Transposée du plan global à
celui, restreint, de l'éducation,
la corruption malmène le principe
et le système de recrutement et de
promotion au mérite. Il s'ensuit ce
qu'on pourrait appeler la chronicité tendancielle
de l'incompétence, grevant
non seulement l'institution scolaire
mais par-delà, les moindres espaces
sociaux où l'intelligence et la probité
auraient dû concourir à poser et résoudre
efficacement les problèmes de toutes
sortes. Le triomphe de l'incompétence
scelle ici la normalisation de
l'inégalité des chances au départ de la
vie, et consacre le principe d'injustice
dans la mesure où l'instruction et l'éducation
prodiguées à l'école visent à
atténuer sinon enrayer les inégalités
artificielles entre les hommes.
Certes, la corruption en
matière d'éducation peut, sans raison
cependant, trouver aujourd'hui à se
retrancher et justifier derrière une sorte
de principe de l'auto-justification : les
revenus grappillés sur le dos des contribuables
compenseraient les baisses
drastiques de salaire, au surplus aggravées
par la dévaluation. Mais qui ne
voit qu'en prenant pour critère de la
positivité des conduites et de leurs normes
leur possible universalisation sans
contradiction autant que leur réelle
efficacité sociale, cette explication
révèle aussitôt ses limites : la démarche
d'auto justice ne fait en rien avancer la
lutte pour l'amélioration du sort collectif
des membres d'une profession, lutte
qui devrait être syndicale. Bien au
contraire, elle exprime une réalité accablante,
celle de la crise des valeurs et
des normes de conduite au coeur même
du lieu qui, par définition, en est le
creuset dans la société, à savoir l'institution
scolaire. Et quand cela se produit,
il s'opère, de toute nécessité, la
décrédibilisation de toute autorité, celle
du pédagogue déjà certes mais pardelà,
celles aussi des parents et même
des pouvoirs publics et leurs représentants,
si hauts placés soient-ils. Sans
parler de cette forme insidieuse de corruption
qui prolifère dès lors que, faute
de |
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modèle à imiter - en raison précisément
de la dissolution de
toute autorité morale et
pédagogique, l'enfant, l'adolescent
en viennent àrechercher une solution à
leur crise d'identité dans
l'assomption des particularismes
et des identitarismes
de toutes sortes qu'ils n'ont à
nul moment choisis ; ce qui
contribue à exacerber artificiellement
les prétendus bellicismes
ethniques généreusement
mis à notre usage par
une littérature ethnographique
décidément prodigue en
la matière.
Ces remarques, certes,
n'ont nullement l'intention
de remplacer une chronique des
faits de corruption en matière
d'éducation. A leur manière, elles rappellent
simplement le principe méthodologique
suivant :agir sur et contre la
corruption dans un secteur restreint,
c'est d'abord se pénétrer de certains de
ses aspects spécifiques, voir en quoi ils
font système, pour enfin modifier les
composantes essentielles de ce système.Or, notre thèse à cet égard est
que l'institution éducative est un système
qui reproduit, en miniature, celui
de la société globale. Comme telle,
elle est traversée de courants contradictoires
qui ne l'empêchent pas d'être
ordonnée à la reproduction de l'ordre
socio juridique, moral, politique, économique
et culturel existant. En elle,
des forces visent cette reproduction, et
d'autres y font contrepoids, dans un
rapport disproportionné. Si l'on nous
concède cette idée qui, du reste, relève
du constat, et si l'on convient que le
système qu'est l'institution éducative
forme en informant, met en jeu un
ensemble de procédures décisionnelles,
et use d'une série de procédés d'incitation,
alors il devient clair pour nous que
l'esquisse d'une solution possible à la
corruption dans le secteur éducatif
devrait viser à :
1°) s'appuyer sur le trépied
systémique ainsi repéré, jouer sur ses
composantes;
2°) pour édifier quelque chose
qui, faisant contrepoids au double
monopole de l'argent et du pouvoir
dans l'institution scolaire, y ouvre la
voie à l'éclosion d'autres valeurs et normes
de comportement.
Comment donc faire reculer la
corruption à l'école, dans l'éducation, à
défaut de l'enrayer ? -car, ce qui est
structurel ne saurait s'enrayer que
structurellement, et non sectoriellement,
en raison des liens d'interdépendance
entre les éléments d'une structure.
Les médiations de la décrue de
la corruption en milieu éducatif pourraient,
avantageusement, être recherchées
dans les directions suivantes :
Plan incitatif
Il est tout d'abord une mesure
qui, pour être répressive, n'en comporte
T
Par Guillaume - Henri NGNEPI, Philosophe
Pour une bonne
gouvernance scolaire
ALTERNATIVES
Comment faire reculer la corruption en milieu scolaire ? Dit autrement, quelles mesures faut-il prendre pour
que l'école soit gérée au mieux des intérêts de la jeunesse et partant, de la société ?
ECOVOX>>>39 Janvier - Juin 2008 29
pas moins, par corrélation, une dimension
incitative. Il s'agit d'oser enfin
mettre un terme, résolument, au règne
de l'impunité en châtiant au prorata des
gains qu'ils en auront retirés, les gens
convaincus de corruption. Sans de
façon décisive empêcher les risques de
récidives, au moins la sanction négative
peut-elle décourager l'imitation
chez ceux qui, malgré le pourrissement
moral ambiant, gardent un certain sens
de la dignité et de l'honneur, mais
assistent à son effritement quotidien,
alentour, et en viennent à se regarder
eux-mêmes, parfois, comme des sortes
d'anachronismes ambulants, et à douter
des choix éthiques qu'ils ont, dès longtemps
opérés.
Mais pour que les mesures de
rétorsion n'apparaissent pas comme
prises à la tête du client, des cas mal
connus de corruption pouvant toujours
échapper à la punition, il faut, résolument
démanteler les rentes de situation
dont l'institution scolaire regorge, et
qui ont pu être instituées sous toutes
sortes de prétextes dont la docilité et la
soumission politico idéologiques, avatars
du soutien au régime en place, sans
parler des accointances ethniques, ne
sont pas des moindres.
A ces mesures négatives, il
convient d'en adjoindre une positive : il
s'agit de refonder l'utilité sociale des
lois et règlements qui président à l'institution
éducative. A quelle fin, dira-ton
peut-être ? Simplement pour que,
dans la quête de ses justifications, et
dans l'exposé de ses mobiles, la corruption
n'ait plus beau jeu de se présenter
et d'apparaître tel un pis aller qui recèlerait
encore quelque chose de finalement
bon, en raison des défectuosités
des lois et règlements en vigueur.
Le moindre pour en arriver à
une telle refondation consisterait à
revoir les critères de choix et de désignation
de ceux qui sont pressentis
pour détenir et exercer quelque autorité,
quelque responsabilité dans l'institution
éducative. Les revoir ne suffit
pas cependant. Il faut surtout les rendre
publics, les délier de toute cabale, de
toute atmosphère conspirative, de "
sorte à en arriver à, et pour justement
en arriver à instituer le système des listes
d'aptitudes sur lesquelles, à condition
de remplir les critères arrêtés
publiquement, tout un chacun pourrait,
à volonté, s'inscrire ou non, et n'être,
dans l'affirmative promu ou nommé
qu'en raison directe des disponibilités,
des besoins, et de la chronologie des
accès à la liste d'aptitudes.
Jusqu'à présent, le système de
gratifications et de pénalités en vigueur
fait abstraction des objectifs poursuivis
par l'éducation. De sorte qu'on peut être
piètre éducateur, corrompu, et néanmoins
crouler sous le poids des récompenses.
Mieux vaudrait envisager de
les indexer sur les résultats, et naturellement,
trouver le moyen d'évaluer lesdits
résultats avec le maximum d'objectivité
possible.
Plan décisionnel
Mais le maillon central du procès
de corruption en matière d'éducation,
c'est le caractère discrétionnaire
des décisions, ou plutôt, du pouvoir de
décision. Ce maillon, il faut le briser.
Comment ? En le remplaçant par le
principe de collégialité effective, aussi
bien dans la prise des décisions en fait
de recrutement - à faire par voie systématique
de concours et sous anonymat
-, que dans la gestion pédagogique,
administrative, disciplinaire et financière
de l'école.
Toutefois, la collégialité doit
être assortie du moyen d'évaluer à leurs
justes mesures les défaillances individuelles.
Mais de quelle façon ? En instituant
le principe de la responsabilité
devant la hiérarchie certes, mais aussi
ceux au nom desquels s'exerce le pouvoir
d'éduquer, et ceux sur qui il
s'exerce.
Par souci de clarté, précisons
que les actuels comités de gestion ne
reflètent pas mon idée de la collégialité
qui pourrait se satisfaire de la distribution
de l'autorité au sein du corps administratif
et enseignant regroupés dans le
même établissement, sans qu'il soit
besoin d'adjoindre à ce collectif des
personnes dont le désintérêt pour l'éducation
frise parfois le scandale.
Plan informatif
Cela dit, il est d'autres manières
d'intéresser à l'institution éducative
ceux qui s'en trouvent éloignés par leur
profession. On peut, par exemple, instituer
la pratique du partenariat socio
scolaire en ouvrant l'école sur les
métiers, sur le monde du travail, de
l'art, et en nouant avec les entrepreneurs
des liens organisés, codifiés aux
termes desquels leurs diverses prestations
en faveur d'une école donnée leur
conférerait d'office le droit d'exercer un
droit de regard sur la façon dont s'y
déroule le procès éducatif.
Mais, l'on en resterait ainsi
beaucoup trop prompt à épier, à sanctionner,
si ne se mettait en place une
procédure de prévention de toute
dérive corruptionnelle. Mais comment
? En organisant, moyennant séminaires
et colloques assortis de stages pratiques,
le recyclage périodique des formateurs.
Pour conclure, on peut dire que
la corruption ne procède pas de ce que
les gens seraient, par nature en quelque
sorte, immoraux. Ni de ce que les lois
répressives seraient inexistantes ou mal
conçues. La réalité est moins simple,
plus complexe : ce sont les structures
matérielles de notre existence qui, en
puissance, véhiculent de la corruption,
en portent les germes. La si forte prégnance
de la corruption sur nos conduites,
notre constellation mentale même,
est liée à la nature - et pas seulement à
la forme - du pouvoir d'Etat mis en
place depuis plus d'un demi siècle.
C'est cela qu'il faut changer fondamentalement,
si l'on veut juguler la corruption.
Ce qui se ferait en conquérant
notre souveraineté à l'égard de l'extérieur,
et nos droits et libertés, en
somme notre véritable citoyenneté à
l'intérieur. Mettre fin au caractère
endémique de la corruption, c'est
d'abord repenser le rapport entre l'Etat,
le pouvoir et la société : quel Etat, avec
quel pouvoir, pour quelle société, avec
quels contre pouvoirs ? Une réponse
correcte à cette question, à la fois théorique
et pratique, aurait pour effet de
réduire la corruption à la dimension
d'un épiphénomène qui se produirait de
loin en loin, et engagerait des individus
singuliers plus tôt que des catégories
entières de personnes préposées à des
rôles sociaux déterminés.
En attendant cependant d'en
arriver à une si immense transformation
de notre pays, on peut, dans des
secteurs restreints, et par exemple, dans
l'éducation, entreprendre des réformes
dans le dessein d'atténuer la corruption.
Cela suppose des luttes visant à accroître
le rôle de la société face à l'Etat, son
auto organisation en associations et
syndicats multiples, divers, polycentrés
et tendanciellement fédérés, et par
suite, l'augmentation de sa capacité de
décision, d'intervention et de
contrôle.