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CORRUPTION ET PAUVRETE
Une relation de flux et de reflux

Ou comment la pauvreté explique la corruption qui l'explique. Démonstration.
 
Pr Lucien Ayissi
Université de Yaoundé 1

La corruption relève d'une rationalité prédatrice qui, en plus de la marchandisation du service public qui la définit ordinairement, comprend toutes les formes de subtilisation des biens de l'État, auxquelles il faut ajouter les différents modes de contournement des normes publiques de référence, afin que soit apportées au problème de l'aspiration à exister des solutions satisfaisantes. Son rapport à la pauvreté relève d'un jeu de réciprocité qui explique non seulement le fait que la corruption s'accompagne du phénomène de l'appauvrissement de la dignité humaine et de l'horizon politique de l'État, mais aussi pourquoi la pauvreté, c'est-à-dire le défaut d'ajustement personnel aux contraintes d'une existence définie par la jouissance frustrante du minimum vital, prédispose les citoyens à la corruption de leur de leur humanité et de leur citoyenneté. Corruption comme facteur de la pauvreté La dynamique prédatrice des divers asticots sociaux (les policiers et les gendarmes ripoux, les porteurs des toges sales, les pédagogues et les médecins véreux, etc.) a d'abord pour conséquence l'appauvrissement de la dignité anthropologique de ceux qui placent, à travers cette pratique, leur humanité sous le signe de la déchéance éthique et politique.

 
En référant leur comportement au paradigme caprin, lorsqu'ils transforment, par exemple, les institutions publiques en prés dont ils peuvent tondre l'herbe suivant la largeur de leur langue ou en fonction de l'élasticité de leur appétit, ils sortent du cadre humain et politique pour aménager dans le zoologique. Ce ne sont plus des hommes et des citoyens, mais des chèvres qui se délectent à brouter là où elles sont attachées, et qui peuvent même se détacher pour étendre leur pâturage. L'activisme prédateur des corrompus et des corrupteurs altère la substance politique de l'État. Considérablement vampirisé par la dynamique des asticots sociaux, l'État ne peut plus assumer efficacement ses principaux devoirs régaliens. Il ne parvient plus à corriger ses déséquilibres macroéconomiques qu'en soumettant sa gouvernance à des logiques néocolonialisantes habilement construites par les usuriers du capital financier international pour formater sa souveraineté suivant leurs propres desseins idéologiques et politiques.

L'effet prédateur des divers asticots sociaux, illustré par les récurrentes ponctions financières que les acteurs de la corruption font subir au trésor public, est l'une des causes du phénomène de l'appauvrissement de l'État camerounais. La corruption qui sévit dans la gouvernance camerounaise appauvrit considérablement l'État camerounais et entrave son développement parce qu'elle distrait ses énergies économiques et financières de l'intérêt général. L'État assiste alors au rétrécissement de son horizon politique et à l'inhibition de son potentiel économique. Par le fait de ceux dont la rationalité prédatrice est d'une ampleur et d'une criminalité évidentes, il ne parvient plus à apporter des solutions adéquates au problème de visibilité sociale de la majorité des Camerounais. La certitude criminelle de cette prédation est d'autant plus importante que son déploiement bénéficie habituellement du laxisme et de la connivence politiques des dirigeants camerounais. Si la corruption explique l'appauvrissement de la dignité de l'homme et celui de l'État, la pauvreté prédispose à la corruption tous ceux qui mènent une existence conjecturale fondée sur le si et le peut-être.

Pauvreté comme terreau fertile de la corruption

Les citoyens qui ne peuvent pas faire face à la pression d'une quotidienneté constamment chargée d'adversité, et qui ne se rapportent aux impératifs historiques (se nourrir, se vêtir, se loger et se soigner) que sur le mode de la frustration permanente, sont prédisposés à faire le deuil des normes publiques de références destinées à la civilisation des préférences appétitives des individus ou de leurs groupes d'appartenance. Le fait que leur psychologie soit dominée par la peur des lendemains incertains, les prédispose à moraliser la corruption soit parce qu'elle leur permet d'obvier à la modicité de leurs revenus, soit parce qu'elle est un facteur de mobilité sociale. Ils se rapportent alors aux normes publiques de référence sur le mode de la transgressivité et font, à l'égard d'un État qui ne donne pas à leur humanité et à leur citoyenneté des gages de protection contre le pouvoir corrupteur de la pauvreté, preuve de cynisme. Les multiples pressions vénales qu'ils exercent sur ses institutions sont alors à la mesure de leur volonté de corriger, par la nécessité de leurs propres possibilités, l'injustice sociale d'un État qu'ils considèrent désormais comme l'État des autres. En plus de l'indigence matérielle, la pauvreté morale est également un facteur de corruption. C'est elle qui explique pourquoi ceux qui se rapportent aux impératifs historiques sur le mode de la domination, font également preuve d'un activisme prédateur dans leur rapport à l'État. C'est leur volonté mégalomaniaque d'exister au superlatif absolu qui explique leur propension à l'appropriation du bien public et même de l'État. La pauvreté de l'expression de leur humanité et de leur citoyenneté s'explique donc par la compulsion de leur désir d'accumulation et de puissance. Fervents adeptes du " nummothéisme ", c'està- dire la divinisation absolue de l'argent, ils n'arrivent plus à donner à leurs préférences appétitives un sens citoyen et un contenu républicain. Le pacte qu'ils nouent avec l'avoir et le pouvoir est moralement si appauvrissant qu'ils s'imaginent que l'humanité de l'homme est surtout fonction de sa richesse et de sa puissance.