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DES PYROMANES ET DU FEU
Le nettoyage des écuries d'Augias

Autant il serait malhonnête de dire que le Cameroun s'est croisé les bras devant la déferlante de la corruption, autant on est tout aussi fondé à se demander pourquoi l'Opération Epervier ne commence que maintenant et si ceux qui tentent d'éteindre le feu ne sont pas eux-mêmes des pyromanes. Dans ce cas, jusqu'où peuvent-ils aller et quel crédit leur accorder ?
 
Jean Takougang,
prof. Hors Echelle, Analyste Politique

L'assainissement des finances publiques et la lutte contre la corruption, surgissant sur le tard, ressemblent à s'y méprendre à une histoire de pyromanes qui veulent devenir pompiers ou encore mieux, au " Nettoyage des Ecuries d'Augias ", un véritable combat contre une hydre à mille têtes, dont deux repoussent à chaque fois qu'une est tranchée. Dans la mythologie grecque, Augias, roi d'Elis, était propriétaire d'un immense troupeau de trois mille (3 000) bêtes qu'il avait confinées dans des stalles qui n'avaient pas été nettoyées depuis trente (30) ans. Mais il arriva enfin qu'il faille le faire en un jour et sans aide. Cela constitua le sixième des Douze Travaux d'Hercules qui, pour y parvenir, détourna deux grands fleuves, l'Alphée et le Pénée et les fit passer à travers ces écuries! Les Ecuries de M. Paul Biya, il faut le reconnaître, n'ont pas trente (30) ans de crasse, mais 26 ! Mais, avec quatre petites années de différence seulement, " en sommes-nous si éloignés " ? Quant à son cheptel, si nous prenons tous les ministres, les directeurs des sociétés et tous ceux qui, au nom du Parti au pouvoir, de l'Etat, de l'Administration, de la tribu, du clientélisme triomphant, des fratries et de toutes les conjurations ont eu accès à la gestion des fonds publics, on ne peut pas dire qu'elles ne soient pas autant sinon plus peuplées que celles d'Augias. Maintenant que les deux rois, leurs royaumes et leurs problèmes se superposent et se confondent, continuons le parallélisme. Leurs destins étant désormais liés, si je parle de l'un, c'est que je parle aussi de l'autre. En trois décennies, les 3000 bêtes du Roi, exceptionnellement bien nourries, tout comme les gestionnaires de M. Biya, se sont naturellement multipliées et leurs déjections et déchets divers (indélicatesses de gestion) se sont accumulés et, piétinés jour et nuit par tant de pattes, se sont compactés, stratifiés, pétrifiés, au point de faire corps avec le plancher et le reste de la construction. Le nettoyage devrait donc tenir compte d'une résistance farouche et exiger une volonté inébranlable, beaucoup de courage, de sueur, de persévérance mais surtout, un matériel lourd et approprié : des marteaux- pilons et des burins, manuels ou électriques. Mais, par dessus tout, il faudrait pouvoir accepter le risque de secouer l'édifice, de l'endommager, de l'ébranler dans ses fondements, de le voir s'écrouler !

Augias, Monsieur Propre ?

C'est ce risque que prend Hercule en faisant passer deux grands fleuves à travers les écuries d'Augias : celui d'inonder tout le royaume, d'ébranler les colonnes, les murs et de voir emporter les installations, leurs habitants et peut-être aussi, leur propriétaire, si ce dernier ne s'est pas au préalable aménagé un abri ou une porte de sortie ! Ceci n'a été possible que parce que c'est Hercule, une force extérieure, neutre, sans intérêts autres que le nettoyage, qui prenait en main la titanesque entreprise ! Augias, nettoyant lui-même ses écuries, aurait-il accepté d'utiliser les mêmes moyens, de prendre les mêmes risques, notamment ceux de perdre ses écuries et ses bêtes ou de voir ainsi sombrer sous les eaux son royaume et toute sa raison de vivre? Assurément non ! L'instinct de conservation et la boulimie du pouvoir portent à croire qu'au bout de quelques efforts et de quelques strates, tout humainement, il aurait choisi de s'accommoder à la puanteur ambiante pour sauver son royaume et conserver son trône. Augias, n'en déplaise à ses courtisans, ne sera jamais ce Monsieur Propre, ni l'ambassadeur et le porteflambeau de l'hygiène et de la salubrité publiques qu'ils veulent nous présenter, simplement parce qu'il a, sur le tard, donné quelques coups de pioche stériles sur une montagne d'ordures qui, à force d'attendre, est devenue un rocher : propriétaire des écuries, des stalles, des bêtes et des lieux, il lui revenait, en maître absolu qu'il était, de donner le ton, de veiller et de répondre de la propreté de son environnement. C'est bien parce qu'il aura voulu qu'il en soit ainsi qu'il a tant attendu et que tant de déchets se sont accumulés. Il ne se résout enfin au nettoyage qu'à son corps défendant, contraint qu'il est par Eurysthée ( les bailleurs de fonds ?), pour des raisons de force majeure, bien au-dessus de sa propre volonté. Quel crédit lui accorder ? Quand on voit un pyromane au volant d'un camionciterne, le bon sens commande qu'on pense plus à un camion d'essence qu'à la citerne d'eau des sapeurs-pompiers ! Les Camerounais n'oublieront pas de si tôt ces 500 millions de francs brandis en 1992 pour " convaincre " les partis d'opposition à participer à une élection législative qu'ils avaient décidé de boycotter et que l'on considère encore comme l'inauguration de la corruption officielle dans notre pays. Si Augias, comme on veut nous le faire croire, était si allergique à la saleté, comment aurait-il attendu 26 ans pour se décider à nettoyer ses écuries, alors que depuis des années déjà, un ministre de la Fonction Publique avec 42 dossiers de baleines, des plaintes, des odeurs pestilentielles venant de toutes parts, des épidémies récurrentes subséquentes touchant les caisses du trésor public et entraînant des fermetures d'entreprises, des restructurations sans lendemain, des privatisationsdélits- d'initié-appropriation, des licenciements sans paiement des droits, des baisses de salaires de 70% , des " déflatages ", des suppressions de bourses scolaires et des grognes sociales annonçaient en vain que le seuil du supportable était depuis longtemps dépassé ?
 
Le nettoyage des Ecuries d'Augias par luimême est d'autant illusoire que non seulement il ne le sent pas comme une nécessité (il n'en est pas gêné !), mais bien plus, il n'est pas exagéré ou trop cynique de penser qu'il cultive et tire de la pourriture, de la putréfaction et de la pollution alentour le fumier et le ferment qui fertilisent, revigorent et pérennisent son pouvoir. C'est pourquoi un tour panoramique dans les entreprises d'Etat nous fait observer qu'elles ont été subrepticement privatisées et distribuées à des amis et affidés. Car comment expliquer autrement que des directeurs fassent dix, quinze, vingt ans ou plus à la tête des entreprises, sans contrôle et sans obligation de rendre périodiquement compte de leur gestion, au point où eux et tous les leurs finissent par les confondre avec le patrimoine familial? S'agit-il encore là de la res-publica (chose publique) ? Comment expliquer que des gens qui ont amené des entreprises à la

faillite aient été presque systématiquement tous nommés à la tête d'autres ou promues à des postes toujours plus juteux comme si on leur décernait un satisfecit ou témoignait une certaine reconnaissance ? Ce paradoxe est aggravé par les cumuls qui viennent très souvent s'y greffer, quand ils sont nommés à de nouveaux postes de responsabilité tout en conservant les anciens, comme si en dehors d'eux, plus personne ne pouvait y aspirer! Cette situation crée des insubordinations en cascade, donc de l'anarchie, chacun marquant et défendant bec et ongle " son territoire " comme des animaux dans une jungle et ne se reconnaissant plus aucune tutelle d'où quelqu'un lui exigerait quelques comptes. C'est ce qui s'est passé entre la Primature, la fonction Publique et l'ENAM au sujet de ce concours " truqué " qui défraya la chronique, ou entre la Primature, les ministères des transports et du Travail et les Aéroports Du Cameroun (ADC) au sujet des licenciements abusifs des délégués et autres travailleurs qui y sont récurrents et où le Directeur refuse toujours de se soumettre aux injonctions des inspecteurs du travail, de ses tutelles et même des services du Premier Ministre ! Mais ces insubordinations, luttes d'influence, conflits de compétence et de personnes, formes de pollution politique, sont souhaitées, provoquées et subtilement entretenues dans la mesure où elles affaiblissent la périphérie et appellent l'arbitrage central et discrétionnaire du Très Souverain Augias qui s'en sortira toujours plus que déifié !

La boîte de Pandore

Le respect des quotas tribaux dans l'accès à la Fonction Publique, la politique de l'équilibre régional et de la nomination à des hauts postes de responsabilité comme récompense au sens et au nombre de votes d'une région ne sont pas là pour faciliter le nettoyage des écuries. Cette philosophie fait des ministres et autres gestionnaires, non pas des gens qui peuvent se revendiquer quelque mérite, mais plutôt des passerelles pour la redistribution clientéliste du fruit de la corruption électorale qui a porté le régime au pouvoir et qui doit l'y maintenir ! Ce qui fait croire à ces mandataires tribaux qu'ils peuvent impunément et sans limites puiser dans leurs caisses pour soigner l'image du régime. Depuis toujours, comme la moindre promotion et le moindre poste de responsabilité appartiennent au parti, celui-ci attend bien le retour d'ascenseur pour vivre et pour survivre. Ceci est d'autant vrai qu'au Cameroun on ne vient pas au RDPC pour militer, mais pour avoir des privilèges, des trafics d'influence, des passe-droits, bref l'immunité, ce récipient d'où l'on puise l'impunité ! Il faut bien, au bout du compte, se montrer reconnaissant en finançant les campagnes, le train de vie princier des dignitaires et de leur entourage, les caprices des égéries et les autres événements de prestige décidés par la double hiérarchie, puisque chez nous il y a confusion entre l'Etat et le parti au pouvoir ! Quand, pour un événement comme le Sommet France-Afrique, un congrès ou autres on demande à un directeur de société ou à un ministre de contribuer en centaines de millions, on comprend bien qu'il ne lui est pas demandé de solliciter ses économies ou son salaire. Et comme ces gracieusetés et largesses, à ce qu'on dit, sont toujours remises sans reçu pour le grand bonheur de multiples commanditaires et intermédiaires réels ou supposés, il est clair que dans de telles conditions, le bilan soit impossible et que le nettoyage des écuries risque d'ouvrir la boite de Pandore d'où jailliront des monstres qu'Augias aura vraiment du mal à maîtriser ! Pour se donner quelques raisons de vivre et d'espérer, on peut se dire que mieux vaut tard que jamais tout en présumant qu'Augias ira jusqu'au bout. Mais après tant d'années où le temps, le climat, la ruse, les complicités, les alliances objectives ou contre-nature, l'oubli et même la mort ont permis de dissimuler les traces, d'effacer les empreintes et de faire disparaître les preuves, où peut-on désormais fixer ce bout ?