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AU-DELA DES EFFETS DE SPECTACLE
Quelle éthique de lutte ?

Comment passer d'un système où la corruption nous pense, nous maîtrise, nous canalise et nous jugule à un système où nous la pensons, la maîtrisons, la canalisons et la jugulons, sans nous donner en spectacle ?
 
Dr Kä Mana

Quand on bénéficie comme moi de l'avantage de vivre au Cameroun et d'y observer au jour le jour la danse des corrompus, le carnaval de leurs pratiques et la manière dont les pouvoirs publics, les institutions éthiques et spirituelles tout comme le petit peuple affrontent ce cancer social, on ne peut pas se contenter de saisir ce phénomène dans ses manifestations de surface, celles qui apparaissent facilement au premier coup d'oeil et sont le plus ostensiblement dénoncées par les médias aujourd'hui.

Un mal de société

La première dimension de profondeur que cachent et révèlent en même temps les actes les plus visibles de corruption au Cameroun, c'est le fait qu'il s'agit non pas des faits isolés ou déconnectés les uns des autres, mais d'un véritable système qui vit et fonctionne en tant que tel. La deuxième dimension consiste en une décomposition morale, en un pourrissement de l'esprit et en la destruction de la conscience comme instance qui promeut le bien et combat le mal. Dans un tel état de mentalités, l'indifférence face à l'éthique sociale se généralise, le souci de la destinée nationale se délite, la conscience de l'être-ensemble s'effondre, tout comme la confiance dans les institutions qui doivent réguler la vie collective et faire d'un pays une communauté de destin. S'il en est ainsi dans une société, la corruption devient l'expérience profonde de la perte du sens : l'état d'une désorientation globale contre lequel les simples ressources du discours moralisateur ou des sanctions juridiques ne suffisent pas.. Il existe donc un horizon spirituel du sens que la corruption atteint et détruit. Ultimement parlant, la corruption se comprend mieux quand on la situe à ce plan de la destruction de la spiritualité dans l'être. Elle éteint l'étincelle du divin en l'Homme et ravale celui-ci à l'état d'être sans visée de transcendance ni option de dépassement de soi pour s'accomplir dans l'humain comme fondement de l'être ensemble pour le bonheur communautaire. Au Cameroun comme dans beaucoup de pays africains, la perte du sens de l'horizon transcendant de l'être a anéanti la conscience du bonheur communautaire à bâtir. C'est le degré le plus profond de la corruption.

Agir contre le mal

On comprend qu'il est vain de limiter la lutte contre ce fléau à des effets de spectacle comme l'arrestation de quelques personnalités de premier plan, l'organisation des procès médiatisés à outrance, l'ostentation d'un discours public en l'honneur du Chef de l'Etat perçu comme l'homme-orchestre du combat contre les corrompus à qui il veut faire " rendre gorge ", selon le mot de Paul Biya en personne. Même si elle est nécessaire et utile pour rompre avec le sentiment d'impunité qui est le terreau du développement de la corruption, cette orientation reste superficielle et son impact sur la vie sociale ne peut être que limité. Il faut plus et beaucoup plus : la restauration de la relation avec les profondeurs ultimes de la vie, avec l'Ultime même comme instance d'une authentique transcendance La lutte contre la corruption exige une vision vaste et profonde du problème :
- une vision vaste où l'on comprend que l'ampleur de la question exige de chaque personne et de toute la société une perception claire des enjeux ;
- une vision profonde capable de s'attaquer aux racines du mal et à ses causes les plus radicales, dans un élan d'ensemble dont l'ambition est de transformer le champ social dans son être profond.
- Lorsque j'affirme qu'il nous faut une vaste vision du problème de la corruption, je veux dire qu'il est temps de comprendre qu'on ne peut pas lutter contre un système global comme celui de la corruption par des moyens isolés et sporadiques. Un tel système exige un anti-système organisé, qui réunit toutes les forces disponibles et engage une guerre totale contre la corruption au sens le plus fondamental du terme. L'anti-système à mettre sur pied devra lier plusieurs champs d'action qui devront servir de leviers permanents :
- le champ de l'action spirituelle qui viserait à doter nos populations d'un authentique sens de la relation à la transcendance et du respect de la transcendance, loin de toutes les fausses religiosités actuellement gangrenées par la recherche du gain et la course à l'argent facile ;
- le champ de la responsabilité éthique où le combat pour les valeurs de l'humain devrait être le terreau éducatif fondamental dans les familles, dans les écoles, dans les Eglises, dans les Mosquées et dans tous les mouvements de la société civile qui militent pour une nouvelle société ;
- le champ du pouvoir politique où les décisions devraient être prises et les choix clairement faits pour une société du respect du bien commun à travers une gouvernance perçue par tous et toutes comme une gouvernance du bien commun ;
- le champ des pressions juridiques pour juguler l'impunité et agir contre les le système de " deux poids deux mesures " où certains criminels sont sanctionnés pendant que d'autres se pavanent sur la place publique comme des personnalités protégées par l'aura et la seigneurie de leur pouvoir ;
- le champ d'une action civique portée par la société civile qui devrait à tout moment faire pression sur les pouvoirs publics et les autorités compétentes afin que justice soit rendue chaque fois que cela est nécessaire ;
- le champ médiatique dont le rôle est capital dans l'investigation et la dénonciation du système de la corruption dans son fonctionnement et dans ses pratiques;
- le champ de la construction d'une culture nationale du bien, base même de tout engagement citoyen pour la lutte contre la corruption. L'ampleur de la tâche conduit à la question que tout le monde se pose face au système de corruption en Afrique: " par où faut-il commencer ? " La réponse que j'oserais ici est celle -ci : " par soi-même. " Je veux dire qu'il faut attaquer la corruption dans la profondeur de l'être de chaque personne en ellemême et par elle-même, à travers une prise de conscience qui pousse à nouer des liens de lutte avec d'autres personnes pour inventer une nouvelle société. Cette démarche a un nom : la conversion de soi. Elle a une méthode : l'action solidaire. Elle a une visée : l'idéal de l'humain. L'Afrique ne pourra vaincre la corruption que si elle se situe sa lutte dans cet horizon de la transformation radicale d'elle-même. Notre avenir est à ce prix