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AU COEUR DE LA CORRUPTION
Les affaires qui ont secoué la République

Des ministres et hauts fonctionnaires ont été interpellés et détenus dans des prisons. Ils sont poursuivis pour détournement des fonds publics au Cameroun. Retour sur une série qui a presque mis fin à un phénomène d'impunité.
 
Michel Ferdinand,
Journaliste

La sortie du Vice-premier ministre chargé de la Justice, le 28 mars 2008, n'est pas fortuite. En réalité, face aux députés à l'Assemblée nationale, Amadou Ali annonce la suite de l'opération dénommée ''Epervier'', visant à traquer les gestionnaires des fonds publics ayant trempé dans les caisses. Le climat s'y prête, si l'on s'en tient à un message délivré quelques mois plus tôt par le président de la République, Paul Biya. Et même à la première vague d'arrestation des ministres prédateurs de la fortune publique. Dans les chaumières, par contre, ce débat ne suscite aucun intérêt. Surtout que les uns n'y voient qu'un trompe-l'oeil. Une manière pour le gouvernement de détourner leur attention pour faire passer, en douceur, un projet de loi devant modifier la constitution du 18 janvier 1996, afin de parvenir à la non limitation du mandat présidentiel. Les autres préfèrent ne pas en parler. L'heure est encore aux supputations lorsque, au petit matin du 31 mars 2008, ''Epervier'' plane à nouveau sur la capitale politique camerounaise. La ville de Yaoundé est en ébullition. Au quartier Odza à Yaoundé, où habite l'ancien ministre de l'Economie et des Finances (Minefi), Polycarpe Abah Abah, le temps n'est point à la rigolade. Des éléments du Groupement spécial d'opération (Gso) y ont pris position. Ils plantent tout le décor de sécurité et même de surveillance. Plusieurs caméras de surveillance sont installées autour du domicile de l'ancien Minefi. La plupart des éléments des forces du maintien de l'ordre sont en civil, habillés, rapportent un témoin, en haillons. Le patron qui les dirige arbore une tenue similaire. Le temps s'égrène. Tous sont armés et n'attendent que l'assaut final. A 6h20, le portail dudit domicile s'ouvre. Quelques hommes en tenue entrent. L'attente va durer une quarantaine de minutes. A 7h, Polycarpe Abah Abah sort. Il est au volant d'une voiture de marque Peugeot 307 grise cendre. Tout à côté de lui, se trouve un officier de police. Ils sont suivis par un pick-up transportant des hommes du Gso. Polycarpe Abah Abah quitte donc son domicile de Koweït City, sous forte escorte. La première destination n'est autre que le quartier général du Groupement spécial d'opération, non loin du campus de l'Université catholique d'Afrique centrale à Ekounou à Yaoundé. Peu de temps après, toujours au volant de son véhicule, Polycarpe Abah Abah quitte le Gso pour la direction de la police judiciaire (Dpj) au quartier Elig- Essono. Dans le même intervalle, au quartier Emana, une banlieue de Yaoundé, l'ambiance est chaude. L'ex-ministre de la Santé publique (Minsanté), Urbain Olanguena Awono, tombe dans les mailles des hommes du Gso. Il a suivi le même itinéraire que son homologue, avant d'échouer à la direction de la Pj. Polycarpe Abah Abah, autrement appelé argentier du Cameroun, n'est pas un inconnu. Avant de prendre les commandes de l'un des ministères dits de souveraineté, M. Abah Abah, avait occupé, pendant quelques années, le poste de directeur des impôts. Si ce dernier se fait découvrir par la mise en application de la Tva au Cameroun, Urbain Olanguena Awono, 53 ans, quant à lui, est un administrateur civil de formation. Ce haut fonctionnaire a occupé respectivement les postes de secrétaire d'Etat aux Finances et de ministre de la Santé publique. La liste des cadres interpellés, toujours le lundi, 31 mars 2008, ne s'arrête pas là. Elle s'allonge avec Luc Evariste Etogo Mbezele (ancien trésorier payeur général à la Trésorerie de Yaoundé), Maurice Feuzeu (secrétaire permanent du Comité national de lutte contre le Sida). Ce dernier coordonnait les activités et gérait des fonds alloués à la lutte contre cette pandémie au Cameroun. Il y a également Raphaël Okala (secrétaire permanent du Comité national de lutte contre le paludisme) et autres.

20 milliards Fcfa

Un mystère plane encore sur les mobiles de ces arrestations. Les commentaires de tous bords alimentent les conversations. Dans l'opinion, certains ne tardent pas à croire qu'il s'agit du démantèlement d'un réseau baptisé G11 c'est-à-dire des hommes qui se bousculaient pour la succession de Paul Biya au palais de l'Unité en octobre 2011, date prévue pour la fin de son second septennat. Quelques jours après, le domicile de M. Abah Abah est perquisitionné. Au moment où Urbain Olanguena Awono est entendu durant près de quatre heures. Finalement, il faut se référer à une note du 12 mars 2008 du secrétaire général de la présidence de la République, Laurent Esso, destinée au chef de l'Etat, pour se faire une idée des chefs d'accusation. Il s'agit d'un rapport de mission de contrôle et de vérification réalisé par le contrôle supérieur de l'Etat auprès des programmes Sida, paludisme et tuberculose. Tous ces programmes logés au ministère de la Santé, font transparaître des irrégularités et malversations chiffrées à environ 15 milliards de Fcfa. Le contenu de ce rapport impute à Urbain Olanguena Owono " des irrégularités d'un montant de 8,295 milliards de Fcfa. 500 millions des fonds de cette enveloppe ont été affectés de manière injustifiée à la lutte contre le Sida, 260 millions de dépenses sans pièces justificatives et 188 millions de marchés non exécutés.

 
Dans la même logique, ledit rapport fait ressortir 11,7 millions de Fcfa pour régler les dépenses personnelles [production d'un livre], 7,29 millions de médicaments à la Cename sans preuve de livraison en coaction avec Maurice Feuzeu ". La note est signée de la chargée de mission à la présidence de la République, Marthe Chantal Mbajon Njepang. Et accuse Maurice Feuzeu des irrégularités s'élevant à 3,498 milliards de Fcfa, liées aux sommes dues au personnel. Le secrétaire permanent du programme de lutte contre le paludisme, Raphaël Thérèse Okalla Abodo, doit répondre du détournement d'une somme 1,047 milliards de francs, dont 260 millions imputables à l'ex-Minsanté. Dans la rubrique du programme de lutte contre la tuberculose, on reproche au coordonnateur, Hubert Wang, la gestion de 587,64 millions de francs. Les accusés sont nombreux. Les sommes sont aussi faramineuses.Le film se poursuit. On se souvient de ce qui s'est passé, il y a un peu plus de deux ans. Le 20 février 2006, le directeur général du Fonds spécial d'équipement

et d'intervention intercommunal (Feicom), Emmanuel Gérald Ondo Ndong, est appréhendé à son bureau. Il fait un tour dans une cellule au secrétariat d'Etat à la défense (Sed) où il passe une nuit. Le lendemain, il est conduit à la prison centrale de Kondengui, après un détour à son domicile. La journée du 20 février 2006 est aussi harassante pour Gilles Roger Belinga, directeur général de la Société immobilière du Cameroun (Sic) ; et Emmanuel Edou, Dg du Crédit foncier du Cameroun (Cfc). Les deux sont interpellés avec quelques-uns de leurs collaborateurs. Il faut attendre le 24 février 2006 pour voir l'étau se resserrer autour du ministre de l'Energie et de l'eau, Alphonse Siyam Siwé. Il est poursuivi pour sa gestion au Port autonome de Douala (Pad), à l'époque où il occupait le poste de directeur général. Les procès s'ouvrent devant les tribunaux. Le Tribunal de grande instance du Wouri rend son verdict le 12 décembre 2007 : l'ex-Dg du Pad, son adjoint (Simon Pierre Ewodo Noah), le président du conseil d'administration (Edouard Etondè Ekoto) et François Marie Siewé Nintcheu sont reconnus coupables de détournement de deniers publics. Le montant du détournement s'élève à 12,6 milliards de Fcfa et est réparti entre les quatre accusés. Siyam Siwe écope de 30 ans de prison. Tandis que Etondè Ekoto, François Marie Siewé et Ewodo Noah doivent respectivement passer 15, 25 et 10 ans à la prison de New Bell à Douala. A Yaoundé, les juges travaillent sans répit. Ils doivent se prononcer par rapport aux affaires pendantes devant leurs tribunaux. En instance, Emmanuel Gérald Ondo Ndong est condamné à 50 ans de prison. Il a fait appel de cette décision. Ce qui a abouti, le 16 avril 2008, à une décision de la Cour d'appel du Centre, laquelle cour a ramené la peine de M. Ondo Ndong à 20 ans d'emprisonnement. Il devra, avec ses coaccusés, verser 25,850 milliards de Fcfa au trésor public. La prison de Kondengui est donc devenue la véritable onzième province du Cameroun. Où M. Ondo Ndong et autres ont retrouvé Mounchipou Seidou, ancien ministre des Postes et Télécommunications, interpellé en septembre 1999. On l'accusait de détournement de 5 milliards de francs et la signature, le même jour sans appel d'offres, de deux lettres commandes d'une valeur de 500 millions de Fcfa chacune, allant au même bénéficiaire