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ECOLE ET GOUVERNANCE
Une fenêtre ouverte à la corruption

''L'éducation est l'action exercée par les générations adultes sur celles qui ne sont pas encore mûres pour la vie sociale'', écrivait le sociologue Emile Durkheim. Sous toutes les cultures, l'école apparaît comme la voie royale par laquelle la société globale enrôle et protège ses cadets de la perdition. Une réalité qui semble échapper à la nôtre, qui secrète et perpétue la corruption.
 
Franklin Kamtche,
Journaliste

Au cours de cette année scolaire, cinq élèves d'un grand lycée de la province de l'Ouest ont été surpris en flagrant délit de fraude, lors des évaluations séquentielles. Après avoir en vain tenté de corrompre le professeur qui surveillait, ils sont allés voir le censeur, pour accuser le professeur de leur avoir tendu un piège, malgré les preuves accablantes présentées. Devant le scepticisme et la résistance de celui-ci, l'un d'eux a demandé : ''Monsieur, vous n'avez jamais triché ? Pourquoi après avoir traversé le pont, vous voulez nous noyer ?'' Il n'a pas succombé au baratin et a donné à chacun la note 00/20 et trois jours d'exclusion. Les enfants, leurs parents avec, l'ont surnommé alors ''le noyeur''. La vérité, c'est que des actes comme ceux-là sont de plus en plus rares, au point où le fait de corruption ne dit presque plus rien à personne, dans ses multiples facettes. Et les adeptes de la fraude en milieu scolaire rivalisent tellement de génie, que c'est presque à tort qu'on n'a pas encore pensé à primer le meilleur procédé de fraude découvert.

Lieu de la malhonnêteté

A bien regarder, toute la chaîne éducative actuelle est polluée, des apprenants à la société globale, qui ne perçoit l'école que sous la forme de ses résultats, notamment des diplômés déversés dans un monde sans travail et qui bafouille sur l'inadéquation entre la formation et l'emploi.

 
De quelque côté qu'on la considère, l'école apparaît chez nous comme le lieu des raccourcis et de la malhonnêteté, des choses qu'il vaut mieux cacher alors qu'elle se définit comme le producteur des valeurs. D'abord pour et par les élèves, sans repères, qui ne vont plus à l'école chercher un modèle pouvant guider leurs pas mais des diplômes à tout prix, pour espérer un jour être parachutés dans les hautes sphères de l'Etat, grâce à la magie de notre politique. Ils trichent lors des devoirs et des examens, achètent les places pour entrer au lycée, les notes pour aller en classe supérieure, font effacer les heures d'absences contre des bâtons de cigarette, une bière ou le labourage de quelques billons dans les régions agricoles, … Des activités qui seraient irréalisables, s'ils ne trouvaient des complicités au

sein de l'appareil éducatif, chargé d'assurer leur formation intellectuelle, morale et surtout civique. Les premiers en cause, à l'observation, sont les chefs d'établissements. Nommés par leurs ministres respectifs, le fondateur du collège dans le cas du privé laïc, le secrétariat à l'éducation pour le privé confessionnel, dans des conditions que l'on soupçonne toujours de ne pas manquer d'arrière pensée mercantile, sur eux pèse le soupçon d'entretenir une culture d'absence de transparence et de mercantilisme dans les opérations relatives au recrutement ou au renvoi des apprenants et à la gestion des ressources tant humaines que matérielles mises à leur disposition. Il est presque démontré qu'en dehors des agents financiers (intendants, économes, comptables), les adjoints de ceuxci (censeurs, surveillants généraux, préfets des études…) se plaignent de ne pas être suffisamment pris en compte dans les orientations et les priorités de leurs établissements. Dans quelques cas, la gestion financière est le noeud d'une frustration qui conduit à des actes de quasi-sabotage et des sacrilèges moraux.

Destructuration morale et civique

Pour parachever cette oeuvre de déstructuration morale et civique, les personnels administratifs d'appui (secrétaires, surveillants de secteur, agents de bureau…) et les enseignants influencent sérieusement les performances des apprenants, lorsqu'ils ne sont pas impliqués dans leur recrutement anarchique en début d'année et servent dans certains cas, de courroie entre un chef d'établissement ''invisible'' et les usagers. Dans la plupart des cas, les enseignants font du mercenariat. Très peu intéressés par le fonctionnement normal de leurs structures, ils font des efforts pour se libérer et aller faire la ''coopération'' (les vacations). Cooptés dans les conseils où se définissent les orientations de la vie scolaire et la gestion financière, ils ne demandent jamais l'avis de leurs collègues, avant de s'y rendre. De même, ils ne leur rendent pas compte. Chacun s'occupe de ce peut lui procurer un intérêt particulier. En fin de trimestre, des élèves notoirement absentéistes se retrouvent sans heure d'absence, des paresseux ont des notes admirables, des jeunes filles somnolentes rivalisent les brillants garçons. Dans cet environnement marqué par le laxisme, l'improvisation, la course au lucre et aux satisfactions érotiques, il est arrivé que des élèves, morts entre-temps, se retrouvent avec des notes dans certaines disciplines. La communauté éducative n'est pas en reste, elle qui est sensée soutenir et contrôler les actions menées au sein des campus, pour la bonne formation de l'avenir de la nation. Le rayonnement des associations d'enseignants ou des parents, au sein des écoles, constitue parfois des moments inquiétants, pour les bonnes moeurs. Les soupçons et les accusations de détournements de fonds sont légion. Globalement, le moment auquel on convient de mettre sur pied le bureau de l'Association des parents d'élèves est source de calcul et d'inertie. Dans 9 cas sur 10, les élections ont lieu en fin d'année scolaire, alors qu'on boucle difficilement celle-ci. La qualité des postulants au bureau devient discutable, certains perdant leurs qualités de parent pendant les vacances, du fait de l'exclusion ou du déplacement de leurs enfants ou de leur arrivée en fin de scolarité. Les projections budgétaires sont déphasées et les orientations prises sont celles du chef d'établissement en poste. A la rentrée, non seulement les mouvements se font à la tête des institutions, une redistribution des cartes est faite par les affectations et les promotions des personnels jusque-là en charge des salles de classe.

Intrigues
Lorsqu'elles ont la possibilité de faire entendre leur voix, les collectivités locales ainsi que des parlementaires s'illustrent plutôt dans un registre surprenant pour la citoyenneté. A la rentrée, des maires, des députés et autres conseillers, imitant peut-être en cela certaines autorités administratives, dressent les listes de candidats à faire recruter, notamment dans les établissements publics. Cela s'accompagne d'un fort chantage au poste. Notre enquête permet d'affirmer que la plupart de ceux qu'on veut inscrire ainsi, sont assez souvent des anciens exclus du même établissement, qui n'ont aucun lien de parenté avec le parrain de circonstance et ne les ont même jamais aidés dans leurs intrigues politiciennes, pour espérer bénéficier des retombées. L'inscription sur ces listes dites ''sûres'' serait assujettie au versement d'une consistante somme d'argent, ''pour le carburant de l'honorable ou du maire''. Certaines têtes couronnées voient aussi dans l'école, le lieu d'expression de l'étendue de leur pouvoir. Au risque de créer des Etats dans l'Etat, les autorités traditionnelles représentent une pesanteur pour la pénétration des valeurs nouvelles et le travail bien fait. Non seulement certaines se substituent à l'autorité administrative, pour contrôler ou influencer le déroulement des activités dans les établissements, mais aussi elles créent des dysfonctionnements dans les recrutements, en ramenant de nombreux enfants exclus au lycée et en exigeant du proviseur qu'il les réadmettent inconditionnellement, parce qu' ''ils n'ont pas où aller''. Par ailleurs, certains chefs ne sont pas connus comme des adeptes du paiement tranquille des frais exigibles. Avec leurs associations de développement, ils prennent les établissements scolaires en otage et les tribalisent. La configuration actuelle des écoles tient à cette donne. Le chef et les élites ont la possibilité de faire nommer à la tête de ''leur école'' qui ils veulent, quand on n'a pas trouvé un digne fils du village pour le gérer. L'expérience permet malheureusement de constater que cette appartenance n'est pas un gage d'efficacité. Sur la jeunesse scolaire, cette pratique a la particularité de fragiliser les responsables de l'établissement et de les rendre invulnérables. ''Je ne peux exclure le fils de celui qui m'a fait roi. De la même manière qu'il m'a fait venir, il peut me faire partir et même loin'', explique sans honte un chef d'établissement. On comprend pourquoi certains de nos lycées ressemblent par moments à des foires. Avec des spécimens d'élèves qui ont fini par devenir des meubles, et qui n'aspirent plus à partir. On les a par le passé entendu parler du lycée des ressortissants ''X'' plutôt que de son lieu d'ancrage.