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REPERE :
LES MOTS POUR LE DIRE

La corruption est un phénomène si répandu dans l'histoire des sociétés humaines qu'elle a été déclinée en d'innombrables appellations locales. Certaines sont colorées, d'autres allusives ou euphémisantes, d'autres encore froides et techniques. Chacune dit néanmoins quelque chose de particulier et enrichit la compréhension de cette pratique.
 
Sébastien Fornerod, Animateur Théologique

Le terme générique de corruption, tout d'abord, décrit le détournement d'un pouvoir (généralement public) à des fins personnelles, corporatistes ou privées. C'est le cas lorsqu'un politicien favorise un individu ou un groupe contre de l'argent ou tout autre avantage en nature pour son usage propre. C'est aussi le cas lorsqu'un fonctionnaire, sans respecter une procédure égale pour tous, utilise son pouvoir au bénéfice d'un usager qui lui paie ce service en retour.
L'économiste américain Robert Klitgaard a résumé cette pratique par une équation simple : Corruption = Monopole + Pouvoir - Transparence. Elle dit bien que dans une situation où il n'y a qu'une voie pour atteindre un objectif (monopole), la personne qui contrôle l'accès à cette voie (pouvoir) peut, si elle parvient à se soustraire à la surveillance de ses supérieurs (- transparence), détourner son travail à son propre avantage (corruption).
Pour en terminer avec ce terme général, on peut encore distinguer les expression corruption active et corruption passive. Dans le cas où une personne cherche à obtenir un avantage auprès d'une autre qui a le pouvoir de le lui accorder et vient pour cela proposer de lui acheter cette faveur, on parle de corruption active pour celui qui achète et de corruption passive pour celui qui reçoit l'argent. Dans le cas, tout aussi répandu, où c'est la personne détenant le pouvoir qui exige une compensation pour donner l'avantage en question, on parlera plutôt d'extorsion de fonds. Le mot corruption fait encore partie de plusieurs expressions qui en précisent certaines formes. On parlera ainsi de grande corruption pour désigner les détournements de fonds importants qui gangrènent les cercles du pouvoir politique ou économique. A l'inverse, la petite corruption désigne les entorses subies chaque jour par les usagers des services publics et qui ne mobilisent que de petites sommes à la fois.
Enfin la corruption politique, quant à elle, désigne une forme bien précise de manipulation du pouvoir qui ne met pas toujours en jeu des sommes d'argent, mais plutôt des avantages accordés sous forme de fonctions au sein de l'Etat elles-mêmes rémunérées. La corruption politique concerne aussi d'autres avantages accordés par des personnes de pouvoir comme l'attribution de marchés publics, d'autorisations administratives diverses, d'exonération fiscale abusive ou tout autre service de l'Etat accordé sur la base d'un intérêt personnel. Elle est ainsi très proche du copinage et du népotisme - l'art d'utiliser son pouvoir pour favoriser ses copains ou ses proches - et du renvoi d'ascenseur, expression imagée soulignant l'idée d'une dette à rembourser en redonnant ce qu'on a reçu plus tôt.
Lorsque le degré de corruption d'un système politique ou économique atteint un niveau tel qu'on ne peut plus le considérer comme un phénomène marginal, mais qu'il en devient l'un des piliers, on parle de kleptocratie. Ce terme, forgé dans les années quatrevingt dix pour désigner la décomposition du système politico-économique russe post-soviétique, est basé sur deux racines grecques : kleptos, le voleur, et kratos, le gouvernement. Il signifie donc logiquement " le gouvernement des voleurs ", regroupant tous les pays dont la classe dirigeante s'approprie les richesses naturelles (pétrole, bois, minerais, etc.) pour leur enrichissement personnel. La kleptocratie est cousine de la ploutocratie qui désigne " le gouvernement de la richesse " (ploutos, toujours en grec), c'est-à-dire un système où le pouvoir n'est basé que sur l'argent. Plus ancienne (première moitié du XXe siècle) l'expression république bananière a d'abord été appliquée aux pays d'Amérique centrale et des Caraïbes où la société nord-américaine United Fruit Company abusait de son pouvoir économique pour contrôler les gouvernements et assurer leur soumission à ses propres intérêts commerciaux. L'expression a ensuite été étendue à de nombreux pays du Sud dont les gouvernements dictatoriaux d'apparence démocratique ne survivent que grâce à la coopération militaire, politique et économique avec leur ancienne puissance coloniale et dont les systèmes agricoles sont souvent basés sur les cultures de rente. Pour terminer, la constellation du vocabulaire de la corruption compte encore de nombreux termes locaux généralement très imagés ou allégoriques. On peut citer les dessous de table qui décrivent la manière dont une transaction peut avoir lieu, avec des contrats légaux posés sur la table, et l'argent de la corruption échangé pardessous. Le bakchich est un mot perse signifiant aumône et pourboire. Ce second sens a dérivé lorsque des fonctionnaires de l'Etat ont exigé un pourboire de la part des usagers pour effectuer leur travail, inaugurant ainsi un système de petite corruption. Ces fonctionnaires, et en particulier les policiers qui rançonnent les voyageurs sur les routes, reçoivent en Afrique centrale et de l'Ouest le nom de mange-mille puisqu'ils finissent par tirer l'essentiel de leur revenu des billets de mille francs extorqués aux populations. Toujours au chapitre alimentaire, la somme donnée au fonctionnaire corrompu peut recevoir différents noms précis, généralement liés à sa valeur et à ce qu'elle permet d'acheter. Le cahoua est la prononciation française de du mot arabe kawa dont vient notre café. C'est l'équivalent de la bière, du pot, du carburant ou, plus généralement, du cadeau dans d'autres pays.

 
Poussant la métaphore un cran plus loin, le gombo désigne un légume utilisé pour élaborer une sauce accompagnant généralement le couscous de maïs en Afrique centrale. Plus que le légume lui-même, c'est le caractère extrêmement gluant de la sauce qui est visé puisque celle-ci aide à avaler les boules de couscous comme l'argent de la corruption permet de faire avancer un dossier dans le tube digestif entortillé de la bureaucratie. Dans un autre registre, la payola désigne la corruption au sein des stations radio dont les programmateurs musicaux reçoivent de l'argent pour diffuser une chanson spécifique sans préciser que la diffusion est sponsorisée. Le mot reprend les sonorités des marques des premiers

enregistreurs sonores sur bandes tels que Victrola et Rockola. Il est proche de plugola qui est plutôt appliqué aux commentaires positifs faits par les animateurs radio sur un spectacle ou un artiste contre rémunération. Par extension, les journalistes qui couvrent des événements à cause de l'intérêt personnel qu'ils en retirent et non du fait de leur importance ou d'un choix éditorial peuvent être accusés de pratiquer la payola, même si cette pratique pourtant hautement néfaste n'est que rarement vue comme de la corruption. Enfin, poussant à son dernier stade l'hypocrisie qui consiste à considérer la corruption comme un mode de fonctionnement en soi, endémique à un système ou une culture, certains gouvernement n'ont pas hésité à l'intégrer directement et officiellement dans leur comptabilité d'Etat sous l'appellation d'aspect culturel de la dépense réduisant ainsi un phénomène directement lié à la cupidité et à l'ambition des hommes de pouvoir, en un simple phénomène culturel dès lors considéré comme faisant partie des mentalités, voire du patrimoine national. Quoiqu'il en soit du caractère technique ou imagé et coloré des termes utilisés pour la désigner, la corruption reste toujours liée à la confiscation abusive d'un bien généralement public par un individu ou un groupe particulier qu'il utilise pour ses intérêts propres. De ce point de vue, qu'elle soit initiée par celui qui contrôle l'accès à un service ou par celui qui cherche un traitement de faveur, elle est toujours un vol commis au détriment du bien commun et donc du plus grand nombre. Lorsque la débrouillardise individuelle ou l'esprit de caste prend le pas sur le projet politique au sens le plus noble de créer et développer une société humaine, c'est la corruption qui commence son lent travail de sape en rongeant les fondations mêmes de la société avec pour seul horizon le chaos, l'anarchie et la loi du plus fort. Le combat contre la corruption, même dans ses manifestations quotidiennes les plus bénignes, est, à l'inverse l'une des actions les plus vertueuses possibles sur le plan social puisqu'il revient à travailler directement pour un monde meilleur, plus juste et équitable.