Partons d'un constat : dans les
pays du Centre, en dépit des
scandales politico-financiers à
répétition, la corruption fait figure
d'épiphénomène et relève de ce qu'on
pourrait appeler le dysfonctionnement
d'un système dont les mécanismes
régulateurs sont, de loin en loin, pris en
défaut. Il ne semble pas qu'on puisse en
dire autant du même phénomène dans
les pays de la périphérie : ici en effet,
loin d'être marginale, la corruption participe
de l'essence même du système
politico-économique et social. Du
moins est-ce la thèse qu'en 1961 déjà
Frantz Fanon soutenait quand il disait
que le néo-colonialisme vit de la corruption
de la classe au pouvoir.(1). En
1965, cette thèse trouvera, sous la
plume d'Aimé Césaire, son expression
percutante et imagée. (2).
Dès lors, analyser correctement
la corruption dans nos pays, et y
trouver une solution véritable c'est,
quel que soit le secteur considéré, prendre
en compte sa filiation avec l'ensemble
du système néocolonial auquel elle
fournit son fondement.
Certes, il ne s'agit pas simplement
de moissonner des faits qui
conforteraient la thèse désormais éculée
de la filiation entre éducation, corruption
et néocolonialisme. Il faut mettre
au jour le mécanisme par et à travers
lequel s'opère cette filiation. A
cette condition seulement, il sera possible
de rechercher une solution sectorielle
viable à la corruption. Mais
d'abord, qu'entendre par corruption ?
a) La chose
Notre thèse
en l'occurrence,
est la suivante : malgré son extrême
diversité formelle, elle-même tributaire
de la variété de ses objets possibles, la
corruption, conceptuellement, se
ramène au binôme suivant : service +
compensation, l'un et l'autre terme de
ce binôme étant affectés d'une dénotation
spécifique du fait de laquelle, une
fois mis ensemble, ils expriment la corruption,
et peuvent se formuler des
deux manières suivantes :
1°) service dû + récompense indue
2°) service indu + récompense indue
Dans la première de ces deux
formulations, la corruption induit un
abus de pouvoir. Dans la seconde, elle
connote le favoritisme. Dans l'une et
l'autre, elle fait figure de passe-droit.
Toutefois, il est des passedroits
qui ne relèvent pas de la corruption.
Cette proposition emporte comme
conséquence l'idée qu'il convient de
s'émanciper du juridico légalisme pour
accéder à l'essence de la corruption.
Celle-ci, cependant, réside en puissance
dans les types particuliers de
passe-droits induits par la corruption.
De fait, abus de pouvoir et
favoritisme renvoient à des actes non
convenus dont la signification fondamentale
est qu'ils manifestent une
absence totale de considération pour
les personnes concernées au cours du
procès de corruption. Aussi s'agit-il de
passe-droits qui ont la particularité soit
de faire abstraction du mérite -c'est le
cas de l'abus de pouvoir- , soit de le
mépriser carrément, ce qui est le cas
pour le favoritisme. On peut donc dire
que dans la corruption, ce que le passedroit
exprime, et en tout cas, ce qui, en
lui, chemine en profondeur, c'est la
négation de la valeur intrinsèque des
personnes.
On conviendra qu'une telle
négation ne se donne pas à voir spontanément.
Aussi importe-t-il d'en percer
au jour le mécanisme.
b) Le mécanisme de la chose
 |
|
Notre thèse, en l'espèce, est
que s'opère cette négation de la valeur
intrinsèque des personnes si et quand
se dégrade l'être en l'avoir. Autrement
dit, dès lors que ce qu'on est ne compte
pas, et que seul vaut ce qu'on a, inéluctablement,
s'enclenche un procès de
corruption. Toute la question est
d'identifier l'opérateur universel de
cette mise en branle des mécanismes de
la corruption : quel est-il ? C'est l'argent,
à la fois moyen et fin.
Concédons tout de suite que
l'existence de l'argent n'entraînant pas
par elle-même celle de la corruption, ce
qu'il nous faut mettre en lumière, ce
sont les conditions auxquelles s'opère
non pas la seule consécution des deux
phénomènes, mais la génération de l'un
par l'autre. Notre thèse est la suivante :
|
c'est quand il est érigé en une fin en soi
que l'argent étend son pouvoir sur l'individu,
les liens sociaux et les valeurs,
générant alors à profusion leur corruption.
Mais avant de voir comment il
devient une fin en soi, considérons
comment il pervertit les individualités,
dissout les liens sociaux, pulvérise les
valeurs.
1°) Au niveau individuel, dans le procès
de corruption, l'argent devient la
vraie capacité, la personnalité authentique,
en somme le mérite véritable du
fait de quoi, sans lui, nos qualités
deviennent des carences, sinon des
défauts, tandis qu'avec lui nos défauts
se muent en qualités.
Il en va ainsi parce que incomplets,
nous avons des besoins, sommes
des êtres de désirs qui dépendons de
quelque chose qui nous est extérieur ;
et c'est l'argent,lui-même extérieur à
nous, qui opère la mutation de nos
désirs et besoins en réalités .Or, cette
mutation de l'extériorité en intériorité,
ce passage de l'être en l'avoir signifient
que l'être est devenu une chose mise à
prix, une marchandise, et que s'opère
de la sorte notre aliénation en l'impersonnalité,
et en l'inhumanité des relations
économiques.
2°) Au plan des relations sociales,
l'argent altère la substance de ce qu'il
touche, rendant tout précaire : il transforme l'amour en haine, la laideur en
beauté, et réciproquement ; il sépare et
dépolitise les hommes, il les sépare
pour les dépolitiser en récompensant la
délation qui nourrit l'un en tuant l'autre,
empêchant l'un et l'autre de dialoguer,
et donc aussi de rechercher ensemble,
par et à travers le débat public, contradictoire
et libre, non seulement la
vérité, mais encore et surtout, la solution
à leurs problèmes communs d'existence
quotidienne, de survie et de
convivialité.
3°) Perversion des individus et dissolution
des liens sociaux sont ainsi
possibles quand et parce que l'argent,
devenant fin en soi - et non plus uniquement
simple moyen - incarne les
valeurs. Précisément, valeur d'échange
par excellence, il est aussi, pour cette
raison, valeur suprême. De fait, l'argent
n'est pas seulement jouissance. Mieux,
il est possibilité de jouissance, pouvoir
de jouir. Et comme tel, il est un abstrait,
un concept mais c'est un concept
qui a une puissance réelle. A preuve,
un billet n'est pas seulement telle
dépense déterminée, mais une possibilité
indéterminée - pas forcément illimitée
- de dépense : il permet d'acquérir
ceci ou cela, ou encore autre chose.
En ce sens, l'argent n'a pas seulement
valeur d'échange, il est valeur
d'échange, il peut s'échanger contre à
peu près n'importe quoi, du moins dans
le procès de corruption.
Mais comme il n'y a aucun rapport
entre lui et ce qu'il sert à acheter, il
établit une équivalence entre ce qui est
hors de prix et ce qui est vil. Et, avilissant
ainsi tout, il rend tout vénal et dérisoire.
On voit de la sorte que c'est
quand, dans une société donnée l'argent
n'est pas un moyen mais un but et une
fin en soi, que l'individu et les liens
sociaux deviennent les choses de l'argent
- devenu leur maître - , et que s'effectue
le déni de toute morale, de tout
droit, de toute justice, de toute humanité
dans lequel, même tacitement, chacun
de nous reconnaîtrait volontiers ce
que l'on appelle la corruption.
Ayant ainsi saisi la corruption
comme concept d'une chose, puis percé
le mécanisme de cette chose dans la
surrection de l'argent en une fin en soi,
il nous faut comprendre comment une
telle promotion de l'argent est possible.
En d'autres termes, quelles sont les
racines de la corruption ?
c) Les racines
de la chose
Notre
thèse sur ce
point est que
la corruption
plonge à
p l e i n e s
racines
dans un
double
monopole : celui de l'argent
et de sa distribution, celui du pouvoir et
de sa dévolution, l'un et l'autre monopole,
du moins dans les pays de la périphérie,
allant de pair, du moins tendanciellement.
Dans les pays de la périphérie
en effet le monopole du pouvoir
est ordonné au monopole de la possession
et de la distribution de l'argent De
sorte que si l'exercice du pouvoir d'Etat
et la pratique de la corruption sont à ce
point chevillés l'un à l'autre, c'est en
raison de la prééminence par trop
grande du politique sur l'économique.
Dans nos pays en effet, l'enrichissement
est d'ordinaire - c'est-à-dire plus
souvent, plus spontanément - un effet,
un produit d'une position de pouvoir, et
le pouvoir lui-même le tremplin royal
de l'enrichissement.
Toute la question est de savoir
pourquoi il en va de la sorte. La
réponse tient non pas à la forme du
pouvoir d'Etat en périphérie, mais à sa
nature : c'est un pouvoir d'Etat handicapé
dès l'origine, hypothéqué par un
déficit de souveraineté à l'égard du
Centre. Mieux, c'est un pouvoir d'Etat
qui vit de ce déficit originaire, s'en
nourrit, s'en fortifie, et ne saurait s'en
passer sans devoir en même temps, du
même coup voir s'altérer sa nature et
même son existence.
Ainsi, produit d'oligarchies
politico-financières extérieures, le pouvoir
politique d'Etat périphérique en sert les
intérêts dont il est, selon le mot de
Frantz
Fanon, le " gérant
".C'est cette prédominance des capitaux
extérieurs sur le politique, et donc
aussi sur l'économique qui, en périphérie,
confère à la corruption son essence
de fondement du système sociohistorique
dans son ensemble.
Tenu de l'extérieur car dépendant
de lui pour sa survie et sa reproduction,
le pouvoir d'Etat se fait " fort "
à l'intérieur en tenant les individus et la
société captifs de leurs besoins, y compris
les plus élémentaires.
Cette chaîne d'hétéronomie
libère un espace où seules sont réellement
et couramment possibles les
valeurs de survie à tout prix, et de proche
en proche, la quête obsessionnelle
du pouvoir et de l'argent comme
concepts abstraits et suprêmes de ces
valeurs.
De sorte que pour comprendre
non plus pourquoi il y a corruption -
devenue structurelle, institutionnelle,
mais pourquoi et surtout comment, à
défaut d'y mettre fin, au moins l'amenuiser
tant soit peu, c'est à la médiation
d'une possible modification de la
nature du pouvoir d'Etat qu'il conviendrait
de réfléchir.