Découvrez chaque semestre des analyses, des interviews, des enquêtes et des reportages sur les grands problèmes de notre société.
 
 
 
 
 
 
 

REPERE:
QU'EST CE QUE LA CORRUPTION ?

La corruption que certains désignent par le vocable de " complexe de la corruption " est un concept qui ne se laisse pas appréhender facilement. Quelle est donc cette chose ? Quel en est le mécanisme ? Quelles en sont les racines ?
 
Guillaume-Henri NGNEPI, Pholosophe

Partons d'un constat : dans les pays du Centre, en dépit des scandales politico-financiers à répétition, la corruption fait figure d'épiphénomène et relève de ce qu'on pourrait appeler le dysfonctionnement d'un système dont les mécanismes régulateurs sont, de loin en loin, pris en défaut. Il ne semble pas qu'on puisse en dire autant du même phénomène dans les pays de la périphérie : ici en effet, loin d'être marginale, la corruption participe de l'essence même du système politico-économique et social. Du moins est-ce la thèse qu'en 1961 déjà Frantz Fanon soutenait quand il disait que le néo-colonialisme vit de la corruption de la classe au pouvoir.(1). En 1965, cette thèse trouvera, sous la plume d'Aimé Césaire, son expression percutante et imagée. (2).

Dès lors, analyser correctement la corruption dans nos pays, et y trouver une solution véritable c'est, quel que soit le secteur considéré, prendre en compte sa filiation avec l'ensemble du système néocolonial auquel elle fournit son fondement.

Certes, il ne s'agit pas simplement de moissonner des faits qui conforteraient la thèse désormais éculée de la filiation entre éducation, corruption et néocolonialisme. Il faut mettre au jour le mécanisme par et à travers lequel s'opère cette filiation. A cette condition seulement, il sera possible de rechercher une solution sectorielle viable à la corruption. Mais d'abord, qu'entendre par corruption ?

a) La chose Notre thèse
en l'occurrence, est la suivante : malgré son extrême diversité formelle, elle-même tributaire de la variété de ses objets possibles, la corruption, conceptuellement, se ramène au binôme suivant : service + compensation, l'un et l'autre terme de ce binôme étant affectés d'une dénotation spécifique du fait de laquelle, une fois mis ensemble, ils expriment la corruption, et peuvent se formuler des deux manières suivantes :
   1°) service dû + récompense indue
    2°) service indu + récompense indue
Dans la première de ces deux formulations, la corruption induit un abus de pouvoir. Dans la seconde, elle connote le favoritisme. Dans l'une et l'autre, elle fait figure de passe-droit.
Toutefois, il est des passedroits qui ne relèvent pas de la corruption. Cette proposition emporte comme conséquence l'idée qu'il convient de s'émanciper du juridico légalisme pour accéder à l'essence de la corruption. Celle-ci, cependant, réside en puissance dans les types particuliers de passe-droits induits par la corruption.

De fait, abus de pouvoir et favoritisme renvoient à des actes non convenus dont la signification fondamentale est qu'ils manifestent une absence totale de considération pour les personnes concernées au cours du procès de corruption. Aussi s'agit-il de passe-droits qui ont la particularité soit de faire abstraction du mérite -c'est le cas de l'abus de pouvoir- , soit de le mépriser carrément, ce qui est le cas pour le favoritisme. On peut donc dire que dans la corruption, ce que le passedroit exprime, et en tout cas, ce qui, en lui, chemine en profondeur, c'est la négation de la valeur intrinsèque des personnes. On conviendra qu'une telle négation ne se donne pas à voir spontanément. Aussi importe-t-il d'en percer au jour le mécanisme.

b) Le mécanisme de la chose

 

Notre thèse, en l'espèce, est que s'opère cette négation de la valeur intrinsèque des personnes si et quand se dégrade l'être en l'avoir. Autrement dit, dès lors que ce qu'on est ne compte pas, et que seul vaut ce qu'on a, inéluctablement, s'enclenche un procès de corruption. Toute la question est d'identifier l'opérateur universel de cette mise en branle des mécanismes de la corruption : quel est-il ? C'est l'argent, à la fois moyen et fin. Concédons tout de suite que l'existence de l'argent n'entraînant pas par elle-même celle de la corruption, ce qu'il nous faut mettre en lumière, ce sont les conditions auxquelles s'opère non pas la seule consécution des deux phénomènes, mais la génération de l'un par l'autre. Notre thèse est la suivante :

c'est quand il est érigé en une fin en soi que l'argent étend son pouvoir sur l'individu, les liens sociaux et les valeurs, générant alors à profusion leur corruption. Mais avant de voir comment il devient une fin en soi, considérons comment il pervertit les individualités, dissout les liens sociaux, pulvérise les valeurs.

    1°) Au niveau individuel, dans le procès de corruption, l'argent devient la vraie capacité, la personnalité authentique, en somme le mérite véritable du fait de quoi, sans lui, nos qualités deviennent des carences, sinon des défauts, tandis qu'avec lui nos défauts se muent en qualités. Il en va ainsi parce que incomplets, nous avons des besoins, sommes des êtres de désirs qui dépendons de quelque chose qui nous est extérieur ; et c'est l'argent,lui-même extérieur à nous, qui opère la mutation de nos désirs et besoins en réalités .Or, cette mutation de l'extériorité en intériorité, ce passage de l'être en l'avoir signifient que l'être est devenu une chose mise à prix, une marchandise, et que s'opère de la sorte notre aliénation en l'impersonnalité, et en l'inhumanité des relations économiques.

    2°) Au plan des relations sociales, l'argent altère la substance de ce qu'il touche, rendant tout précaire : il transforme l'amour en haine, la laideur en beauté, et réciproquement ; il sépare et dépolitise les hommes, il les sépare pour les dépolitiser en récompensant la délation qui nourrit l'un en tuant l'autre, empêchant l'un et l'autre de dialoguer, et donc aussi de rechercher ensemble, par et à travers le débat public, contradictoire et libre, non seulement la vérité, mais encore et surtout, la solution à leurs problèmes communs d'existence quotidienne, de survie et de convivialité.

    3°) Perversion des individus et dissolution des liens sociaux sont ainsi possibles quand et parce que l'argent, devenant fin en soi - et non plus uniquement simple moyen - incarne les valeurs. Précisément, valeur d'échange par excellence, il est aussi, pour cette raison, valeur suprême. De fait, l'argent n'est pas seulement jouissance. Mieux, il est possibilité de jouissance, pouvoir de jouir. Et comme tel, il est un abstrait, un concept mais c'est un concept qui a une puissance réelle. A preuve, un billet n'est pas seulement telle dépense déterminée, mais une possibilité indéterminée - pas forcément illimitée - de dépense : il permet d'acquérir ceci ou cela, ou encore autre chose. En ce sens, l'argent n'a pas seulement valeur d'échange, il est valeur d'échange, il peut s'échanger contre à peu près n'importe quoi, du moins dans le procès de corruption. Mais comme il n'y a aucun rapport entre lui et ce qu'il sert à acheter, il établit une équivalence entre ce qui est hors de prix et ce qui est vil. Et, avilissant ainsi tout, il rend tout vénal et dérisoire. On voit de la sorte que c'est quand, dans une société donnée l'argent n'est pas un moyen mais un but et une fin en soi, que l'individu et les liens sociaux deviennent les choses de l'argent - devenu leur maître - , et que s'effectue le déni de toute morale, de tout droit, de toute justice, de toute humanité dans lequel, même tacitement, chacun de nous reconnaîtrait volontiers ce que l'on appelle la corruption. Ayant ainsi saisi la corruption comme concept d'une chose, puis percé le mécanisme de cette chose dans la surrection de l'argent en une fin en soi, il nous faut comprendre comment une telle promotion de l'argent est possible. En d'autres termes, quelles sont les racines de la corruption ?

c) Les racines de la chose
Notre thèse sur ce point est que la corruption plonge à p l e i n e s racines dans un double monopole : celui de l'argent et de sa distribution, celui du pouvoir et de sa dévolution, l'un et l'autre monopole, du moins dans les pays de la périphérie, allant de pair, du moins tendanciellement. Dans les pays de la périphérie en effet le monopole du pouvoir est ordonné au monopole de la possession et de la distribution de l'argent De sorte que si l'exercice du pouvoir d'Etat et la pratique de la corruption sont à ce point chevillés l'un à l'autre, c'est en raison de la prééminence par trop grande du politique sur l'économique. Dans nos pays en effet, l'enrichissement est d'ordinaire - c'est-à-dire plus souvent, plus spontanément - un effet, un produit d'une position de pouvoir, et le pouvoir lui-même le tremplin royal de l'enrichissement. Toute la question est de savoir pourquoi il en va de la sorte. La réponse tient non pas à la forme du pouvoir d'Etat en périphérie, mais à sa nature : c'est un pouvoir d'Etat handicapé dès l'origine, hypothéqué par un déficit de souveraineté à l'égard du Centre. Mieux, c'est un pouvoir d'Etat qui vit de ce déficit originaire, s'en nourrit, s'en fortifie, et ne saurait s'en passer sans devoir en même temps, du même coup voir s'altérer sa nature et même son existence. Ainsi, produit d'oligarchies politico-financières extérieures, le pouvoir politique d'Etat périphérique en sert les intérêts dont il est, selon le mot de Frantz Fanon, le " gérant ".C'est cette prédominance des capitaux extérieurs sur le politique, et donc aussi sur l'économique qui, en périphérie, confère à la corruption son essence de fondement du système sociohistorique dans son ensemble. Tenu de l'extérieur car dépendant de lui pour sa survie et sa reproduction, le pouvoir d'Etat se fait " fort " à l'intérieur en tenant les individus et la société captifs de leurs besoins, y compris les plus élémentaires. Cette chaîne d'hétéronomie libère un espace où seules sont réellement et couramment possibles les valeurs de survie à tout prix, et de proche en proche, la quête obsessionnelle du pouvoir et de l'argent comme concepts abstraits et suprêmes de ces valeurs. De sorte que pour comprendre non plus pourquoi il y a corruption - devenue structurelle, institutionnelle, mais pourquoi et surtout comment, à défaut d'y mettre fin, au moins l'amenuiser tant soit peu, c'est à la médiation d'une possible modification de la nature du pouvoir d'Etat qu'il conviendrait de réfléchir.