vision, vigoureuse et
créative, qui confronte la chefferie
traditionnelle à un triple défi :
- le défi de sa crédibilité comme
force capable de fonctionner au sein
d'un Etat moderne dont elle peut
dynamiser les énergies démocratiques
à la base, par un esprit d'organisation
de ses forces vives dans les
batailles du présent et du futur africains
;
- le défi de la créativité par lequel
elle montrerait comment, au-delà de
l'aliénation de nos pays et de l'obscurantisme
des pouvoirs néocoloniaux,
la sève éthique et spirituelle de la
culture africaine profonde est un
chemin d'avenir pour une nouvelle
humanité ;
- le défi de la résistance aux
pouvoirs de l'argent et aux nouveaux
seigneurs de nos Etats qui ont trahi
l'Afrique dans ses aspirations les
plus profondes.
" Si la chefferie traditionnelle
relève ces trois défis, elle
contribuera à la renaissance des
vraies valeurs morales et philosophiques
africaines empreintes tout
autant de liberté que d'ordre, de libéralisme,
de communautarisme ".
Repenser la chefferie traditionnelle
Par cette conclusion qu'il
donne à son ouvrage, Fopoussi
Fotso affiche une conviction profonde
: la chefferie traditionnelle
n'est pas à brûler ; elle devra être
repensée et réinventée dans son
énergie comme dynamique où
l'Afrique peut relire son passé,
construire son présent et imaginer
son futur. Dans la mesure où l'on
peut, grâce à la mémoire vitale que
les chefferies représentent encore
malgré les dérives et les trahisons,
proposer un projet de nouvelle
humanité à notre jeunesse et au
monde à partir des valeurs et des
richesses qui fondent la vision africaine
du monde, le système du pouvoir
et d'autorité que représentent
nos chefs n'est pas une vieille institution
stérile et désuète. Elle est
encore un ferment d'avenir dont il
dépend de nos chefs de redynamiser
la vitalité. Il convient pour cela que
toutes les forces vives de nos sociétés
les redécouvrent, en re-habitent
les énergies de sens et en fécondent
l'imaginaire de la jeunesse par un
travail profond d'éducation au génie
de l'Afrique et au pouvoir que nous
avons tous et toutes en nous, d'inventer
un futur à partir de nousmêmes,
dans le nouveau concert du
donner et du recevoir que constitue
la mondialisation.
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