Qu'est-ce qu'un paradigme ?
Un homme atteint du délire
paludéen parle seul comme s'il était
entouré d'êtres invisibles Trois hommes
l'observent qui sont dominés par
des paradigmes différents. Le premier
est dominé par la croyance magique et
ignore tout de la science. Il est
convaincu que le malade est victime de
pratiques magiques et désigne aussitôt
un présupposé coupable à la réprobation
de tous. Le deuxième est hypocritement
hostile au paludéen. Dominé par
une croyance religieuse de caractère
archaïque, il pense que le malade parle
dans son agonie parce qu'il répond déjà
devant Dieu du mal qu'il a fait au cours
de sa vie. Le troisième est un croyant
mais aussi un esprit scientifique. Il
connaît la cause réelle du délire et
demande qu'on transporte le malade à
l'hôpital.
Ces trois hommes utilisent
trois principes explicatifs différents. La
magie, une divinité, la causalité naturelle
ou déterminisme. Ces principes
explicatifs sont des paradigmes. Un
paradigme est donc une sorte de postulat
plus ou moins implicite, plus ou
moins inconscient. L'homme qui pense
atteint rarement le niveau paradigmatique,
qui est ainsi soustrait à tout examen
critique. Et le paradigme semble
si évident que même s'il devient
conscient comme il arrive parfois,
l'homme pensant ne pourrait facilement
le remettre en question. Par exemple, il
faut beaucoup de travail intellectuel
pour que celui qui explique le paludisme
par la magie abandonne sa
croyance. Et les savants eux-mêmes
changent difficilement de paradigmes
quand les meilleurs d'entre eux en élaborent
de plus pertinents.
La corruption a la lumière
du paradigme de la complexité
Une erreur paradigmatique
concernant la corruption consiste à la
réduire, à un problème moral et donc à
ignorer des dimensions culturelles,
économiques et politiques. Il s'agit donc
du paradigme unidimensionnel qui simplifie
par top la réalité et rend l'observateur
aveugle à des aspects, causes,
conséquences et dimensions des phénomènes.
La corruption est, bien entendu,
un problème moral. Cela signifie que le
corrompu et le corrupteur, se rendent
coupables d'un manquement à leur
devoir. Ils violent une règle sociale au
profit de leurs intérêts égoïstes. Cela est
grave, car les règles d'une société
moderne non seulement protègent la
société mais encore protègent celui-là
même qui les viole. Il est par exemple
interdit de voler, parce que si tout le
monde le faisait au lieu de travailler, il
n'y aurait rien à voler et la société ne
pourrait subsister. De sorte que le
voleur lui-même a besoin que le vol soit
interdit et condamné. De même si tous
les diplômes étaient faux, ils ne serviraient
à rien et personne ne jugerait du
niveau intellectuel de qui que ce soit, en
fonction d'un papier signé qui lui serait
présenté " On voit ainsi que la plus
grande règle morale est celle qu'a édicté
Emmanuel Kant, lorsqu'il proclamait :
Agis toujours de telle sorte que la
maxime de ton acte puisse s'ériger en
règle universelle. " Le grand philosophe
nous invite ainsi à nous poser la question
suivante pour juger de la moralité
de nos actes : et si tout le monde faisait
comme moi, qu'adviendrait-il de la
société ? On peut en déduire que la
société la plus corrompue ne subsiste
que parce qu'il y a en son sein une
immense majorité d'hommes qui non
seulement n'est pas corrompue, mais
encore, maintient la garde contre la corruption.
Ce n'est pas ce que pensent les
fatalistes de la corruption pour qui la
corruption est inévitable parce que tout
le monde la pratique.
Mais la morale, et j'entends
par là le respect des règles indispensables
à la vie commune, n'est pas la seule
dimension de la corruption. Se borner
à la vilipender, se ne suffira pas pour en
venir à bout, bien que la corruption
mérite la condamnation la plus radicale.
En Afrique et au Cameroun en
particulier, la corruption a une dimension
culturelle. Nos sociétés n'ont pas
atteint le degré d'individualisme des
sociétés occidentales. Chacun de nous
appartient à sa communauté villageoise
ou ethnique, et toute victoire qu'il remporte
revient à sa communauté.
L'accession à des hauts postes dans le
gouvernement et dans l'administration
représente cette victoire. Celui qui y
accède, doit beaucoup à sa communauté
tribale. En ce sens le corrompu n'est pas
quelqu'un qui choisit entre un mal et un
bien, mais quelqu'un qui choisit entre
deux biens, celui de son pays, et celui de
son village. Mais, il n'en reste pas
moins que si chacun doit servir son ethnie
au détriment de son pays, notre pays
qui nous sert plus que notre village ne
pourrait subsister.
Une autre preuve d'une dimension
culturelle de la corruption est que
dans nos mentalités, les postes dans
l'administration et dans le gouvernement
sont des faveurs à ceux qui y accèdent
et non des charges sociales à remplir.
On incite donc le fonctionnaire à "
manger " et à partager. Et on remercie le
chef de l'Etat parce qu'il a pensé à la part
de gâteau du village dont le ressortissant
est nommé. Tout se passe ainsi comme
si un poste dans l'administration était
une possession familiale et villageoise.
Le fait que chaque village se comporte
et pense comme les autres aboutit finalement
à cette conséquence : la corruption
se développe par ses propres effets,
c'est-à-dire par contamination et imitation
réciproque.
La corruption a encore une
dimension économique. On peut en
juger par le fait qu'elle s'est aggravée
considérablement, depuis la crise qui
sévit encore si cruellement dans nos
pays. On estime à juste titre que le fonctionnaire
qui n'arrive pas à joindre les
deux bouts est fort tenté de monnayer
encore plus que par le passé le service
qu'il a le devoir de rendre à ses concitoyens. Cette tentation est d'autant plus
forte qu'au sein même de cette crise
interminable, certains bénéficient par "
la magie " même de la corruption d'un
enrichissement fulgurant qui constitue
une source de frustration pour les
autres. On n'a jamais vu autant de voitures
de luxe, autant de châteaux des
mille et une nuits, au Cameroun qu'en
en ce temps de crise. Devant cet étalage
de luxe et fortune scandaleuse, le pauvre
devient encore plus pauvre parce
qu'il se compare aux autres.
Enfin la corruption a une
dimension politique. Il n'est pas nécessaire
d'être un savant pour comprendre
que le manque de volonté politique de
combattre la corruption aggrave la corruption.
La morale populaire dit bien
que " la crainte du gendarme est le commencement
de la sagesse ". Or si notre
pays en arrive à conquérir à plusieurs
reprises le titre de champion toutes
catégories de la corruption,
c'est que ni les corrompus ni
les corrupteurs ne craignent
le gendarme. Beaucoup de
Camerounais se souviennent
encore de cette question
: " Où sont les preuves?"
Elle fut posée par
celui qui devait être le
commandant en chef de
la lutte contre la corruption
à un journaliste
qui dénonçait
cette corruption
: on estime
qu'une question
de ce genre a
donné la clé des
champs aux
corrupteurs et
corrompus de
tout acabit.
Q u e l q u e s
mots, prononcés
par certaines
personnes,
dans certaines circonstances,
peuvent
jouer un rôle dans l'histoire
Quels paradigmes changer ?
Contre lesquels ?
Comme nous venons de le
voir, un paradigme qui rend borgne
détermine votre vision de la corruption.
C'est le paradigme unidimensionnel qui
réduit la corruption à un problème
moral. Mais un paradigme plus nocif
encore perturbe notre vision de la corruption.
C'est le paradigme, fixiste ou
anhistorique.
Nombreux sont les hommes et
les femmes, qui croient la corruption
indéracinable. Toute critique de la corruption
relève à leurs yeux de la rêverie
de gens qui ignoreraient la réalité, et
toute initiative contre la corruption
serait vouée à l'échec. L'homme serait
corrompu et il le serait pour jamais.
Mais, ce sont ces fatalistes de la corruption
qui sont aveugles à la réalité, à
force de se donner des illusions de voir
la réalité. La réalité est toujours à
rechercher, " les faits sont faits " comme
le disait Bachelard. Or les fatalistes de
la corruption, les partisans du " qu'estce
qu'on va faire alors " ne prennent
jamais deux minutes pour se demander
ce qui cause corruption et si ces causes
peuvent être surmontées.
Une telle pensée fait du mal social
qu'est la corruption, une impasse et
non ce qu'il est : un problème. Un problème
peut exiger une solution difficile
à concevoir et à mettre en oeuvre. Mais,
il est reconnu comme tel, c'est-à-dire
comme une situation devant être surmontée.
L'impasse par contre suppose
une situation bloquée, sans espoir de
changement, sans issue possible.
Devant l'impasse l'homme ne fait rien.
Or un problème peut devenir une
impasse par qu'on le croit tel. Deux
oiseaux tombés dans un marécage
avaient vu leur ailles paralysées par la
boue. L'un se dit : " Il n'y rien à faire.
Bientôt je vais mourir." Et il mourut
bientôt en effet. L'autre était également
convaincu qu'il devait mourir, mais il
résolut de se débattre jusqu'à ce qu'il
devienne incapable de bouger. Et en se
débattant, il se dégagea de la boue et
réussit atteindre la terre ferme. Le fataliste
de la corruption est comme le premier
de ces oiseaux. Il est atteint du
complexe de Gribouille. En voyant
venir la pluie, Gribouille se disait. " Je
serai mouillé, quoi qu'il arrive. Autant
plonger d'avance dans l'eau. " Et il
plongeait dans l'eau.
Un tel pessimisme quand il
porte sur un mal social, relève du paradigme
anhistorique. Une telle vision de
la société ignore les changements qui
l'affectent. Un état de la société qui a
existé une fois doit toujours exister.
Pourtant l'homme lui-même n'a pas
toujours existé et il disparaîtra un
jour. Ainsi de la planète terre,
ainsi du soleil à qui les spécialistes
donnent encore 7 milliards
d'années de durée seulement. Et
que dire de l'esclavage et de la
colonisation ?
- " Qu'est-ce qu'il faut faire alors ? " -
Je vous réponds, fatalistes qu'il y a
quelque chose à faire : considérer la
corruption comment un problème
complexe, mais un problème devant
être résolu. S'attaquer à ce problème à
la fois sur toutes ses dimensions sur
tous les fronts : dimension morale,
dimension culturelle, dimension économique
et surtout politique. Ainsi
Hercule accomplit l'un de ses douze
travaux en frappant d'un seul coup les
sept têtes de la fameuse hydre dont chacune
repoussait quand elle était abattue
toute seule. Comme le peuple acclamerait
un tel héros qui s'attaquerait ainsi à
la corruption. Mais il faut le chercher et
le rechercher toujours. Il viendra un jour
cet homme, à la tête de notre pays. Mais
sa venue, nous la préparons chacun en
faisant notre petite part, là où nous sommes
placés, et avec les moyens dont
nous disposons. Qu'importe qu'aucun
mal ne puisse jamais être totalement
éradiqué ? Et qu'on ne peut que le
réduire à des proportions acceptables ?
Autant de décennies de corruption et
de dictature, autant de décennies de
lutte dont chacune porte ses fruits quoique
pas toujours visibles à tous.