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Les parrains de la corruption

Nous le savons tous : la corruption gangrène tous les secteurs de la vie nationale. Dans la haute sphère des élites économique et politique comme dans les cercles les plus démunis de la nation, elle est devenue l'évidence à partir de laquelle tout se vit et se négocie. Tout se passe comme si face à elle, il n'y avait plus rien d'autre à faire qu'à baisser les bras et à regarder passivement le pays s'effondrer. C'est contre ce découragement général que s'inscrit en faux le livre de Ndedi Penda, afin de montrer en quoi il est indispensable de réorganiser la lutte contre la corruption au Cameroun et de la réussir. La démarche de Monsieur Ndedi Penda consiste d'abord à indiquer clairement ce qui caractérise la corruption au Cameroun, à dévoiler les limites des mécanismes mis sur pied pour lutter jusqu'ici contre ce fléau et à présenter des propositions d'une nouvelle action. Pour avoir travaillé au coeur des structures actuelles de lutte dont il connaît parfaitement les rouages, l'auteur tire de cette expérience, une première conclusion qui me paraît fondamentale, à savoir que la corruption au Cameroun est un système dont les mailles enserrent toute la société, à partir de la puissance des parrains et des barons qui tiennent les rênes de ce système, qui en organisent le fonctionnement et en tirent des bénéfices colossaux. Une deuxième vérité jaillit de ce fait que la corruption est un système de vie. Selon Ndedi Penda, la lutte contre la corruption échoue dans notre pays parce qu'elle est confiée à ceux-là mêmes qui ont intérêt à voir le système se perpétuer et se consolider. C'est comme si on confiait la garde de la maison aux voleurs et qu'on s'attendait à être en sécurité. Au fond, selon Ndedi Penda, ceux qui sont en charge de la lutte ne peuvent pas la réussir parce qu'ils sont eux-mêmes les maîtres du système. Troisième vérité essentielle du livre de Ndedi Penda : le système de corruption structure les mentalités collectives et détermine profondément les manières de vivres, de penser, et d'agir. Il corrompt l'être même de l'homme camerounais, de la femme camerounaise. Le problème n'est donc pas seulement de lutter contre les mécanismes de la corruption, mais de s'en prendre à la décomposition des valeurs qui assure à la corruption son impact le plus désastreux. D a n s une société où à tous les é c h e l o n s , c h a c u n , c h a c u n e croit qu'il peut tirer les marrons du feu et où la corruption fait système, la lutte qui n'atteint pas les profondeurs morales, intellectuelles et spirituelles des individus ne mène à rien. On a beau avoir un arsenal juridique impeccable, rien ne change. On a beau donner des signes d'une détermination politique sans faille, le système résiste et se défend parce qu'il s'est emparé de notre être, de nos têtes, de nos esprits, de nos désirs, de nos consciences et de notre imagination. Il devient une sorte d'hydre qui déploie ses tentacules partout. Il devient une sorte de cyclope qui se nourrit de la chair de la nation avec des parrains prédateurs et des barons pourris qui pourrissent notre propre vie. Nous en sommes là, et Ndedi Penda nous le dit avec clarté pour mieux ouvrir l'horizon d'une nouvelle action dont il me semble que les axes les plus fondamentaux sont les suivants: - Ne pas confier aux pyromanes le soin d'éteindre le feu ; - Se doter de nouvelles structures d'action capables de faire appliquer l e s lois et d ' e n f i n i r a v e c l ' i m p u - nité dont jouissent les barons de la corruption ; - Engager un vrai processus de la moralisation de la vie publique de manière crédible, autrement que par l'emprisonnement de quelques individus alors que c'est le système qui fait problème ; - Engager un processus d'éducation publique qui redonne confiance aux camerounais et les pousse à croire de nouveau en leur pays en devenant euxmêmes les forces de lutte contre la corruption dans leur propre être et autour d'eux. On comprend que les enjeux sont énormes : nous sommes à un moment de notre histoire où il faut décréter un état d'urgence contre la corruption, un commandement opérationnel ferme et crédible pour juguler un fléau qui risque de détruire notre avenir.

Par Eugène Fonssi