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Comment devient-on chef traditionnel ?
   

 

On accède au pouvoir traditionnel à travers de nombreux mécanismes formels et informels. Revue de quelques procédures
couramment rencontrées.
Malgré le coup de froid pris par la chefferie traditionnelle du fait de la colonisation, un constat se dégage : la chefferie traditionnelle fait toujours courir les foules. Non seulement elle s'est positionnée comme tremplin vers les hautes sphères de l'Etat, mais elle reste profondément un lieu de contrôle social. Mais qui peut devenir chef traditionnel et comment le devient-on ?

 

Jean Paul Pierre Mbenda, Inspecteur pédagogique

L'implication des autorités administratives

Dans le cadre de la désignation deschefs traditionnels, les autorités administratives procèdent à la consultation des notabilités locales. Sur la base du décret n° 77/245 du 15 juillet 1977 portant organisation des chefferies traditionnelles au Cameroun en ses articles 8, 9, 10 et 11, les deux parties portent leur choix sur le futur chef qui doit remplir les conditions suivantes : - appartenir à la famille régnante ; - remplir les conditions d'aptitudes physiques et morales ; - savoir autant que possible lire et écrire. Cependant, les contestations nées ici et là, le refus de reconnaître l'autorité des chefs traditionnels dans certaines communautés montrent à souhait que tous les chef traditionnel du Cameroun ne remplissent pas toujours ces conditions.

 
Deux facteurs contribuent à expliquer cette situation : l'ambiguïté du décret du 15 juillet 1977 et la " légèreté " des autorités administratives. Le décret du 15 juillet dispose en effet dans son article 8 que " les chefs traditionnels sont en principe, choisis au sein des familles appelées à exercer coutumièrement le commandement traditionnel ". L'expression " en principe " utilisée dans cet article laisse penser qu'on peut appartenir ou non à la famille régnante. En ses articles 11 et 11, le décret susvisé fait de l'autorité traditionnelle la " pièce " maîtresse dans le mécanisme de désignation des Chefs traditionnels. L'article 11 stipule que " les notabilités

coutumières compétentes sont obligatoirement consultées pour la désignation d'un chef ". Mais le même texte ne dit pas de manière explicite qui est " notabilité coutumière compétente ". Ces imprécisions ouvrent alors la voie à toutes sortes de manipulations et de trafics d'influence. Au-delà de cette implication de l'administration qui nous semble judicieuse au regard des relations que le chef traditionnel entretient avec elle, deux autres mécanismes d'accession au pouvoir traditionnel nous paraissent importants à la base : l'un, formel, relève du respect de la volonté exprimée par le chef de son vivant ; l'autre, informel, relève de l'usurpation.

Mécanisme formel
Le mécanisme formel renvoie au respect du principe de l'hérédité tel qu'envisagé par la tradition, c'est-àdire à une succession de père en fils. A ce titre, le successeur est forcément issu de la famille traditionnellement héritière du pouvoir. Pour plagier un philosophe, " Ce dernier se donne juste la peine de naître ". Seulement voilà ! Sa désignation incombe exclusivement au chef de son vivant, qui prend la peine de communiquer son choix au " Conseil des neuf " dans la tradition Bamiléké. Le choix est souvent déterminé par les critères ci-après : - la nature des relations entre le chef et la mère de l'enfant pressenti; - la moralité de l'enfant, sa capacité à jouer le rôle de rassembleur auprès des siens et à exprimer son talent de bâtisseur ; - la provenance de la mère de l'enfant. Ce critère exclut d'office dans certain taines communautés les enfants de mère allogène. Ce qui nous paraît certain, c'est que celui sur qui le chef a porté son choix ne se doute de rien. Mais toujours est-il qu'il y a des signes qui ne trompent pas. Dans l'exercice qui consiste à deviner qui serait l'heureux élu, de nombreux spéculateurs fondent leur argumentation sur les fait ciaprès : - l'existence autour du bras de l'éventuel successeur dès sa naissance, d'un bracelet qui ne serait visible que par quelques initiés de la communauté ; - la position de la case de sa maman qui, semble-t-il, serait en retrait par rapport à la maison de ses coépouses ; - l'éloignement de l'éventuel successeur du cadre de la chefferie, pour des raisons de sécurité.
Usurpation
Au-delà de ces mécanismes, il existe une procédure informelle qui renvoie à l'usurpation que d'aucuns pourraient assimiler à un véritable " Coup d'Etat " dans les sociétés modernes. Les princes qui s'y prêtent sont ceux qui aspiraient à la succession mais sur qui le chef n'avait à aucun moment jeté son dévolu. Mais il est erroné de penser qu'une telle opération peut réussir sans la complicité des grands notables. Le détournement du testament du roi, qui constitue un véritable mépris de la tradition, peut s'expliquer par de multiples facteurs : - la corruption ; - la volonté des notables d'exprimer leur reconnaissance à celui qu'ils veulent porter au pouvoir pour leur avoir accordé par le passé un certain nombre de faveurs; - le peu de considération pour celui sur qui le défunt chef a jeté son dévolu. Un tel complot a souvent eu pour effet les " grincements de dents " le jour des cérémonies de fin du noviciat, l'isolement du nouveau roi qui dès lors, ne peut pas gouverner sans contraindre, l'impossibilité pour ce dernier d'accéder à la case royale logée au fond de la chefferie. A partir de ce moment, il s'expose à toutes sortes de malédictions et son moral est mis à rude épreuve. Le retour de la paix et de la sérénité dans la communauté passent alors par le rétablissement de la légitimité. Non loin de nous, on a vu des cérémonies d'intronisation (sortie de La'a kam) capoter en présence des autorités administratives à cause du non respect de la légitimité en matière de succession, des usurpateurs abandonner le pouvoir pour aller se réfugier dans un village voisin.