Découvrez chaque semestre des analyses, des interviews, des enquêtes et des reportages sur les grands problèmes de notre société.
 
 
 
 
 
 
 

Diplômé de …
BAK-CHISH

Franck Momo a quinze ans. Il est en classe de 3e. Il vient de composer pour le BEPC. C'est aujourd'hui que les résultats devraient être affichés au Lycée. A la maison, la maman de Franck attend avec quelque anxiété le gosse qui est allé s'informer sur son sort. Quand le gars rentre chez lui, il a le visage renfrogné. Il traverse le salon comme un éclair, va directement dans sa chambre et s'enferme, refusant de dire quoi que ce soit à sa mère qui l'affuble de questions. De sa chambre, il crie cependant à l'adresse de la maman qui ne cesse pas de l'interpeller : "Je ne parlerai que quand papa sera là!" Mme Momo téléphone à son mari pour l'informer de la situation tragi-comique. Quand papa revient à la maison, le fiston consent à sortir de sa chambre, mais continue à bouder. Après mille "C'était comment ?" de la part de ses parents et de ses frères et soeurs accourus, il finit par grommeler : "Restez ici à me demander c'était comment ?, c'était comment ?, alors que les autres parents vont voir les professeurs avant l'examen…" On n'a pas besoin d'autres mots ni de dessin pour comprendre que le pauvre Franck a raté son examen. Pour comprendre surtout que c'est la faute à ses parents qui n'ont pas fait ce qu'il fallait faire pour qu'il soit admis : "voir" les professeurs avec le bak-chish qui donne le diplôme à défaut des connaissances. Ainsi donc, comme certainement quelques autres camarades, c'est Franck qui a échoué, mais ce sont ses parents qui doivent avoir honte ; c'est eux qui ne doivent pas être fiers d'eux-mêmes après cette non-assistance à cancre en danger. Il n'a pas bien travaillé, mais cela n'aurait eu aucune fâcheuse conséquence sur les résultats si papa et maman, ignares ou méchants, avaient commis le geste qui sauve. Ils sont grands pour quoi ? Ils ne comprennent rien à notre école d'aujourd'hui ; ils ne vivent pas notre époque ! Le petit Momo, lui, du haut de ses quinze ans, vit bien son époque. Il sait ce que les parents de ses camarades ont fait. Il croit dur comme fer que l'on ne peut pas faire autrement. Le pauvre ! Si au moins il était… une fille, il aurait négocié lui-même les NST (notes sexuellement transmissibles) ; il aurait à coup sûr réussi son examen, et ne serait pas là aujourd'hui à se morfondre et à subir un interrogatoire pour un échec facilement évitable… Franck n'a pas décroché le brevet, mais, consolation, il sait désormais tout du bac-shish, la nouvelle discipline obligatoire inscrite au programme d'instruction civique. Et comme cette "technique" va se raffinant chaque jour chez nous, il saura, lui, mieux que ses parents, "encadrer" ses propres enfants pour leur assurer le "succès" dans leur parcours scolaire et professionnel. Dans notre environnement sociopolitique fortement pollué où tout se vend, où tout s'achète, nul ne doit rester derrière. Ainsi va la gangrène de la corruption dans notre Cour des Miracles. Ce n'est pas pour rien et par hasard qu'on est champion du monde récidiviste, tout de même!

Célestin Lingo