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Le corps comme une marchandise
Que la prostitution elle-même, et pas seulement l'approche qu'on peut, ou non en avoir, relève, comme question sociale, de la division du travail et même de la division et de la lutte des classes, voilà un point de vue d'ordinaire occulté par de sempiternelles tirades moralisatrices à souhait, mais dont il convient de se défaire si l'on veut comprendre comment le corps devient une marchandise au même titre que les autres biens produits, mis à prix, vendus et achetés.
 

Guillaume Henri Ngnepi, Philosophe

Faisons d'abord un constat : c'est un fait que les classes possédantes, à toutes les époques, sous tous les cieux, se satisfont de la prostitution : ce n'est pas en leur sein qu'elle cause des ravages, mais dans les classes exploitées, dominées et opprimées qui, comme de juste, plus que toutes les autres réunies, alimentent le marché de la chair, en pourcentage. Autant dire que les classes possédantes n'ont pas institué la seule vente de la force de travail : elles procèdent aussi à celle des corps, à celle notamment du corps féminin..

Conditionnement culturel

Inutile de faire valoir que chaque prostitué(e) , en personne, se vend soi-même , pour ainsi dire, sans contrainte , du moins là où le proxénétisme, avec son cortège de maquerelles et de maquereaux ne constitue pas encore le fleuron hyper lucratif de l'industrie des souteneurs. Inutile de prétendre, comme Pauline Songué le laisse volontiers entendre que la prostitution procèderait bien moins de la misère, c'est-à-dire de l'absence du strict nécessaire , que de vestiges culturels sortis du fond des âges ! C'est tout de même un fait que le conditionnement culturel luimême, notamment à travers l'éducation des enfants, participe de l'arsenal d'asservissement dont disposent les classes possédantes, et au rang duquel il faut compter, en outre, l'organisation de la famille, et la division du travail. A titre d'exemple, de l'union des genres, les possédants ont une typologie dans laquelle, figurant en bon rang, l'institution du mariage légal constitue, en fait, une transaction économique dont le dessein mal dissimulé est de transmettre aux descendants les biens de leurs ascendants. Aussi font-ils reposer le mariage sur les principes claironnés de l'indissolubilité, de la propriété, commune ou non, des biens, de la possession, au sens littéral du terme, des conjoints, possession réciproque qui fait dire qu'ils ne constitueraient plus qu'un seul être sans préciser lequel, mais aussi et surtout sur le préjugé de l'inégalité prétendument naturelle des genres dont l'un est, d'autorité, posé comme " chef " de famille. Dans la même typologie des relations entres sexes, la prostitution écope d'un statut ambivalent : si vertueusement condamnée soit-elle, elle est néanmoins réglementée. Ou, en tout cas, tolérée, voire encouragée, subrepticement. De sorte qu'on peut dire que si, officiellement, on pourchasse les prostitué(e)s, quand le besoin vient à s'en ressentir, on est bien content d'en trouver. Or, dis-je, impossible de ne pas en trouver dès lors que s'est instituée la division du travail séparant et distinguant labeur féminin et emploi masculin, celui-ci étant rémunéré et valorisé comme facteur d'enrichissement,il est vrai non pas de tous mais de quelques - uns seulement, celui-là étant non seulement méconnu, mais encore exempt de rétribution : effectuée dans et hors ménage, la même tâche est affectée de valeurs différentes, simple valeur d'usage dans le premier cas, valeur d'échange dans le second : quand la femme travaille au foyer, la loi des possédants décrète qu'elle n'accomplit que son devoir, et quand, hors du foyer, l'homme exécute les mêmes tâches, cela lui vaut rétribution car, dit-on alors, c'est du travail productif destiné au marché ! La prostitution se découpe ainsi sur le fond d'une division du travail dans laquelle le rôle que l'homme s'assigne est valorisé comme productif et marchand, et productif parce que marchand, tandis que la fonction dévolue à la femme, et dévolue par l'homme, est réputée improductive car non marchande. De là procède la séparation entre travail et famille. De là aussi un certain type d'organisation de la famille, et bien mieux encore, un certain conditionnement culturel à travers une certaine éducation tendanciellement ordonnée à l'enfermement de la femme dans l'idée du mariage légal non pas comme simple étape éventuelle de sa vie, mais comme fondement essentiel de son existence. Dans cette optique, une vie de femme jugée digne d'être vécue, et ainsi vue par certains hommes, puis de proche en proche, par maintes femmes elles-mêmes,ne se déploie pas autrement qu'en un triptyque alliant procréation, puériculture , et fourniture à l'homme des plaisirs de la table et du lit.

Calcul économique
C'est dans ces conditions que le corps, principalement le corps féminin, émerge comme marchandise. De fait, nubile, la jeune fille constitue une force de travail que son mariage arrache à ses parents, grevant, de la sorte, leurs revenus. La dot, dès lors, constitue une tentative pour combler le manque à gagner, du moment qu'elle repose sur le principe de la cession de la jeune fille nubile au plus offrant, principe dont l'application consacre la marchandisation de la jeune fille. Ainsi y a-t-il, au principe même du mariage, une transaction économique. La valorisation même du rôle de la femme dans la procréation n'est pas exempte de la même arrière-pensée, du même calcul économique : main-d'oeuvre asservie à son mari et " chef ", elle en procrée d'autres au nombre desquels se mesure le respect qu'elle inspire ou non, étant entendu qu'éventuellement stérile, il lui faut encore essuyer le mépris et les exactions de sa communauté, y compris de la part de ses congénères élues d'un destin plus clément Dans l'histoire pratique, le besoin d'une main-d'oeuvre abondante et gratuite explique ainsi le recours à la polygynie, et donc à l'achat de multiples corps. C'est dire à quel point dot, polygamie et prolificité, à la fois moyens et conséquences de l'enrichissement, sont, avant tout, l'affaire des possédants. C'est là une vérité fondamentale que ne saurait contredire le fait qu'on puisse, pauvre, devenir néanmoins polygénique, les moeurs et la morale hégémoniques, voire dominantes étant celles des classes possédantes précisément! Si à travers la dot, la femme est vendue au profit de son géniteur ou de quiconque en tient lieu, et à travers le mariage, même monogénique, au bénéfice de son mari et " chef ", pourquoi ne se vendrait-elle pas à son propre profit ? Surtout du moment que tout l'y dispose et concourt à l'y incliner : d'abord et fondamentalement la déficiente politique de l'emploi, principalement de l'emploi féminin, cause sans cesse reproduite du désoeuvrement de la population féminine, de sa vulnérabilité consécutive, et de sa porosité aux séductions que la promiscuité et l'extrême permissivité des grandes villes arborent, sans compter l'appel et le défi souterrains lancinants et impérieux d'une pauvreté, voire d'une misère que l'impersonnalité et l'inhumanité des relations économiques au sein d'un capitalisme appendiculaire et néanmoins féroce interdisent de songer seulement à relever et résorber gratis, en échange de rien. Cela d'abord. Ensuite, l'instrumentalisation des femmes, par la police parallèle, dans le renseignement, les missions qui ne s'accommodent ni de retenue, ni d'état d'âme, et opèrent de la sorte la conversion en instrument politique, et en instrument mortifère de ce qui était déjà une ressource économique. Il y a enfin la ruse de l'opprimée du fait de laquelle la femme songe à tirer parti de la contradiction à laquelle les possédants s'exposent quand, l'ayant présupposée improductive, inutile en quelque sorte et peu fiable, ils n'en fantasment pas moins sur son corps jugé assez bon pour procurer du piquant à leur " repos ", combler l'insatiable appétence de possession et de domination qui les ronge, et agrémenter leurs loisirs.

Sens et signification

de tout acabit, passe ainsi pour n'être que du " dévergondage sexuel ", revêt une signification autre : jouer du charme ou de la fascination de son corps pour attirer, suborner et s'assujettir un homme désireux d'en jouir, pressé d'y parvenir pour s'exhausser dans sa faible estime de lui-même, et disposé à y mettre le prix, c'est prouver que ce qui semblait une faiblesse dirimante a pu avantageusement être converti en force, et que la puissance poursuivie comme visée par l'homme, et dont il tient sa virilité, parfois surfaite, pour le symbole triste et pathétique, cette puissance se trouve apprivoisée, par la femme, sans tambour ni trompette, au moyen des ressources de la séduction, et grâce à sa capacité intrinsèque de refréner son désir, d'en brider l' impétuosité et l' impatience, capacité que la disposition toute intérieure de son sexe au-delà de la vulve contribue sans nul doute à renforcer. Il est hautement significatif que la quête de cette autorentabilité somatique s'étende au-delà de la sphère propre des démuni(e)s dont c'est le seul gagne-pain par temps de crise de l'emploi : fondamentalement, le commerce corporel obéit à des impératifs de survie, principalement dans nos sociétés en proie à la pauvreté, voire à la misère ; toutefois, dans les classes populaires déjà, comme au-dessus d'elles, gouverne un Etat fascisant, c'est-à-dire à michemin entre le régime militaropolicier et le fascisme pur et dur ; ombrageux, la main lourde, un tel Etat quadrille drastiquement la société, la tient politiquement en laisse et, sourcilleux, ne lui concède guère que le strict minimum d'espace où, bien que tatillonne, prompte à censurer et sévir, sa police ne peut surveiller et sévir avec efficacité qu'au prix de moyens qui dépassent ses possibilités. Aussi, de la sorte politiquement émasculée, la société, notamment des mâles, recherche-t-elle, dans les jeux et délices d'alcôve, sa virilité nostalgique, et se montre-t-elle disposée à y mettre le prix ; ne voyant pas pourquoi elles l'en empêcheraient, les prostitué(e)s condescendent à l'y encourager, par jeu comme par calcul et intérêt. Autant admettre que le vice n'a rien à y voir ! Certes, les religions révélées, telle une fastidieuse ritournelle, ressassent, à l'envi, la dichotomie suivante : le corps ou l'esprit ; l'esprit contre le corps ; elle en ont induit une double assimilation, d'abord celle du sexe à l'animalité, ensuite celle de la femme à son sexe, la conséquence de ces impostures étant qu'une femme ne mérite le respect que physiologiquement vierge ou ménopausée : certains chrétiens entretiennent le culte de la vierge quand les musulmans ne consentent à partager la mosquée avec les musulmanes qu'à l'arrêt définitif de leurs menstrues qu'ils prennent pour de la souillure. S'autorisant de ces calembredaines, on assimile, à bon compte, le corps tarifé, marchandé, vendu et acheté à je ne sais quelle conduite sordide, vicieuse, peccamineuse dont les pratiquant(e)s sont tenu(e)s tout ensemble pour responsables et coupables, sans rémission possible.

Il faut, à l'évidence, répudier cette sorte de doctrine, si gratifiante soit-elle : elle ne permet pas d'expliquer le primat ni même seulement l'importance du corps dans des sociétés par ailleurs qualifiées de spirituellement élevées. Loin de constituer le signe de quelque vacuité spirituelle que ce soit, la primauté accordée au corps est tout uniment le corollaire obligé de la vente de la force de travail : poser, comme le judéoc h r i s t i a n i s m e dominant, ou même l'islam solidement implanté que l'esprit croît en raison directe du mépris infligé au corps, c'est tout uniment rayer d'une plume désinvolte l'histoire pratique réelle des civilisations qui s'enorgueillissent, à tort ou à raison peu importe, de ces deux grandes religions révélées : c'est bien à l'ombre des glaives et des canons qu'elles ont, contre nous autres, conquis leur suprématie au demeurant pour le moins controversable, et, ma foi, encore et toujours controversée, de diverses manières.
 

A qui profite le crime ?
Devenu marchandise le corps assouvit des besoins déterminés, et ce faisant, il a une valeur d'usage en l'absence de laquelle il serait invendable, n'aurait en conséquence aucune valeur d'échange, et ne saurait, pour cela même, être une marchandise. Aussi la question de fond n'est-elle pas fondamentalement morale : il ne s'agit pas de savoir par quelle sorte de péché l'humanité sombre inexorablement dans le tourbillon vertigineux du commerce de la chair ; demandons-nous tout uniment à qui profite cette marchandise que le corps est ostensiblement et notoirement devenu. Or la réponse n'est pas celle qui semble évidente : la prostitution ne profite pas fondamentalement à ses adeptes et pratiquant(e)s, mais bien plutôt à ceux qui l'organisent, la réglementent, affectent de la répudier, font mine de la condamner avec énergie et fermeté, mais seulement pour l'encourager de plus belle, en sous main : ainsi de la bourgeoisie, d'ailleurs en cela aidée par la pudique Eglise, lorsqu'il lui a fallu, en France par exemple, sous le Consulat, opter pour le principe de la réglementation publique de la prostitution. Autrement dit, parce qu'elles voient le monde, l'épellent en termes exclusifs de gain, bénéfice, profit, les classes possédantes le transforment tendanciellement en un vaste marché sans frontière où tout se vend et s'achète, où l'on peut faire profession, c'est-à-dire commerce de tout, y compris de ce que sa propre conception religieuse de l'homme lui recommande de tenir pour hors de prix - mais dans la pure abstraction, et non pas dans sa pratique habituelle.