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POUR UNE GUERRE CITOYENNE

D'après les résultats de la Deuxième Enquête Camerounaise auprès des Ménages (ECAM II, février 2003), plus de 42 % des ménages camerounais sont confrontés en 2001 à la corruption, en tant que victimes ou auteurs.
 
Pasteur Jean Blaise KENMOGNE

Les ménages pauvres autant que les ménages aisés en milieux urbain ou rural sont, à des degrés divers, concernés. Comme causes probables de ce phénomène, la double baisse des salaires des agents de l'Etat en 1993, de nombreuses pertes d'emplois dans différents secteurs de l'économie et l'impunité dont ont joui ou continuent de jouir les auteurs de la corruption. Malgré un dispositif législatif et institutionnel impressionnant mis en place par les pouvoirs publics pour endiguer le fléau (Code Pénal, Elections Cameroon, Cellules Ministérielles de Lutte, Agence d'Investigation Financière Chargée de la Lutte contre le blanchiment et les Mouvements de fonds frauduleux, Juridictions des Comptes, Inspections Générales Ministérielles, Commission Nationale Anti- Corruption, Programme National de Gouvernance, etc) et les efforts engagés par la société civile, les résultats, à ce jour, restent mitigés. Le Cameroun reste classé premier pays corrompu dans la zone Afrique, suivi par le Ghana, le Nigeria, le Sénégal et l'Afrique du Sud (Rapport sur le Baromètre Mondial de la Corruption de 2007 de Transparency International). Dans le reste du monde, la corruption a également bon dos. Il ne se passe pas une année sans que la chronique judiciaire fasse état d'actes de corruption ou, à tout le moins, de népotisme, d'enrichissement illicite, d'abus de fonction ou de pouvoir commis ici et là, au mépris des règles communément arrêtées. Partout, cette gangrène détruit la moralité publique, disloque les fondements spirituels de la vie sociale et ravage l'économie. Dans l'administration parfois, on fait semblant de la combattre. Mais c'est pour lui permettre de mieux se disséminer. C'est le cas par exemple dans le circuit qu'empruntent les états d'émoluments des huissiers de justice, du palais de justice à la trésorerie au Cameroun. Les dossiers doivent recueillir successivement les signatures du chef du bureau de contrôle, du chef du service des affaires judiciaires, du procureur de la république, du chef du service de contrôle, greffes, parquets et professions judiciaires, du procureur général, du président du tribunal de première instance, du chef du centre principal des impôts, sans compter qu'au niveau de l'enregistrement, toutes les pages de l'original de l'état doivent porter un timbre fiscal, etc. Si, de façon générale, la corruption a des causes à la fois politiques, économiques, morales et culturelles, elle trouve sur la terre africaine des facteurs favorables qui l'aggravent. J.P. Olivier de Sardan a, dans un article sur l'Economie morale de la corruption en Afrique (Politique africaine, n° 63, octobre 1996, pp 97- 116) analysé les logiques culturelles dans lesquelles s'enchâsse ce fléau et notamment les logiques de la négociation, de courtage, du cadeau, du devoir d'entraide de réseau, de l'autorité prédatrice et de l'accumulation redistributive. En brouillant les frontières entre les sphères privées et les sphères publiques de même qu'en exerçant une pression permanente sur les acteur sociaux, ces logiques créent les conditions de développement de la corruption, voire de son acceptabilité culturelle. C'est ainsi, écrit cet auteur, que des " fonctionnaires sont pris dans une situation schizophrénique. Ils tiennent leur légitimité administrative et professionnelle d'avoir été formés à la modernité administrative européenne et donc aussi aux valeurs de service public. Mais leur légitimité sociale implique au contraire qu'ils agissent en conformité avec les logiques socio-culturelles plus ou moins contradictoires ". Dans ce contexte, la lutte contre la corruption exige que soient analysés à fond et intégrés comme éléments de stratégie tous ces mécanismes socio-culturels. Elle exige également que les causes profondes du mal soient recherchées dans l'objectif d'identifier et de mettre en oeuvre des solutions appropriées. Mais l'hydre de la corruption a tellement de tentacules et sa capacité à se régénérer est tellement grande qu'il faut lui opposer une guerre citoyenne, commune et concertée : pas une guerre qui se décline seulement en condamnations verbales au vitriol, en constats désabusés, en jugements à l'emporte-pièce, en déclarations d'intention aussi naïves qu'exaspérantes, mais une guerre totale, systémique et systématique. De par sa nature protéiforme, ses ramifications sournoises et ses effets dévastateurs, la corruption doit être combattue par tous et partout : d'abord en nous-mêmes, grands ou petits, riches ou pauvres, lettrés ou illettrés, hommes ou femmes, puissants ou misérables, croyants ou pas, blancs ou noirs, pour nous permettre de nous libérer de la tyrannie de l'avoir et de la tentation forte de confondre la chose publique et la chose personnelle ; dans nos familles, nos écoles, nos lieux de service et de socialisation, pour nous permettre d'en éloigner les trafics d'influence et toutes les formes insidieuses de " monétarisation " des rapports humains qui ont tôt fait de se dégrader en transactions marchandes et de nous dégrader.

Pasteur Jean-Blaise  KENMOGNE