Les ménages pauvres autant
que les ménages aisés en milieux
urbain ou rural sont, à des degrés
divers, concernés. Comme causes
probables de ce phénomène, la double
baisse des salaires des agents de
l'Etat en 1993, de nombreuses pertes
d'emplois dans différents secteurs de
l'économie et l'impunité dont ont joui
ou continuent de jouir les auteurs de
la corruption.
Malgré un dispositif législatif
et institutionnel impressionnant mis
en place par les pouvoirs publics pour
endiguer le fléau (Code Pénal,
Elections Cameroon, Cellules
Ministérielles de Lutte, Agence
d'Investigation Financière Chargée
de la Lutte contre le blanchiment et
les Mouvements de fonds frauduleux,
Juridictions des Comptes, Inspections
Générales Ministérielles,
Commission Nationale Anti-
Corruption, Programme National de
Gouvernance, etc) et les efforts engagés
par la société civile, les résultats,
à ce jour, restent mitigés. Le
Cameroun reste classé premier pays
corrompu dans la zone Afrique, suivi
par le Ghana, le Nigeria, le Sénégal et
l'Afrique du Sud (Rapport sur le
Baromètre Mondial de la Corruption
de 2007 de Transparency
International).
Dans le reste du monde, la
corruption a également bon dos. Il ne
se passe pas une année sans que la
chronique judiciaire fasse état d'actes
de corruption ou, à tout le moins, de
népotisme, d'enrichissement illicite,
d'abus de fonction ou de pouvoir
commis ici et là, au mépris des règles
communément arrêtées. Partout, cette
gangrène détruit la moralité publique,
disloque les fondements spirituels de
la vie sociale et ravage l'économie.
Dans l'administration parfois, on fait
semblant de la combattre. Mais c'est
pour lui permettre de mieux se disséminer.
C'est le cas par exemple dans
le circuit qu'empruntent les états
d'émoluments des huissiers de justice,
du palais de justice à la trésorerie
au Cameroun. Les dossiers doivent
recueillir successivement les
signatures du chef du bureau de
contrôle, du chef du service des affaires
judiciaires, du procureur de la
république, du chef du service de
contrôle, greffes, parquets et professions
judiciaires, du procureur général,
du président du tribunal de première
instance, du chef du centre
principal des impôts, sans compter
qu'au niveau de l'enregistrement, toutes
les pages de l'original de l'état doivent
porter un timbre fiscal, etc.
Si, de façon générale, la corruption
a des causes à la fois politiques,
économiques, morales et culturelles,
elle trouve sur la terre africaine
des facteurs favorables qui l'aggravent.
J.P. Olivier de Sardan a, dans un
article sur l'Economie morale de la
corruption en Afrique (Politique africaine,
n° 63, octobre 1996, pp 97-
116) analysé les logiques culturelles
dans lesquelles s'enchâsse ce fléau et
notamment les logiques de la négociation,
de courtage, du cadeau, du
devoir d'entraide de réseau, de l'autorité
prédatrice et de l'accumulation
redistributive. En brouillant les frontières
entre les sphères privées et les
sphères publiques de même qu'en
exerçant une pression permanente sur
les acteur sociaux, ces logiques
créent les conditions de développement
de la corruption, voire de son
acceptabilité culturelle. C'est ainsi,
écrit cet auteur, que des " fonctionnaires
sont pris dans une situation
schizophrénique. Ils tiennent leur
légitimité administrative et professionnelle
d'avoir été formés à la
modernité administrative européenne
et donc aussi aux valeurs de service
public. Mais leur légitimité sociale
implique au contraire qu'ils agissent
en conformité avec les logiques
socio-culturelles plus ou moins
contradictoires ".
Dans ce contexte, la lutte
contre la corruption exige que soient
analysés à fond et intégrés comme
éléments de stratégie tous ces mécanismes
socio-culturels. Elle exige
également que les causes profondes
du mal soient recherchées dans l'objectif
d'identifier et de mettre en
oeuvre des solutions appropriées.
Mais l'hydre de la corruption a tellement
de tentacules et sa capacité à se
régénérer est tellement grande qu'il
faut lui opposer une guerre citoyenne,
commune et concertée : pas une
guerre qui se décline seulement en
condamnations verbales au vitriol, en
constats désabusés, en jugements à
l'emporte-pièce, en déclarations d'intention
aussi naïves qu'exaspérantes,
mais une guerre totale, systémique et
systématique.
De par sa nature protéiforme,
ses ramifications sournoises et ses
effets dévastateurs, la corruption doit
être combattue par tous et partout :
d'abord en nous-mêmes, grands ou
petits, riches ou pauvres, lettrés ou
illettrés, hommes ou femmes, puissants
ou misérables, croyants ou pas,
blancs ou noirs, pour nous permettre
de nous libérer de la tyrannie de
l'avoir et de la tentation forte de
confondre la chose publique et la
chose personnelle ; dans nos familles,
nos écoles, nos lieux de service et de
socialisation, pour nous permettre
d'en éloigner les trafics d'influence et
toutes les formes insidieuses de "
monétarisation " des rapports
humains qui ont tôt fait de se dégrader
en transactions marchandes et de
nous dégrader.
Pasteur Jean-Blaise KENMOGNE