L'assainissement des finances
publiques et la lutte contre la
corruption, surgissant sur le
tard, ressemblent à s'y méprendre à une
histoire de pyromanes qui veulent
devenir pompiers ou encore mieux, au
" Nettoyage des Ecuries d'Augias ", un
véritable combat contre une hydre à
mille têtes, dont deux repoussent à chaque
fois qu'une est tranchée.
Dans la mythologie grecque,
Augias, roi d'Elis, était propriétaire
d'un immense troupeau de trois mille (3
000) bêtes qu'il avait confinées dans
des stalles qui n'avaient pas été nettoyées
depuis trente (30) ans. Mais il
arriva enfin qu'il faille le faire en un
jour et sans aide. Cela constitua le
sixième des Douze Travaux d'Hercules
qui, pour y parvenir, détourna deux
grands fleuves, l'Alphée et le Pénée et
les fit passer à travers ces écuries!
Les Ecuries de M. Paul Biya, il
faut le reconnaître, n'ont pas trente (30)
ans de crasse, mais 26 ! Mais, avec
quatre petites années de différence seulement,
" en sommes-nous si éloignés "
? Quant à son cheptel, si nous prenons
tous les ministres, les directeurs des
sociétés et tous ceux qui, au nom du
Parti au pouvoir, de l'Etat, de
l'Administration, de la tribu, du clientélisme
triomphant, des fratries et de toutes
les conjurations ont eu accès à la
gestion des fonds publics, on ne peut
pas dire qu'elles ne soient pas autant
sinon plus peuplées que celles
d'Augias. Maintenant que les deux rois,
leurs royaumes et leurs problèmes se
superposent et se confondent, continuons
le parallélisme. Leurs destins
étant désormais liés, si je parle de l'un,
c'est que je parle aussi de l'autre.
En trois décennies, les 3000
bêtes du Roi, exceptionnellement bien
nourries, tout comme les gestionnaires
de M. Biya, se sont naturellement multipliées
et leurs déjections et déchets
divers (indélicatesses de gestion) se
sont accumulés et, piétinés jour et nuit
par tant de pattes, se sont compactés,
stratifiés, pétrifiés, au point de faire
corps avec le plancher et le reste de la
construction. Le nettoyage devrait
donc tenir compte d'une résistance
farouche et exiger une volonté inébranlable,
beaucoup de courage, de
sueur, de persévérance mais surtout, un
matériel lourd et approprié : des marteaux-
pilons et des burins, manuels ou
électriques. Mais, par dessus tout, il
faudrait pouvoir accepter le risque de
secouer l'édifice, de l'endommager, de
l'ébranler dans ses fondements, de le
voir s'écrouler !
Augias, Monsieur Propre ?
C'est ce risque que prend
Hercule en faisant passer deux grands
fleuves à travers les écuries d'Augias :
celui d'inonder tout le royaume,
d'ébranler les colonnes, les murs et de
voir emporter les installations, leurs
habitants et peut-être aussi, leur propriétaire,
si ce dernier ne s'est pas au
préalable aménagé un abri ou une porte
de sortie ! Ceci n'a été possible que
parce que c'est Hercule, une force extérieure,
neutre, sans intérêts autres que
le nettoyage, qui prenait en main la titanesque
entreprise ! Augias, nettoyant
lui-même ses écuries, aurait-il accepté
d'utiliser les mêmes moyens, de prendre
les mêmes risques, notamment
ceux de perdre ses écuries et ses bêtes
ou de voir ainsi sombrer sous les eaux
son royaume et toute sa raison de
vivre? Assurément non ! L'instinct de
conservation et la boulimie du pouvoir
portent à croire qu'au bout de quelques
efforts et de quelques strates, tout
humainement, il aurait choisi de s'accommoder
à la puanteur ambiante pour
sauver son royaume et conserver son
trône.
Augias, n'en déplaise à ses
courtisans, ne sera jamais ce Monsieur
Propre, ni l'ambassadeur et le porteflambeau
de l'hygiène et de la salubrité
publiques qu'ils veulent nous présenter,
simplement parce qu'il a, sur le tard,
donné quelques coups de pioche stériles
sur une montagne d'ordures qui, à
force d'attendre, est devenue un rocher
: propriétaire des écuries, des stalles,
des bêtes et des lieux, il lui revenait, en
maître absolu qu'il était, de donner le
ton, de veiller et de répondre de la propreté
de son environnement. C'est bien
parce qu'il aura voulu qu'il en soit ainsi
qu'il a tant attendu et que tant de
déchets se sont accumulés. Il ne se
résout enfin au nettoyage qu'à son
corps défendant, contraint qu'il est par
Eurysthée ( les bailleurs de fonds ?),
pour des raisons de force majeure, bien
au-dessus de sa propre volonté. Quel
crédit lui accorder ? Quand on voit un
pyromane au volant d'un camionciterne,
le bon sens commande qu'on
pense plus à un camion d'essence qu'à
la citerne d'eau des sapeurs-pompiers !
Les Camerounais n'oublieront pas de si
tôt ces 500 millions de francs brandis
en 1992 pour " convaincre " les partis
d'opposition à participer à une élection
législative qu'ils avaient décidé de boycotter
et que l'on considère encore
comme l'inauguration de la corruption
officielle dans notre pays.
Si Augias, comme on veut
nous le faire croire, était si allergique à
la saleté, comment aurait-il attendu 26
ans pour se décider à nettoyer ses écuries,
alors que depuis des années déjà,
un ministre de la Fonction Publique
avec 42 dossiers de baleines, des plaintes,
des odeurs pestilentielles venant de
toutes parts, des épidémies récurrentes
subséquentes touchant les caisses du
trésor public et entraînant des fermetures
d'entreprises, des restructurations
sans lendemain, des privatisationsdélits-
d'initié-appropriation, des licenciements
sans paiement des droits, des
baisses de salaires de 70% , des " déflatages
", des suppressions de bourses scolaires et des grognes sociales
annonçaient en vain que le seuil du
supportable était depuis longtemps
dépassé ?
 |
|
Le nettoyage des
Ecuries d'Augias par luimême
est d'autant illusoire
que non seulement il ne le
sent pas comme une nécessité
(il n'en est pas gêné !), mais
bien plus, il n'est pas exagéré
ou trop cynique de penser qu'il
cultive et tire de la pourriture,
de la putréfaction et de la pollution
alentour le fumier et le
ferment qui fertilisent, revigorent
et pérennisent son pouvoir.
C'est pourquoi un tour
panoramique dans les entreprises
d'Etat nous fait
observer qu'elles ont été
subrepticement privatisées
et distribuées à des
amis et affidés. Car comment
expliquer autrement
que des directeurs fassent
dix, quinze, vingt ans ou plus
à la tête des entreprises, sans
contrôle et sans obligation de
rendre périodiquement compte
de leur gestion, au point où eux
et tous les leurs finissent par les
confondre avec le patrimoine familial?
S'agit-il encore là de la res-publica
(chose publique) ?
Comment expliquer que des
gens qui ont amené des entreprises à la
|
faillite aient été presque systématiquement
tous nommés à la tête d'autres ou
promues à des postes toujours plus
juteux comme si on leur décernait un
satisfecit ou témoignait une certaine
reconnaissance ? Ce paradoxe est
aggravé par les cumuls qui viennent
très souvent s'y greffer, quand ils sont
nommés à de nouveaux postes de responsabilité
tout en conservant les
anciens, comme si en dehors d'eux,
plus personne ne pouvait y aspirer!
Cette situation crée des insubordinations
en cascade, donc de
l'anarchie, chacun marquant et défendant
bec et ongle " son territoire "
comme des animaux dans une jungle et
ne se reconnaissant plus aucune tutelle
d'où quelqu'un lui exigerait quelques
comptes. C'est ce qui s'est passé entre
la Primature, la fonction Publique et
l'ENAM au sujet de ce concours " truqué
" qui défraya la chronique, ou entre
la Primature, les ministères des transports
et du Travail et les Aéroports Du
Cameroun
(ADC) au sujet des licenciements abusifs
des délégués et autres travailleurs
qui y sont récurrents et où le Directeur
refuse toujours de se soumettre aux
injonctions des inspecteurs du travail,
de ses tutelles et même des services du
Premier Ministre ! Mais ces insubordinations,
luttes d'influence, conflits de
compétence et de personnes, formes de
pollution politique, sont souhaitées,
provoquées et subtilement entretenues
dans la mesure où elles affaiblissent la
périphérie et appellent l'arbitrage central
et discrétionnaire du Très
Souverain Augias qui s'en sortira toujours
plus que déifié !
La boîte de Pandore
Le respect des quotas tribaux
dans l'accès à la Fonction Publique, la
politique de l'équilibre régional et de la
nomination à des hauts postes de responsabilité
comme récompense au sens
et au nombre de votes d'une région ne
sont pas là pour faciliter le nettoyage
des écuries. Cette philosophie fait des
ministres et autres gestionnaires, non
pas des gens qui peuvent se revendiquer
quelque mérite, mais plutôt des
passerelles pour la redistribution clientéliste
du fruit de la corruption électorale
qui a porté le régime au pouvoir
et qui doit l'y maintenir ! Ce qui
fait croire à ces mandataires tribaux
qu'ils peuvent impunément
et sans limites puiser
dans leurs caisses pour soigner
l'image du régime.
Depuis toujours,
comme la moindre promotion
et le moindre poste de responsabilité
appartiennent au parti,
celui-ci attend bien le retour
d'ascenseur pour vivre et pour
survivre. Ceci est d'autant vrai
qu'au Cameroun on ne vient
pas au RDPC pour militer,
mais pour avoir des privilèges,
des trafics d'influence, des
passe-droits, bref l'immunité,
ce récipient d'où l'on puise
l'impunité ! Il faut bien, au
bout du compte, se montrer
reconnaissant en finançant les
campagnes, le train de vie
princier des dignitaires et de
leur entourage, les caprices
des égéries et les autres événements
de prestige décidés par la
double hiérarchie, puisque chez
nous il y a confusion entre l'Etat et
le parti au pouvoir !
Quand, pour un événement comme le
Sommet France-Afrique, un congrès
ou autres on demande à un directeur de
société ou à un ministre de contribuer
en centaines de millions, on comprend
bien qu'il ne lui est pas demandé de solliciter
ses économies ou son salaire. Et
comme ces gracieusetés et largesses, à
ce qu'on dit, sont toujours remises sans
reçu pour le grand bonheur de multiples
commanditaires et intermédiaires
réels ou supposés, il est clair que dans
de telles conditions, le bilan soit
impossible et que le nettoyage des écuries
risque d'ouvrir la boite de Pandore
d'où jailliront des monstres qu'Augias
aura vraiment du mal à maîtriser !
Pour se donner quelques raisons
de vivre et d'espérer, on peut se
dire que mieux vaut tard que jamais
tout en présumant qu'Augias ira
jusqu'au bout. Mais après tant d'années
où le temps, le climat, la ruse, les complicités,
les alliances objectives ou
contre-nature, l'oubli et même la mort
ont permis de dissimuler les traces,
d'effacer les empreintes et de faire disparaître
les preuves, où peut-on désormais
fixer ce bout ?