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L'écart et la norme

Il y a dix ans exactement, Amnesty International avait classé le Cameroun au peloton de tête des pays les plus corrompus du monde. Et comme une fatalité, la célèbre ONG vient de procéder à une visibilité plus sectorielle qui désigne la magistrature de notre pays comme la plus corrompue du monde ! Si Transparency International est crédible, il s'agit d'une révélation terrible qui atteint le dernier rempart éthique de notre société et brouille les limites entre la norme et l'écart.
 
Hubert MONO NDJANA,
Professeur des Universités

On pourrait fermer les yeux, à la rigueur, devant un agent de l'Etat qui, aux Finances ou à la Fonction Publique, monnaye ses services ; devant un surveillant d'externat qui diminue le nombre d'absences des mauvais élève, contre un peu d'argent ; devant un professeur exerçant son " droit " de cuissage pour améliorer frauduleusement des performances académiques, etc. Gare cependant aux fautifs si le magistrat est informé de ces dysfonctionnements. Mais si c'est le magistrat lui-même qui se trouve impliqué dans la corruption, au point qu'il puisse être honteusement amené à donner tort à ceux qui ont raison, et raison à ceux qui ont tort, alors tous les repères sont perturbés, et toutes les valeurs chamboulées à tout jamais. Bref, pour paraphraser Raskolnikov, on dira : " Si le magistrat est corrompu, tout est permis ". Précisément, l'on ne peut tout se permettre dans une société organisée. Même si c'est la majorité qui se prélasse dans les fleurs du mal, en faisant croire ostentatoirement que le chemin tracé et suivi par elle est l'idéal, la minorité qui suit le droit chemin doit se mobiliser pour essayer d'imposer les vraies valeurs et restaurer la norme écartée.

L'apprivoisement
Dans l'Ethique à Nicomaque, Aristote enseigne à juste titre que la vertu consiste à se comporter suivant les lois de la nature ; et dans une moindre mesure selon les lois de la société. Il est naturel, par exemple, d'être amical avec un ami, d'être courageux et patriote, d'être juste, honnête ou tempérant, etc. La norme s'établit ainsi, naturellement et coutumièrement, entre gens d'une même culture et c'est par rapport à elle que l'on juge de la droiture d'un geste ou d'un comportement. La norme en tant que guide du comportement convenable se laisse intérioriser par l'éducation familiale ou scolaire, ou par la morale du milieu. Quand un étranger arrive nouvellement, il s e f a i t guider par ses hôtes ou ses amis, afin de ne pas déroger aux normes établies. La dernière idée qui lui viendrait à la tête, en tout cas, est celle de vouloir imposer dans son milieu d'accueil les us et coutumes de son milieu d'origine. Qu'on l'aime, ou qu'on la déteste, la norme s'installe définitivement dans l'inconscient collectif et finit par s'insinuer dans le naturel de tout un chacun. Freud parle alors de surmoi. C'est d'ailleurs quand on l'oublie un instant, quand on s'en écarte quelque peu, que l'entourage commence à parler d'écart de conduite. Il y a donc des conduites de norme, qui sont convenables et acceptables, et des conduites d'écart, qui sont peu convenables et blâmables pour cela, même si certains continuent malgré tout à les poursuivre. Le moraliste latin avait déjà stigmatisé le caractère paradoxal de ce choix : " Video meliora, deteriora sequor ", à savoir : je vois le bien, je n'en suis pas moins le mal ! Tout le problème vient de là. Comment peuton voir le bien, s'en détourner et suivre néanmoins le mal ? Un tel choix n'est ni raisonnable, ni rationnel. Il n'est pas digne de l'homme en tant qu'animal raisonnable. Est-ce donc à dire que les Camerounais ne sont plus des hommes, mais des monstres ayant perdu la raison et totalement à l'aise dans le mal ? La réponse est que nous nous trouvons ici dans la logique de l'apprivoisement, conçu comme technique consistant à se rendre familier quelque chose qui ne l'était pas, une bête sauvage par exemple, qu'on cherche à humaniser dans une certaine mesure par des tours d'adresse et autres moyens de séduction et non par dressage. On s'efforce de la rendre moins rétive, plus proche de l'homme et, pour ainsi dire, plus ''policée''. C'est de la même manière que le Camerounais procède avec le mal. L'apprivoisement se définit donc ici comme une technique de domestication du mal, un mécanisme d'écartement de la norme et de normalisation de l'écart. On se familiarise en effet l'écart par une vaste pratique de l'impunité au point que, toléré, accepté et dépénalisé, le délit finit par s'installer comme un idéal, et que, qui ne le commet pas est pris, par l'entourage déjà habitué, pour un anormal convaincu parfois de l'être.
 
La norme change de sens, se transforme en son contraire et réciproquement. Tout le monde s'installe dans l'écart, et malheur à quiconque veut pratiquer la vertu, puisque cette dernière heurte désormais l'écart qui est devenu la norme nouvelle, à laquelle il faut précisément se conformer pour être normal. L'apprivoisement utilise aussi la philosophie de l'esquisse, ou ce que j'appelle ainsi, à savoir une comédie où l'on commence un geste de réprobation apparente pour l'interrompre aussitôt lorsque les bonnes consciences ont exprimé leur satisfaction. L'efficience nulle des comités de lutte contre la corruption participe de cette technique, la lutte en question n'étant d'ailleurs dirigée que contre une abstraction, une idée, et non contre les corrompus. La philosophie de l'esquisse est une sublime galéjade pour apaiser la révolte muette de la bonne conscience outragée, dont on sent malgré tout qu'il faut en tenir compte. Mais on oublie bien vite le geste inaugural de la campagne de lutte qui ne servait qu'à masquer la volonté de s'installer dans l'écart.

Des cas d'écart ou des écarts types

Empruntons ce dernier concept à la statistique, où l'écart-type se définit comme le carré des écarts. Donc, quelque chose d'excessif. Plusieurs cas d'écart exorbitant se présentent pour illustrer en effet cette théorie de la perversion. Depuis de longs mois, par exemple, un bras de fer oppose le vice à la vertu en matière de sexualité. Depuis 2006, la révélation des pratiques homosexuelles a éclaté dans l'opinion nationale comme un coup de cymbale assourdissant. L'affaire étant sévèrement punie dans le Code pénal camerounais par de lourdes peines d'emprisonnement, avec des amendes bien dissuasives, des journalistes ont cru devoir avancer des noms, pour diriger la sanction vers les coupables présumés. Mais la loi ne s'est pas appliquée, e t l'on a même vu surgir des associations légalisées de lutte pour la défense des homosexuels ! Quoiqu'étant une pratique nauséeuse au regard de l'anthropologie négro-africaine qui est une anthropologie de la vie et de la procréation ; malgré des dispositions pertinentes de la loi qui l'interdisent dans nos pays, et en dépit de certaines considérations hygiéniques liées à une certaine promiscuité fécale, contre - nature, l'homosexualité s'est installée dans l'opinion comme un sujet de débat, comme quelque chose qui va de soi. Le scandale et l'abomination se trouvent ainsi apprivoisés en tant que thème à l'ordre du jour, et cette admission subreptice dans la conversation quotidienne finit par se laisser désigner comme un signe précurseur d'une possible légalisation par des législateurs prétendument ouverts à la mondialisation. Le développement d'une éthique contraire, dédaigneusement désignée homophobe, apparaît comme un acte dépassé, rétrograde et digne du Moyen Age. Les homosexuels les plus décriés officient même partout comme porte- paroles attitrés des pouvoirs en place. Inutile par conséquent de mener quelqu'enquête que ce soit malgré des dénonciations ininterrompues et étayées de preuves. Si les dénonciateurs disaient des mensonges ou avançaient de fausses preuves, il est sûr que la loi les aurait frappés depuis longtemps. Au lieu de les frapper pour dénonciation calomnieuse, on les condamne à la redondance, et la vie continue ! CQFD. D'autres cas d'écart foisonnent dans notre société, mais l'espace offert ne permet pas de les évoquer ici. Tout un ouvrage serait indispensable pour cette phénoménologie de la honte. Que faire donc pour sortir de l'apprivoisement ? Rien de mieux que l'éducation et l'application de la loi, puisque Dieu est mort. Les maîtres de la mondialisation, qui nous avaient tout d'abord apporté la Bible, où Dieu s'était fâché pour Sodome et Gomorrhe comme on sait, nous ont maintenant branchés sur une civilisation libérale où les dieux tolèrent et encouragent même l'abomination. Le front de la résistance doit donc s'efforcer, au vu des ravages, d'ordre moral et d'ordre physiologique, de ressusciter le Dieu assassiné par le glaive de l'immoralisme et du matérialisme outrancier. Le ressusciter et aller au bout de sa logique sans se soucier du conformisme suicidaire. Puis réveiller ou réactualiser le binôme du crime et du châtiment, en combattant toujours, avec les dénonciateurs, la criminelle tolérance. Enfin, amorcer sérieusement le retour aux valeurs africaines de culture. A ce sujet, l'afrocentricité apparaît comme une voie salutaire pour les générations montantes.