On pourrait fermer les yeux, à la
rigueur, devant un agent de
l'Etat qui, aux Finances ou à la
Fonction Publique, monnaye ses services
; devant un surveillant d'externat
qui diminue le nombre d'absences des
mauvais élève, contre un peu d'argent ;
devant un professeur exerçant son "
droit " de cuissage pour améliorer frauduleusement
des performances académiques,
etc. Gare cependant aux fautifs
si le magistrat est informé de ces dysfonctionnements.
Mais si c'est le
magistrat lui-même qui se trouve
impliqué dans la corruption, au point
qu'il puisse être honteusement
amené à donner tort à ceux qui ont
raison, et raison à ceux qui ont
tort, alors tous les repères sont
perturbés, et toutes les valeurs
chamboulées à tout jamais. Bref,
pour paraphraser Raskolnikov,
on dira : " Si le magistrat est corrompu,
tout est permis ".
Précisément, l'on ne peut
tout se permettre dans une société
organisée. Même si c'est la majorité qui
se prélasse dans les fleurs du mal, en
faisant croire ostentatoirement que le
chemin tracé et suivi par elle est l'idéal,
la minorité qui suit le droit chemin doit
se mobiliser pour essayer d'imposer les
vraies valeurs et restaurer la norme
écartée.
L'apprivoisement
Dans l'Ethique à Nicomaque,
Aristote enseigne à juste titre que la
vertu consiste à se comporter suivant
les lois de la nature ; et dans une moindre
mesure selon les lois de la société.
Il est naturel, par exemple,
d'être amical avec un ami, d'être courageux
et patriote, d'être juste, honnête
ou tempérant, etc. La norme s'établit
ainsi, naturellement et coutumièrement,
entre gens d'une même culture et
c'est par rapport à elle que l'on juge de
la droiture d'un geste ou d'un comportement.
La norme en tant que guide du
comportement convenable se laisse
intérioriser par l'éducation familiale ou
scolaire, ou par la morale du milieu.
Quand un étranger arrive nouvellement,
il
s e
f a i t
guider par ses
hôtes ou ses amis, afin de ne pas déroger
aux normes établies. La dernière
idée qui lui viendrait à la tête, en tout
cas, est celle de vouloir imposer dans
son milieu d'accueil les us et coutumes
de son milieu d'origine.
Qu'on l'aime, ou qu'on la
déteste, la norme s'installe définitivement
dans l'inconscient collectif et finit
par s'insinuer dans le naturel de tout un
chacun. Freud parle alors de surmoi.
C'est d'ailleurs quand on l'oublie un
instant, quand on s'en écarte quelque
peu, que l'entourage commence à parler
d'écart de conduite. Il y a donc des
conduites de norme, qui sont convenables
et acceptables, et des conduites
d'écart, qui sont peu convenables et
blâmables pour cela, même si certains
continuent malgré tout à les poursuivre.
Le moraliste latin avait déjà
stigmatisé le caractère paradoxal de ce
choix : " Video meliora, deteriora
sequor ", à savoir : je vois le bien, je
n'en suis pas moins le mal ! Tout le
problème vient de là. Comment peuton
voir le bien, s'en détourner et suivre
néanmoins le mal ? Un tel choix n'est
ni raisonnable, ni rationnel. Il n'est
pas digne de l'homme en tant
qu'animal raisonnable. Est-ce
donc à dire que les Camerounais
ne sont plus des hommes, mais
des monstres ayant perdu la raison
et totalement à l'aise dans le
mal ?
La réponse est que nous nous
trouvons ici dans la logique de
l'apprivoisement, conçu comme
technique consistant à se rendre
familier quelque chose qui ne l'était
pas, une bête sauvage par exemple,
qu'on cherche à humaniser dans une
certaine mesure par des tours d'adresse
et autres moyens de séduction et non
par dressage. On s'efforce de la rendre
moins rétive, plus proche de l'homme
et, pour ainsi dire, plus ''policée''. C'est
de la même manière que le
Camerounais procède avec le mal.
L'apprivoisement se définit donc ici
comme une technique de domestication
du mal, un mécanisme d'écartement de
la norme et de normalisation de l'écart.
On se familiarise en effet l'écart par
une vaste pratique de l'impunité au
point que, toléré, accepté et dépénalisé,
le délit finit par s'installer comme un
idéal, et que, qui ne le commet pas est
pris, par l'entourage déjà habitué, pour
un anormal convaincu parfois de l'être.
 |
|
La norme change de sens, se transforme
en son contraire et réciproquement.
Tout le monde s'installe dans
l'écart, et malheur à quiconque
veut pratiquer la vertu, puisque
cette dernière heurte désormais
l'écart qui est devenu la norme
nouvelle, à laquelle il faut précisément
se conformer pour
être normal.
L'apprivoisement
utilise aussi la philosophie
de l'esquisse, ou ce que
j'appelle ainsi, à savoir une
comédie où l'on commence
un geste de réprobation
apparente pour l'interrompre
aussitôt lorsque les bonnes
consciences ont exprimé
leur satisfaction.
L'efficience nulle des
comités de lutte contre la
corruption participe de
cette technique, la lutte
en question n'étant d'ailleurs
dirigée que contre
une abstraction, une idée,
et non contre les corrompus.
La philosophie de
l'esquisse est une sublime
galéjade pour apaiser la
révolte muette de la bonne
conscience outragée, dont on
sent malgré tout qu'il faut en tenir
compte. Mais on oublie bien vite le
geste inaugural de la campagne de
lutte qui ne servait qu'à masquer la
volonté de s'installer dans l'écart. |
Des cas d'écart ou des écarts types
Empruntons ce dernier concept
à la statistique, où l'écart-type se définit
comme le carré des écarts. Donc, quelque
chose d'excessif. Plusieurs cas
d'écart exorbitant se présentent pour
illustrer en effet cette théorie de la perversion.
Depuis de longs mois, par
exemple, un bras de fer oppose le vice
à la vertu en matière de sexualité.
Depuis 2006, la révélation des pratiques
homosexuelles a éclaté dans l'opinion
nationale comme un coup de cymbale
assourdissant. L'affaire étant sévèrement
punie dans le Code pénal camerounais
par de lourdes peines d'emprisonnement,
avec des amendes bien
dissuasives, des journalistes ont cru
devoir avancer des noms, pour diriger
la sanction vers les coupables présumés.
Mais la loi ne s'est pas appliquée,
e t
l'on a même vu surgir des associations
légalisées de lutte pour la défense des
homosexuels !
Quoiqu'étant une pratique nauséeuse
au regard de l'anthropologie
négro-africaine qui est une anthropologie
de la vie et de la procréation ; malgré
des dispositions pertinentes de la
loi qui l'interdisent dans nos pays, et en
dépit de certaines considérations hygiéniques
liées à une certaine promiscuité
fécale, contre - nature, l'homosexualité
s'est installée dans l'opinion comme un
sujet de débat, comme quelque chose
qui va de soi.
Le scandale et l'abomination se
trouvent ainsi apprivoisés en tant que
thème à l'ordre du jour, et cette admission
subreptice dans la conversation
quotidienne finit par se laisser désigner
comme un signe précurseur d'une possible
légalisation par des législateurs
prétendument ouverts à la mondialisation.
Le développement d'une éthique
contraire, dédaigneusement désignée
homophobe, apparaît comme un acte
dépassé, rétrograde et digne du Moyen
Age. Les homosexuels les plus
décriés officient même partout
comme porte- paroles attitrés des
pouvoirs en place. Inutile par
conséquent de mener quelqu'enquête
que ce soit malgré des
dénonciations ininterrompues et
étayées de preuves. Si les dénonciateurs
disaient des mensonges
ou avançaient de fausses preuves,
il est sûr que la loi les
aurait frappés depuis longtemps.
Au lieu de les frapper
pour dénonciation
calomnieuse, on les
condamne à la
redondance, et la
vie continue !
CQFD.
D'autres cas
d'écart foisonnent
dans notre société,
mais l'espace offert
ne permet pas de les
évoquer ici. Tout un
ouvrage serait indispensable
pour cette
phénoménologie de la
honte.
Que faire donc pour
sortir de l'apprivoisement ? Rien
de mieux que l'éducation et l'application
de la loi, puisque Dieu est mort.
Les maîtres de la mondialisation, qui
nous avaient tout d'abord apporté la
Bible, où Dieu s'était fâché pour
Sodome et Gomorrhe comme on sait,
nous ont maintenant branchés sur une
civilisation libérale où les dieux tolèrent
et encouragent même l'abomination.
Le front de la résistance doit donc
s'efforcer, au vu des ravages, d'ordre
moral et d'ordre physiologique, de ressusciter
le Dieu assassiné par le glaive
de l'immoralisme et du matérialisme
outrancier. Le ressusciter et aller au
bout de sa logique sans se soucier du
conformisme suicidaire. Puis réveiller
ou réactualiser le binôme du crime et
du châtiment, en combattant toujours,
avec les dénonciateurs, la criminelle
tolérance. Enfin, amorcer sérieusement
le retour aux valeurs africaines de culture.
A ce sujet, l'afrocentricité apparaît
comme une voie salutaire pour les
générations montantes.