Quand on bénéficie comme moi
de l'avantage de vivre au
Cameroun et d'y observer au
jour le jour la danse des corrompus, le
carnaval de leurs pratiques et la manière
dont les pouvoirs publics, les institutions
éthiques et spirituelles tout comme le
petit peuple affrontent ce cancer social,
on ne peut pas se contenter de saisir ce
phénomène dans ses manifestations de
surface, celles qui apparaissent facilement
au premier coup d'oeil et sont le
plus ostensiblement dénoncées par les
médias aujourd'hui.
Un mal de société
La première dimension de profondeur
que cachent et révèlent en même
temps les actes les plus visibles de corruption
au Cameroun, c'est le fait qu'il
s'agit non pas des faits isolés ou déconnectés
les uns des autres, mais d'un véritable
système qui vit et fonctionne en tant
que tel. La deuxième dimension consiste
en une décomposition morale, en un
pourrissement de l'esprit et en la destruction
de la conscience comme instance qui
promeut le bien et combat le mal. Dans
un tel état de mentalités, l'indifférence
face à l'éthique sociale se généralise, le
souci de la destinée nationale se délite, la
conscience de l'être-ensemble s'effondre,
tout comme la confiance dans les institutions
qui doivent réguler la vie collective
et faire d'un pays une communauté de
destin.
S'il en est ainsi dans une société,
la corruption devient l'expérience profonde
de la perte du sens : l'état d'une
désorientation globale contre lequel les
simples ressources du discours moralisateur
ou des sanctions juridiques ne suffisent
pas..
Il existe donc un horizon spirituel
du sens que la corruption atteint et
détruit. Ultimement parlant, la corruption
se comprend mieux quand on la situe à ce
plan de la destruction de la spiritualité
dans l'être. Elle éteint l'étincelle du divin
en l'Homme et ravale celui-ci à l'état
d'être sans visée de transcendance ni
option de dépassement de soi pour s'accomplir
dans l'humain comme fondement
de l'être ensemble pour le bonheur
communautaire. Au Cameroun comme
dans beaucoup de pays africains, la perte
du sens de l'horizon transcendant de l'être
a anéanti la conscience du bonheur communautaire
à bâtir. C'est le degré le plus
profond de la corruption.
Agir contre le mal
On comprend qu'il est vain de
limiter la lutte contre ce fléau à des effets
de spectacle comme l'arrestation de quelques
personnalités de premier plan, l'organisation
des procès médiatisés à
outrance, l'ostentation d'un discours
public en l'honneur du Chef de l'Etat
perçu comme l'homme-orchestre du
combat contre les corrompus à qui il veut
faire " rendre gorge ", selon le mot de
Paul Biya en personne.
Même si elle est nécessaire et
utile pour rompre avec le sentiment d'impunité
qui est le terreau du développement
de la corruption, cette orientation
reste superficielle et son impact sur la vie
sociale ne peut être que limité. Il faut
plus et beaucoup plus : la restauration de
la relation avec les profondeurs ultimes
de la vie, avec l'Ultime même comme
instance d'une authentique transcendance
La lutte contre la corruption
exige une vision vaste et profonde du
problème :
- une vision vaste où l'on comprend que
l'ampleur de la question exige de chaque
personne et de toute la société une perception
claire des enjeux ;
- une vision profonde capable de s'attaquer
aux racines du mal et à ses causes
les plus radicales, dans un élan d'ensemble
dont l'ambition est de transformer le
champ social dans son être profond.
- Lorsque j'affirme qu'il nous faut une
vaste vision du problème de la corruption,
je veux dire qu'il est temps de comprendre
qu'on ne peut pas lutter contre un
système global comme celui de la corruption
par des moyens isolés et sporadiques.
Un tel système exige un anti-système
organisé, qui réunit toutes les forces
disponibles et engage une guerre totale
contre la corruption au sens le plus fondamental
du terme. L'anti-système à mettre
sur pied devra lier plusieurs champs
d'action qui devront servir de leviers permanents
:
- le champ de l'action spirituelle qui viserait
à doter nos populations d'un authentique
sens de la relation à la transcendance
et du respect de la transcendance,
loin de toutes les fausses religiosités
actuellement gangrenées par la recherche
du gain et la course à l'argent facile ;
- le champ de la responsabilité éthique où
le combat pour les valeurs de l'humain
devrait être le terreau éducatif fondamental
dans les familles, dans les écoles, dans
les Eglises, dans les Mosquées et dans
tous les mouvements de la société civile
qui militent pour une nouvelle société ;
- le champ du pouvoir politique où les
décisions devraient être prises et les
choix clairement faits pour une société
du respect du bien commun à travers une
gouvernance perçue par tous et toutes
comme une gouvernance du bien commun
;
- le champ des pressions juridiques pour
juguler l'impunité et agir contre les le
système de " deux poids deux mesures "
où certains criminels sont sanctionnés
pendant que d'autres se pavanent sur la
place publique comme des personnalités
protégées par l'aura et la seigneurie de
leur pouvoir ;
- le champ d'une action civique portée
par la société civile qui devrait à tout
moment faire pression sur les pouvoirs
publics et les autorités compétentes afin
que justice soit rendue chaque fois que
cela est nécessaire ;
- le champ médiatique dont le rôle est
capital dans l'investigation et la dénonciation
du système de la corruption dans
son fonctionnement et dans ses pratiques;
- le champ de la construction d'une culture
nationale du bien, base même de tout
engagement citoyen pour la lutte contre
la corruption.
L'ampleur de la tâche conduit à
la question que tout le monde se pose
face au système de corruption en
Afrique: " par où faut-il commencer ? "
La réponse que j'oserais ici est celle -ci :
" par soi-même. " Je veux dire qu'il faut
attaquer la corruption dans la profondeur
de l'être de chaque personne en ellemême
et par elle-même, à travers une
prise de conscience qui pousse à nouer
des liens de lutte avec d'autres personnes
pour inventer une nouvelle société.
Cette démarche a un nom : la
conversion de soi. Elle a une méthode :
l'action solidaire. Elle a une visée : l'idéal
de l'humain. L'Afrique ne pourra vaincre
la corruption que si elle se situe sa lutte
dans cet horizon de la transformation
radicale d'elle-même. Notre avenir est à
ce prix