Un panorama des politiques
appliquées dans divers pays
permettra de mieux mettre en perspective
sur quoi fonder des alternatives
Histoire de tolérance
Dans la civilisation méditerranéenne
et européenne, la réglementation
de la prostitution a été chronologiquement
la seconde attitude, depuis les
premiers temps historiques jusqu'à ce
que le christianisme et l'arrivée des
empereurs chrétiens à la tête de
l'Empire romain, provoquent des
mesures abolitionnistes.
Celles-ci, malgré leur inefficacité,
sont maintenues jusqu'au XIIe siècle,
époque où les réglementations
renaissent et finissent par se généraliser.
Au XVe siècle, les mesures abolitionnistes
réapparaissent dans toute
l'Europe. Elles sont à nouveau remplacées
par la réglementation au XIXe siècle.
Aujourd'hui les résultats les
plus aboutis de la logique réglementariste
se trouvent dans les législations
des Pays-Bas et de l'Allemagne.
L'Autriche et la Suisse sont les deux
autres pays réglementaristes, la Grèce
présentant une situation intermédiaire.
La majorité des autres pays sont abolitionnistes.
Ils refusent toute réglementation
qui ne peut que cautionner l'existence
de la prostitution. En France,
comme en Belgique, la prostitution est
autorisée, mais le proxénétisme y est
interdit. Le racolage, y compris passif
depuis 2003, l'est également
en France.
Des fondements
de l'abolitionnisme…
IGrande-Bretagne victorienne
de la fin du XIXe siècle, avec les combats
de Joséphine Butler.
La France, qui a été le pays
d'origine du réglementarisme, change
d'orientation en 1946 avec la loi "
Marthe Richard " et devient le pays le
plus engagé contre les réglementations
dans les instances internationales en
adoptant un régime abolitionniste qui
ferme les maisons de tolérance et prévoit
la création des services de prévention
et de réadaptation sociale (SPRS).
Depuis la loi Marthe Richard, l'abolitionnisme
ne lutte plus seulement pour
l'abolition de la réglementation de la
prostitution mais pour l'abolition de la
prostitution dans son ensemble.
Les raisonnements des deux
camps en présence s'opposent sur le
fond même de la problématique. Pour
les abolitionnistes, la prostitution est
une atteinte à la dignité humaine, et la
personne prostituée est une victime.
Pour les réglementaristes, les prostituées
sont des travailleuses sexuelles et
la prostitution une activité que l'État
doit réguler comme toutes les autres,
c'est-à-dire en protégeant les droits des
travailleurs de même qu'en prévenant
et en limitant les abus des employeurs.
Ainsi du 15 au 17 octobre 2005 a eu
lieu une conférence européenne de
prostituées à Bruxelles qui a débouché
sur la rédaction d'un manifeste et d'une
déclaration des droits des travailleuses
du sexe.
Les politiques opposées des
différents pays européens, qui ne sont
pas forcément conformes à leur législation
officielle, posent des problèmes de
coordination, et entraînent un tourisme
sexuel intracommunautaire. En France
; certaines travailleuses du sexe ne sont
pas en faveur de législations contraignantes
telles les maisons de tolérance,
qui ne leur permettent pas de conserver
le choix de leurs clients, pratiques,
horaires, prévention, etc. Les travailleuses
du sexe, réunies en Assises le 16
mars 2007, ont conclu à l'unanimité
qu'elles étaient contre le salariat.
En novembre 2007, elles ont
poursuivi leur contestation de la répression
du racolage en se rassemblant
devant le Sénat pour interpeller à nouveau
les parlementaires. La Belgique,
qui a une législation quasiment identique
à celle de la France, permet de
fait, contrairement à la France, l'exploitation
de maisons de tolérance sur une
grande échelle, et leur publicité dans
des médias de presse ou sur Internet.
Autre exemple, la publicité par Internet
pour des services dits d'escorting se fait
à partir de ces pays plus tolérants, à
destination de pays où une telle publicité
est prohibée.
Une question de fond
La prostitution est parfois
considérée comme un problème car,
lorsqu'il n'existe pas de cadre légal
pour l'exercer, elle est souvent aux
mains de la criminalité organisée. Les
prostituées peuvent alors être victimes
d'une forme d'esclavage. Les prostituées
sont également concernées par les maladies sexuellement transmissibles
et les convoitises que
provoquent leurs revenus.
Pour les riverains, la
prostitution de rue est souvent
très mal vécue car, en
terme d'image, elle aurait
pour conséquence indirecte
de dévaloriser les propriétés
du quartier.
Les riverains se
plaignent parfois de nuisances
causées par les prostituées
et se montrent favorables
à l'option du cantonnement
de la prostitution
dans des maisons closes ou
des zones urbaines spécifiques,
mais cette option relève
de la logique NIMBY (Not in
my back yard - "pas dans ma
cour") et a pour seul but, tout
comme la répression du racolage,
de chasser la prostitution de l'espace
public pour la reléguer dans des lieux
clandestins ou des zones isolées où les
prostituées seront encore plus vulnérables.
Beaucoup de femmes, dans le
cadre de cette activité, immigrent vers
des pays parfois très éloignés. De plus,
dans le cadre spécifique de la prostitution
forcée, des réseaux criminels peuvent
utiliser des techniques de
contrainte comme la confiscation de
papiers d'identité, le chantage familial,
la surveillance par des souteneurs. Il
arrive que les prostituées soient l'objet
de trafic et soient vendues. Elles peuvent
également être droguées de force
afin d'être plus faciles à surveiller.
Selon Sabine Dusch, la prostitution
engendrerait un chiffre d'affaires
mondial de 60 milliards d'euros. En
1998, l'Organisation des Nations unies
estimait que, chaque année, 4 millions
de personnes se prostitueraient, ce qui
générerait entre 5 et 7 milliards de dollars
US de profits aux groupes criminels.
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Des études récentes reprises par
Richard Poulin estiment que 85 à 90 %
des personnes prostituées dans le
monde seraient liées à un proxénète.
On
voit donc la quadrature du cercle :
l'économie du sexe prospère et fait
prospérer de nombreux pays. Certains
y puisent même près de 15% de leurs
revenus annuels. Ce que d'aucuns désignèrent
alors comme le plus vieux
métier du monde sera-t-il un jour rayé
de la carte de l'économie mondiale ? Et
comment lutter contre un tel fléau ?
Retour du sens
L'industrie du sexe n'existe que
parce que les sociétés vivent à une
vitesse telle, que l'homme est devenu
une marchandise. Le retour du sens et
des valeurs ne peut se faire que sur un
long terme, à condition que les politiques
renoncent aux fondamentaux
d'une économie néolibérale. En attendant,
la réglementation doublée d'un
véritable programme d'encadrement et
de réinsertion des prostitués, peut permettre
une nouvelle prise de
conscience .Car tout se joue dans la
manière dont l'individu se définit ou
non, comme acteur social : maître de
son destin en refusant tout déterminisme.
Dès lors que les politiques abolitionnistes,
qui interdiraient la " prostitution
" ne répondent pas à la question de
fond : qui a produit l'industrie du sexe
et comment s'y attaquer ? Les travailleuses
du sexe, comme elles se sont
elles-mêmes appelées, depuis les mouvements
de 1975, ont pris conscience
que bien qu'exerçant un métier à haut
risque et bien particulier, il leur faut
passer par une visibilité qui les intègre
dans l'économie réelle. Elles ont donc à
force de marches, réussi à définir un
statut. Puis elles ont imposé un nouveau
vocabulaire : du terme prostitué
qui renvoie à un univers glauque et
reste péjoratif, elles ont déclaré le très
sulfureux concept, lui aussi contesté
par de nombreuses organisations féministes,
"travailleurs du sexe". Une
chaîne, une gamme de "métiers". Cette
mise en perspective d'un " métier "
ambigu, impose aux politiques d'appliquer
aux employeurs de l'industrie du
sexe des règles dures, coercitives et
dissuasives.