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Tolérance zéro ou criminalisation ?
Deux courants se distinguent en fonction en fonction de la réponse à la question suivante : la prostitution est-elle une forme d'exploitation qui doit être abolie ou est-elle une activité comme une autre qu'il suffit de réglementer ? Abolitionnisme et réglementarisme sont deux façons de faire face à l'existence de la prostitution. Que valent ces deux positions, qu'est-ce qui les fonde et comment résoudre cette question délicate ? Mais quel est au fond la nature du problème ?
 

Suzanne Kala Lobe, Journaliste

Un panorama des politiques appliquées dans divers pays permettra de mieux mettre en perspective sur quoi fonder des alternatives

    Histoire de tolérance
Dans la civilisation méditerranéenne et européenne, la réglementation de la prostitution a été chronologiquement la seconde attitude, depuis les premiers temps historiques jusqu'à ce que le christianisme et l'arrivée des empereurs chrétiens à la tête de l'Empire romain, provoquent des mesures abolitionnistes.
Celles-ci, malgré leur inefficacité, sont maintenues jusqu'au XIIe siècle, époque où les réglementations renaissent et finissent par se généraliser. Au XVe siècle, les mesures abolitionnistes réapparaissent dans toute l'Europe. Elles sont à nouveau remplacées par la réglementation au XIXe siècle.
Aujourd'hui les résultats les plus aboutis de la logique réglementariste se trouvent dans les législations des Pays-Bas et de l'Allemagne. L'Autriche et la Suisse sont les deux autres pays réglementaristes, la Grèce présentant une situation intermédiaire. La majorité des autres pays sont abolitionnistes. Ils refusent toute réglementation qui ne peut que cautionner l'existence de la prostitution. En France, comme en Belgique, la prostitution est autorisée, mais le proxénétisme y est interdit. Le racolage, y compris passif depuis 2003, l'est également en France.

    Des fondements de l'abolitionnisme…

IGrande-Bretagne victorienne de la fin du XIXe siècle, avec les combats de Joséphine Butler. La France, qui a été le pays d'origine du réglementarisme, change d'orientation en 1946 avec la loi " Marthe Richard " et devient le pays le plus engagé contre les réglementations dans les instances internationales en adoptant un régime abolitionniste qui ferme les maisons de tolérance et prévoit la création des services de prévention et de réadaptation sociale (SPRS). Depuis la loi Marthe Richard, l'abolitionnisme ne lutte plus seulement pour l'abolition de la réglementation de la prostitution mais pour l'abolition de la prostitution dans son ensemble. Les raisonnements des deux camps en présence s'opposent sur le fond même de la problématique. Pour les abolitionnistes, la prostitution est une atteinte à la dignité humaine, et la personne prostituée est une victime. Pour les réglementaristes, les prostituées sont des travailleuses sexuelles et la prostitution une activité que l'État doit réguler comme toutes les autres, c'est-à-dire en protégeant les droits des travailleurs de même qu'en prévenant et en limitant les abus des employeurs. Ainsi du 15 au 17 octobre 2005 a eu lieu une conférence européenne de prostituées à Bruxelles qui a débouché sur la rédaction d'un manifeste et d'une déclaration des droits des travailleuses du sexe. Les politiques opposées des différents pays européens, qui ne sont pas forcément conformes à leur législation officielle, posent des problèmes de coordination, et entraînent un tourisme sexuel intracommunautaire. En France ; certaines travailleuses du sexe ne sont pas en faveur de législations contraignantes telles les maisons de tolérance, qui ne leur permettent pas de conserver le choix de leurs clients, pratiques, horaires, prévention, etc. Les travailleuses du sexe, réunies en Assises le 16 mars 2007, ont conclu à l'unanimité qu'elles étaient contre le salariat. En novembre 2007, elles ont poursuivi leur contestation de la répression du racolage en se rassemblant devant le Sénat pour interpeller à nouveau les parlementaires. La Belgique, qui a une législation quasiment identique à celle de la France, permet de fait, contrairement à la France, l'exploitation de maisons de tolérance sur une grande échelle, et leur publicité dans des médias de presse ou sur Internet. Autre exemple, la publicité par Internet pour des services dits d'escorting se fait à partir de ces pays plus tolérants, à destination de pays où une telle publicité est prohibée.

Une question de fond

La prostitution est parfois considérée comme un problème car, lorsqu'il n'existe pas de cadre légal pour l'exercer, elle est souvent aux mains de la criminalité organisée. Les prostituées peuvent alors être victimes d'une forme d'esclavage. Les prostituées sont également concernées par les maladies sexuellement transmissibles et les convoitises que provoquent leurs revenus. Pour les riverains, la prostitution de rue est souvent très mal vécue car, en terme d'image, elle aurait pour conséquence indirecte de dévaloriser les propriétés du quartier. Les riverains se plaignent parfois de nuisances causées par les prostituées et se montrent favorables à l'option du cantonnement de la prostitution dans des maisons closes ou des zones urbaines spécifiques, mais cette option relève de la logique NIMBY (Not in my back yard - "pas dans ma cour") et a pour seul but, tout comme la répression du racolage, de chasser la prostitution de l'espace public pour la reléguer dans des lieux clandestins ou des zones isolées où les prostituées seront encore plus vulnérables.

Beaucoup de femmes, dans le cadre de cette activité, immigrent vers des pays parfois très éloignés. De plus, dans le cadre spécifique de la prostitution forcée, des réseaux criminels peuvent utiliser des techniques de contrainte comme la confiscation de papiers d'identité, le chantage familial, la surveillance par des souteneurs. Il arrive que les prostituées soient l'objet de trafic et soient vendues. Elles peuvent également être droguées de force afin d'être plus faciles à surveiller. Selon Sabine Dusch, la prostitution engendrerait un chiffre d'affaires mondial de 60 milliards d'euros. En 1998, l'Organisation des Nations unies estimait que, chaque année, 4 millions de personnes se prostitueraient, ce qui générerait entre 5 et 7 milliards de dollars US de profits aux groupes criminels.
 

Des études récentes reprises par Richard Poulin estiment que 85 à 90 % des personnes prostituées dans le monde seraient liées à un proxénète. On voit donc la quadrature du cercle : l'économie du sexe prospère et fait prospérer de nombreux pays. Certains y puisent même près de 15% de leurs revenus annuels. Ce que d'aucuns désignèrent alors comme le plus vieux métier du monde sera-t-il un jour rayé de la carte de l'économie mondiale ? Et comment lutter contre un tel fléau ?

Retour du sens

L'industrie du sexe n'existe que parce que les sociétés vivent à une vitesse telle, que l'homme est devenu une marchandise. Le retour du sens et des valeurs ne peut se faire que sur un long terme, à condition que les politiques renoncent aux fondamentaux d'une économie néolibérale. En attendant, la réglementation doublée d'un véritable programme d'encadrement et de réinsertion des prostitués, peut permettre une nouvelle prise de conscience .Car tout se joue dans la manière dont l'individu se définit ou non, comme acteur social : maître de son destin en refusant tout déterminisme. Dès lors que les politiques abolitionnistes, qui interdiraient la " prostitution " ne répondent pas à la question de fond : qui a produit l'industrie du sexe et comment s'y attaquer ? Les travailleuses du sexe, comme elles se sont elles-mêmes appelées, depuis les mouvements de 1975, ont pris conscience que bien qu'exerçant un métier à haut risque et bien particulier, il leur faut passer par une visibilité qui les intègre dans l'économie réelle. Elles ont donc à force de marches, réussi à définir un statut. Puis elles ont imposé un nouveau vocabulaire : du terme prostitué qui renvoie à un univers glauque et reste péjoratif, elles ont déclaré le très sulfureux concept, lui aussi contesté par de nombreuses organisations féministes, "travailleurs du sexe". Une chaîne, une gamme de "métiers". Cette mise en perspective d'un " métier " ambigu, impose aux politiques d'appliquer aux employeurs de l'industrie du sexe des règles dures, coercitives et dissuasives.